SÉJOUR A GENTILLY
Ce lundi, cinq heures du matin (6 mai).
Comment peux-tu, Adèle, me dire que je ne suis plus heureux de t'écrire, moi qui y passerais, si j'osais, tous les moments que je ne puis passer près de toi, afin de ne faire que changer de bonheur. Je ne puis croire en vérité que ce reproche soit sérieux de ta part. Faut-il tout te dire ? C'est pour moi une jouissance si vive de t'écrire qu'ensuite tout travail me devient insipide et à peu près impossible. D'une émotion si douce et si profonde, comment veux-tu que je passe froidement à des émotions étrangères ? Comment veux-tu que je songe à peindre des félicités ou des maux imaginaires quand je suis encore plein de ma propre tristesse ou de ma propre joie ? Ne m'accuse pas, mon Adèle ; tu ne connais pas ce supplice singulier d'appliquer violemment son imagination à mille choses différentes et indifférentes quand notre être tout entier est invinciblement absorbé dans un seul souvenir et dans une seule pensée. A la vérité, c'est toujours à toi que je ramène tous mes ouvrages, c'est toujours de toi que descendent toutes mes
inspirations ; mais si ton image préside à toutes mes idées, la nature nécessairement variée de ces idées fait souvent qu'elle ne peut y présider que de loin, et cela ne me suffit qu'à moitié. Maintenant, chère amie, ne va pas me gronder de toutes ces confidences, et surtout ne me fais plus le plus injuste de tous les reproches, celui de ne pas trouver de bonheur à la chose qui, après ta vue, m'en procure le plus au monde. O mon Adèle, quand donc croiras-tu à tout mon amour ?
Tu me rappelais dans ta dernière lettre qu'il y avait longtemps que je ne t'avais parlé de t'écrire. Ce silence qui me coûtait beaucoup venait uniquement de ce que, sachant qu'ici tu étais constamment avec ta mère, je craignais de te paraître inutilement importun. Je ne te cacherai pas que ta plainte, quoique non fondée, m'a fait plaisir ; j'ai vu avec joie que tu avais remarqué ce qui m'avait été si pénible ; et j'avoue que j'aurais été vivement affligé si tu avais passé trois semaines sans m'écrire et sans t'en apercevoir. Moi-même, en t'écrivant, je me laisse en ce moment entraîner et je ne m'aperçois pas que la matinée ne doit pas s'écouler sans que j'aie travaillé pour mon Adèle. Mon seul bonheur à présent, mon Adèle bien chère et bien injuste, serait de pouvoir te parler sans cesse quand je suis près de toi et t'écrire toujours quand j'en suis loin. Mais, hélas ! il faut toujours se priver de ce qu'on désire le plus.
Adèle, si tu doutes encore de mon amour, je ne demanderai plus au ciel qu'une chose, c'est qu'il te montre une fois mon âme à nu, telle qu'elle est dans son inexprimable tendresse pour toi, et qu'il me laisse mourir ensuite. Adèle, Adèle, nul au monde, pas même ta mère, ne t'aime d'un amour qui approche seulement à une distance immense du mien. C'est qu'à la vérité, nul ne te connaît comme moi.
O combien je t'aime ! Embrasse-moi. Viendrastu ce matin ? Plus je te vois et plus j'ai besoin de te voir. Adieu, adieu, ma femme adorée. Répondsmoi si tu peux, je t'en supplie. Ta douce lettre d'hier m'a donné tant de bonheur !
Ce mardi matin.
Tu veux que je t'écrive avant tout, chère amie! Tu comptes donc bien sur ma pauvre raison pour croire qu'après avoir goûté dès le matin du bonheur de t 'écrire, je pourrai faire autre chose toute la journée.
En t'écrivant dès à présent, je commence par où l'on devrait toujours finir, car ce bonheur serait la récompense de mon travail ce soir, tandis qu'il va me rendre au contraire le travail bien pénible tout à l'heure, par le contraste qui s'établira nécessairement en moi.
Il faudra cependant avoir la force de m'arracher à toi, Adèle, pour je ne sais quelle insipide correspondance et cet éternel roman *. Quand donc seras- tu là, près de moi, pour donner du charme et de l'attrait à ces ennuyeuses occupations !
Pourtant, chère amie, quand j'y songe, je me demande s'il est bien vrai que j'aurai la force de m'y livrer quand tu vivras sans cesse avec moi. Il me semble qu'il me faudra un courage surnaturel pour ne point passer toute ma journée dans tes bras ; il me semble que je ne pourrai m'empêcher d'employer tous mes instants à te caresser, à te couvrir de baisers et d'embrassements. Ange, dismoi, comment veux-tu, quand je serai libre de jouir à toute heure de cette enivrante félicité, comment veux-tu que je me la refuse ? Ce sera toi, Adèle bien-aimée, qui me repousseras quand ce sera nécessaire, car jamais, non jamais, je ne remporterais une si triste victoire sur moi-même.
Il est vrai, chère amie, que le désir de te voir riche, heureuse, bien heureuse, est tout-puissant sur moi, et tu n'auras qu'à me le rappeler d'une seule parole pour que je me prive sur-le-champ de la plus douce des félicités. — Je veux garder un peu de celle de t'écrire pour ce soir. Ainsi adieu pour l'instant.
1 Han d'Islande.
Cinq heures un quart de l'après-midi.
Chère amie, je viens de travailler et je vais attendre en t'écrivant le moment si heureux où je te verrai ; je t'avoue qu'en pensant que je suis encore séparé de toi par tout le temps qu'il faut pour remplir cette page et demie, je ne puis la mesurer de l'œil sans un certain effroi. C'est que le bonheur de t'écrire est encore si différent du bonheur de te voir ! Je ne sais, mais plus je te vois, plus je sens combien ta vue est nécessaire à mon existence ; chaque jour je me dis qu'il est impossible d'être plus parfaite que tu ne Tes, et chaque soir je me couche avec l'idée que j'ai découvert en toi une perfection nouvelle. Il y a si longtemps que cela dure, mon Adèle, que cette seule preuve suffirait pour démontrer que mon amour pour toi ne finira jamais. Oh ! si tu m'aimes, que nous serons heureux !
Quand ma pensée se reporte aux temps douloureux qui sont passés pour nous et que je les compare à la félicité dont je suis si près de jouir, je suis merveilleusement frappé de l'espace que la vie peut parcourir en si peu de temps. Je croyais qu'il y avait plus loin du fond du désespoir au faîte du bonheur. Et quand j'envisage, du point où je suis actuellement arrivé, la situation où j'étais il y a un an, je suis comme le voyageur qui s'effraie de l'abîme dont il vient de sortir.
Je me dis souvent : Peut-être avons-nous encore bien des épreuves à subir, bien des contrariétés, bien des malheurs même à supporter ; mais il est mpossible que cet effroyable passé revienne pour nous. Nous avons payé par assez d'afflictions un heureux avenir, et l'on n'essuie pas deux fois de semblables malheurs sans mourir. Que nous importe donc les peines qui peuvent nous attendre maintenant ! X'est-il pas vrai, ange bien-aimé, que les souffrir ensemble, ce ne sera pas souffrir ? Ah ! si tu m'aimes, Adèle, tu ne me démentiras pas. Oh oui ! tu m'aimes, mon Adèle adorée, tu m'aimes, puisque je vis.
Ce dimanche matin (12 mai).
Après la mauvaise nuit que je viens de passer, je veux du moins passer une douce matinée, mon Adèle bien-aimée, à t'écrire pendant que tu m'écris. Hier soir, en te quittant, je ne m'attendais pas à avoir une bonne nuit, j'étais tourmenté d'une trop vive agitation. Cependant, pour ne pas te désobéir, j'ai résisté à la tentation de rester jusqu'au jour à t'écrire, et je me suis couché pour essayer de dormir. Alors tout ce qui venait d'avoir lieu entre nous m'est revenu ; j'ai pensé avec amertume à tes larmes que j'avais encore fait couler et au récit effrayant que tu m'avais fait
sur cette fatale carrière. Juge, mon Adèle, de la nuit que j'ai passée.
Hélas ! c'est une idée qui me poursuivra bien longtemps que celle d'avoir pu involontairement pousser jusque-là l'âme de ma douce et adorée Adèle. Quand je songe à toutes les circonstances que tu m'as racontées, je frissonne. Toi mourir, ange ! et qu'as-tu donc fait pour mourir ? Et à cause de moi, grand Dieu ! de moi dont toute la vie ne vaut pas une de tes larmes ! Grand Dieu ! grand Dieu !...
Je viens de m'arrêter un moment afin de penser à autre chose, car ces idées me brisent. Cela m'a été impossible. Toutes les douleurs de ma nuit me reviennent ; en vain tu m'as souri en me disant adieu, en vain je songe à ta charmante lettre que j'ai lue et relue hier au soir, que j'ai couverte de baisers ; une douloureuse préoccupation m'accable. Je voudrais te parler de notre bonheur, de ce bonheur si enivrant et si près de nous, et je songe à quoi il a tenu qu'il ne fût hier détruit pour jamais. Sur quoi faut-il donc compter dans la vie ?
Quoi ! mon Adèle, tu as eu un moment l'idée de laisser ton Victor seul sur la terre et d'ajouter le veuvage à son isolement d'orphelin ! Si tu as été assez cruelle pour concevoir cette idée affreuse, je te préviens qu'elle aurait été trompée, car je n'aurais pas survécu quatre minutes à celle qui est ma vie et mon âme. Je serais mort dans le
même instant et dé la même manière, afin d'être sûr de te suivre, quel que fût ton sort dans l'éternité.
Hélas ! je voudrais chasser toutes ces pensées qui m'obsèdent depuis des heures, et je suis impuissant contre moi-même. Adèle, oh ! que je voudrais te voir en ce moment, te presser dans mes bras, m'assurer qu'elle est bien là, près de moi, qu'elle est bien vivante, celle sans qui je ne puis vivre ! Il n'y a que ta présence qui puisse me calmer. Jusqu'à ce que je te voie, il faut me résigner. Mais je vais te voir bientôt. Que ce bientôt est triste, quand j'ai besoin de te voir tout de suite !
Tu me souriras, n'est-ce pas, mon Adèle ? Dans ce moment où je suis si seul, je pense à ce sourire comme à la félicité des anges ; il me semble qu'il me guérira de tout ce que j'ai souffert cette nuit.
Que fais-tu en ce moment ? Pourquoi n'es-tu pas près de ton Victor qui a besoin de toi ? Viens, qu'il se rassasie de ta vue. Je suis, Adèle, altéré de te voir et j'en suis fou.
Comment ! tu m'aimes donc, toi qui es pour moi un être plus divin que la divinité même ! Et, dis-moi, est-ce que je suis digne de tant de bonheur ?
Prends pitié de moi, Adèle, car tout ce qui me vient de toi m'enivre de ravissement ou de désespoir.
Adèle, Adèle, mon ange acftré, je vais te voir, je pourrai baiser des lignes que tu auras tracées, un papier que tu auras touché ! Adieu, je ne me plains pas quand je songe à tout cela. Adieu, je t'embrasse et je t'adore.
Dix heures du soir.
Tu ne sais pas, ange, tu ne sais pas, ma bienaimée Adèle, avec quel profond sentiment de douleur je t'écris, maintenant que je suis seul, seul avec moi-même et avec l'idée que ce sont d'autres soins que les miens, d'autres caresses que les miennes qui soulageront tes souffrances, qui tariront des larmes dont je suis cause. Hélas ! je suis bien à plaindre, moi qui suis seul à dévorer mes peines, moi qui te fais pleurer, Adèle, et ne puis te consoler. O mon Adèle, que ne puis- je arracher en ce moment mon cœur pour te le montrer à nu, tu verrais si c'est une torture cruelle pour un étranger, pour un orphelin, qui a attaché toute son existence à un seul être, qui l'aime d'un amour infini, qui donnerait toute sa vie pour un de ses sourires ou pour une de ses larmes, de faire couler les pleurs de cet ange et d'être le seul auquel on refuse le droit de les essuyer de ses baisers.
Que fais-tu dans ce moment, mon ange adoré ? tu pleures, tu souffres, et c'est pour moi ! et je ne suis pas là ! Plains-moi, car n'est-il pas vrai que je suis encore plus malheureux que toi ? Toutes mes douleurs restent sur moi, mais je les voudrais
3o8 LETTRES A LA FIANCÉE
mille fois plus pesantes et plus arrières encore pour t'épargner, à toi, bien-aimée Adèle, la moindre contrariété. Oh ! avec quelle vérité je ne cesse de m' offrir à chaque instant tout entier en sacrifice pour la moindre partie de ton être ! je considère ton bonheur comme le but de ma vie ; je ne suis sur la terre que ton bouclier ; ma tâche n'est pas comme celle de tous les autres hommes de songer à mon repos et à ma félicité personnelle, mais uniquement de détourner sur moi tous les chagrins qui te seraient destinés. Juge, chère amie, de ce que je dois éprouver quand je vois qu'au lieu de te garantir de quelques souffrances, j'en attire sur toi de nouvelles.
Ainsi l'inquiétude que tu m'as avouée avec une tendresse angélique qui m'aurait enivré de bonheur dans tout autre instant, n'est pas la seule cause de tes larmes. Adèle, je dois pour ma punition m' accuser devant toi de ce que ta générosité n'a pas voulu me reprocher. Je veux parler de ma conduite avec toi depuis l'heure du dîner. Je n'essaierai pas de me justifier, je me condamne sans appel, puisque tu as pleuré. Cependant, écoute, et tu vas voir que ce qui t'a affligée n'avait encore sa source que dans un excès d'amour, qui m'exagère la moindre peine qui me vient de toi.
Lorsque tu descendis dans le jardin un moment après moi, je remarquai que tu m'évitais avec un soin qui me parut de l'affectation ; néanmoins je
changeai de direction pour te rencontrer ; même persévérance opiniâtre de ta part à me fuir. Cela me sembla une bien forte marque d'indifférence ; je ne dirai pas ce que j'en éprouvai, je ne me suis pas plaint et je ne me plaindrai pas. Au moment du dîner, je t'abordai, nous venions de passer séparés trois quarts d'heure que nous aurions pu passer ensemble, et je te retrouvai gaie. Je résolus de répondre à tant de froideur par une froideur apparente. Pardonne-moi, Adèle, je suis bien coupable.
Après le dîner, nouvelle séparation. Je passai quelques heures bien tristes. A mon retour, tu me parus encore gaie, et ta mère me dit que tu l'avais été en effet pendant toute cette visite. Mon Adèle, rarement mes émotions se peignent sur mon visage, mais elles n'en sont peut-être que plus profondes. Ta gaîté me désola. Résolu de répondre à l'indifférence par un air d'indifférence, je n'eus pas de peine à paraître triste. Tu sais le reste.
A présent, je me mets à genoux devant l'ange qui me pardonne toujours et je lui demande pardon encore pour cette fois. Hélas ! j'ai tant souffert ce soir ! C'est quand je suis seul que je sens combien je suis isolé. Moi, qui de tous ceux qui t'entourent devrais en ce moment être le plus près de toi, j'en suis le plus éloigné. Je suis bien malheureux !
3io LETTRES A LA FIANCÉE
Samedi (25 mai).
J'ai passé hier une heureuse journée. Ces fatigues pour toi et près de toi m'étaient douces. Quand ta lèvre pure approchait la mienne, quand ta douce main se posait sur mon front et en essuyait la sueur, Adèle, je n'aurais pas donné ces moments-là pour toutes les félicités de la terre et du ciel. J'ai quelquefois des instants de bonheur enivrants. Je me demande alors ce que j'ai fait pour les mériter, et je trouve que je vaux bien peu et que j'ai bien peu souffert pour obtenir le bel avenir qui est devant mes yeux. Je ne suis digne de toi, mon Adèle adorée, que parce que je sens profondément que nul n'en serait digne. Du moins as-tu en moi un mari qui t'appréciera et qui t'honorera comme tu dois être honorée et appréciée. Ce qui me fait croire quelquefois que je suis un peu supérieur aux autres, c'est qu'il ne leur est pas donné comme à moi de sentir ton angélique supériorité. Il y a donc une faculté dans mon âme qui n'est pas dans la leur. Mais, du reste, que suis-je pour partager ta vie? Et cependant, Adèle, je la partagerai. Non, je ne puis comprendre comment tant de néant peut mériter et sentir tant de bonheur.
Je vais te voir dans peu d'instants ; dans peu d'instants je saurai si ta nuit a été paisible, si tu as pensé à moi en t'endormant et en t' éveillant, si tu as un peu désiré pendant cette longue matinée de voir arriver l'heure qui doit me ramener près de toi. Adèle, pour moi, ce sont là toutes les idées qui remplissent ma vie ; ou plutôt c'est là toute mon idée unique. Pense-t-elle à moi ? A-t-elle pensé à moi? Et si jamais une voix intérieure me répondait non, si jamais je cessais d'avoir la conscience que tu m'aimes, Adèle, alors je m'éteindrais naturellement parce que mon existence n'aurait plus d'aliment, parce que mon âme n'aurait plus rien à faire parmi les âmes des hommes. Prends garde, mon Adèle, car ce que je te dis là est bien vrai et je ne crois pas que tu puisses jamais désirer ma mort.
Adieu, ange, mon ange adoré. Je t'embrasse tendrement. Réponds-moi le plus tôt que tu pourras. Adieu.
Je voudrais, mon Adèle adorée, pouvoir te dire tout ce qui se passe dans mon âme en ce moment. Tu ne me répéterais plus, comme tu le fais trop souvent, que tu es malheureuse. Je voudrais pouvoir saisir la vague et douce rêverie où me jette cet instant de délice sitôt passé...
3i2 LETTRES A LA FIANCÉE
Oh ! quand donc, ange, m'appartiendras-tu devant les hommes? Quand pourrai- je à chaque instant du jour jouir de la félicité qui vient de m' échapper comme un songe, et d'un bonheur plus grand encore ! Je crois à peine, à la vérité, que ce soit possible, mais cela sera pourtant ; car un jour viendra où les alarmes de mon Adèle bien-aimée n'arrêteront plus mes caresses et où peut-être elle daignera répondre à celles de son mari. Oh ! est-ce que je ne mourrai pas de bonheur alors ?
Je voudrais que tu puisses savoir quel idolâtre dévouement prosterne tout mon être devant le tien, avec quel sentiment profond de respect et d'amour je baiserais la poussière de tes pieds. Oui, Adèle, rien de tout cela n'est exagéré, ce sont des vérités bien trop faiblement exprimées. Qu'ai-je donc fait de digne d'un Dieu pour être aimé de cet ange, de mon Adèle adorée ?
Adieu, mon bien, ma vie, ma joie, adieu. Je t'embrasse et je t'embrasse encore.
Mardi matin (28 mai, Paris1).
Je viens de m' éveiller, mon Adèle, tout triste de ne pas m' éveiller dans la même maison que toi. Tu ne saurais croire combien les jours que nous passons à Paris me paraissent longs et insupportables. Toutes mes heures sont désertes, toutes mes journées sont vides, quoique remplies d'une foule de distractions qui ne me suivent certes pas à Gentilly. Hélas ! Adèle, quand donc t'aurai-je sans cesse près de moi î En ce moment tu es loin de ton Victor, d'autres t'occupent, tu ne penses plus à notre bonheur de Gentilly, tu ris peut-être ; et celui dont tu absorbes toutes les pensées est ici seul, triste, et ne songeant qu'avec ennui au moment où il faudra cesser d'être seul et de paraître triste.
Avant-hier, à pareille heure, que j'étais heureux ! Pourquoi des moments comme ceux-là passent-ils ? Pourquoi deux êtres qui s'aiment ne. peuvent-ils pas couler ainsi toute leur vie dans les bras l'un de l'autre ? Adèle, oh ! je veux croire que cette félicité nous sera donnée, je veux le croire ; car autrement
1 De temps en temps leurs affaires appellent à Paris pour des journées Victor et la famille Foucher.
je fuirais devant ce long avenir qu'il me reste encore à parcourir. Mais pourquoi, si ce bonheur est réservé à ton Victor, n'en jouit-il pas dès à présent ? Estce que cela dérangerait quelque chose aux destinées des autres hommes que la nôtre se fixât promptement ? Qu'importerait à Dieu que notre éternité de bonheur commençât trois ou six mois plus tôt ?
Quand je pense à tout cela, je suis prêt à murmurer comme un insensé. S'il a été fait une exception, elle est pour moi, et je me plains ! Mais dismoi, ma bien-aimée Adèle, n'est-il pas excusable de se livrer à l'impatience quand on attend le jour où l'on unira une vie jusqu'alors si tourmentée à celle de l'ange le plus pur qui ait jamais existé ? Oui, Adèle, il est impossible d'exagérer en parlant de l'amour que tu mérites et que tu m'inspires.
Hélas ! et cependant j'ai encore fait couler tes larmes avant-hier... Ange ! en de pareils moments je suis bien coupable, mais crois que je suis encore bien plus malheureux. Je ne puis te dire ce qui se passe en moi quand je vois cette Adèle adorée pleurer à cause de moi. Et si cela arrive au milieu d'un moment de bonheur, oh ! alors, ce que j'éprouve est au-dessus de toute expression. C'est du ciel et de l'enfer.
Adieu pour ce matin, mon Adèle ; je vais bientôt te voir pendant quelques minutes ; c'est un bonheur que je savoure longuement d'avance.
Mercredi soir (29 mai, Paris).
Que ne peux-tu savoir, dès à présent, chère amie, combien ce peu de mots de toi m'a fait de bien ! Tu en serais contente, car tu m'aimes et il doit t'être doux de voir avec quelle passion je t'aime de mon côté. Ne me dis plus pourtant que jamais je ne comprendrai à quel point tu m'aimes. Quelle affection ne dois-je pas comprendre, Adèle, moi qui t'aime d'un amour éternel et infini ? Aime- moi autant que je t'aime, ange, et nous aurons le bonheur le plus parfait que puisse contenir la vie.
Comment peux-tu craindre que je t'abandonne jamais si j'avais le malheur de voir tout ce que j'aime au monde malade ? Grand Dieu ! Adèle, il faudrait m' arracher de force de ton lit de douleur, et si l'on me repoussait aussi impitoyablement, on me verrait nuit et jour couché devant ta porte. Oh ! non, tu ne recevrais rien, n'est-ce pas, que des mains de ton Victor ? Tu supplierais avec lui tes parents de ne pas lui ôter la seule consolation qui puisse l'aider à supporter d'aussi cruelles inquiétudes, celle d'être continuellement et constamment auprès de ton lit, d'y veiller, d'y vivre. Et comment pourrais-je supporter qu'une main étrangère environne de soins, à défaut de moi, celle qui est pour moi certes bien plus que moi-même ? Et cela dans le moment même où elle et moi aurions le plus besoin l'un de l'autre ! Non, mon Adèle bien-
aimée, cela ne sera jamais. Ton mari sera, jusqu'à et après ta mort, ton compagnon de joie et de douleur. C'est cette idée qui remplit toute son âme et il s'y livre avec confiance.
Adieu, mon Adèle adorée, j'achèverai demain. Je vais baiser ta lettre et tes cheveux, cela m'aidera peut-être à dormir comme j'espère que tu dors en ce moment.
Jeudi matin.
Je ne te dirai pas que je veux que ma première pensée soit pour mon Adèle, car pensant ou rêvant continuellement à toi, je ne puis t'offrir ni première ni dernière pensée, mais seulement la pensée unique qui domine toute mon âme et toute ma vie. Et toi, mon Adèle, as-tu bien dormi ? Qu'il me tarde de te voir, de lire ce que tu m'as écrit hier au soir ! J'espère que tu n'as plus de chagrin ou du moins que tu n'en auras plus ce soir quand je te verrai. O mon Adèle, je ne te verrai donc que ce soir ! Je m'étais fait une habitude du bonheur de te voir souvent tous les jours, et cette habitude si douce me rend bien malheureux à Paris.
Mercredi matin (5 juin, Gentilly).
Mon Adèle bien-aimée, je veux la première fois que je te verrai me mettre à tes genoux et baiser la poussière de tes pieds. Si tu savais quel bien me font tes lettres, quel courage elles me donnent, tu passerais à m' écrire tous les moments que nous ne passons pas ensemble. Moi, je voudrais quand je t'écris laisser aller ma plume selon mon cœur. Il me semble quand je me mets à cette douce occupation qu'il me sera facile de te dire tout ce qu'il y a dans mon âme ; mais je suis étonné tout à coup de ne pouvoir rendre ce que j'éprouve et de chercher vainement des paroles assez fortes pour ce que je veux te dire. Adèle, tout ce que je sens à ta seule pensée est inexprimable. Tu remplis mon âme comme si j'avais une divinité, un ciel, pour moi à part sur la terre. Je voudrais quelquefois t'adorer d'un culte d'idolâtrie, ô mon Adèle. Tu m'inspires tous les sentiments tendres, nobles, généreux qui composent ta nature. Je te respecte, je te vénère, je t'estime, je t'admire, je t'aime comme on adore, et, quand tu me dis de te répéter souvent que je suis ton mari, juge quelle est ma joie et mon orgueil.
Oh î oui, je suis ton mari, ton défenseur, ton pro-
tecteur, ton esclave ; le jour où je perdrais cette conviction, je suis certain que mon existence se dissoudrait d'elle-même, parce qu'il n'y aurait plus de base à ma vie. Tu es, Adèle, le seul être sur lequel puisse jamais reposer tout ce qui désire, tout ce qui aime, tout ce qui espère en moi, c'est-à-dire mon âme tout entière.
Je t'en conjure, si c'est quelque chose pour toi que de m' épargner une vive douleur, ne me répète plus, ange, que les preuves de tendresse et de dévouement que tu daignes me donner peuvent m'inspirer un autre sentiment que celui de la reconnaissance la plus profonde et la plus respectueuse. Si tu savais quel est mon bonheur quand je vois celle à qui j'ai confié tout mon avenir se confier de son côté à moi ; quand tu places sans crainte ton corps si pur et si virginal dans mes bras, il me semble que c'est la plus haute preuve d'estime que tu puisses me donner, et combien je suis fier de me sentir estimé d'un ange tel que toi ! Aussi ton mari espère-t-il que tu ne seras pas inexorable et que tu ne lui refuseras pas, si tu l'aimes, encore quelques matinées comme la bienheureuse d'avanthier. Je te prierai tant !
Adieu ! Je vais courir toute la journée pour nos affaires ; il m'est bien pénible de penser que tu sortiras aussi et que je ne serai pas près de ma femme. Plains ton pauvre Victor.
Samedi (8 juin, Gentilly).
Oh ! console-moi toujours ainsi, bien-aimée Adèle, des larmes que tu me feras verser. Je ne donnerais pas maintenant pour le bonheur des anges la douleur, à la vérité bien amère, que tu m'as causée, puisqu'elle m'a valu une lettre si douce et des consolations si tendres.
Chère amie, oui, cette douleur a été bien vive. Les larmes me font bien mal. Ceux qui pleurent aisément sont soulagés quand ils pleurent ; moi, je n'ai pas ce bonheur. Celles de mes larmes qui peuvent sortir sont celles qui me soulagent, mais presque toutes me restent sur le cœur et m'étouffent. Une mère, qui a prévu le cas où Ton est seul dans la vie, m'a accoutumé dès l'enfance à tout dévorer et à tout garder pour moi.
Pourtant, Adèle, il m'est bien doux de m'épancher en toi. Endurées pour toi, les fatigues et les souffrances ne me sont rien ; mais si je te vois quelquefois les deviner et les plaindre, alors, mon Adèle adorée, elles me sont chères et précieuses.
Lundi, dix heures du soir (17 juin, Paris).
Tu souffres en ce moment, mon Adèle bienaimée. Puisque je ne puis te voir, je vais t'écrire. Peut-être demain cette lettre inattendue te procurera-t-elle un instant de plaisir. Hélas ! je suis bien à plaindre de ne pas être près de toi dans un moment où tu aurais besoin de soulagement. Que ceux qui t'entourent sont heureux !
O mon Adèle, si tu savais avec quel serrement de cœur je viens de revoir cette chambre déserte, si loin de celle où tu vas dormir ! C'est toujours pour moi une douleur nouvelle que de quitter ce cher Gentilly, où, cependant, je suis loin d'être pleinement heureux.
lu m'as fait bien des chagrins aujourd'hui, mais, puisque tu es malade, je ne te reprocherai rien. Pourtant, je n'ai pu m'empêcher de remarquer avec douleur, dans cette voiture, que tu as eu les yeux fermés pendant presque tout le chemin. Grand Dieu ! mon Adèle, je ne t'accuse pas, tu étais souffrante, et, si cela te soulageait, tu as bien fait. Seulement, si j'avais, moi, souffert à ta place, il me semble que c'est en fixant mes regards sur toi que j'aurais cru me guérir. Quoi qu'il en soit,
chère, bien chère amie, je te le répète, si cela t'a soulagée, tu as bien fait de me fermer tes yeux ; et, pourvu que je retrouve demain soir ma femme tout à fait bien portante, je ne me plaindrai pas.
Adieu pour ce soir, mon Adèle adorée. J'espère que tu dors, reçois mille baisers de ton pauvre mari qui est vraiment bien triste.
Vendredi matin (21 juin, Gentilly).
Pourquoi, Adèle, ne pas nous rendre mutuellement compte de nos impressions sans hésitation et sans détour ? Est-ce qu'il doit y avoir dans nos coeurs une pensée de l'un qui soit cachée à l'autre ? Hélas! malheur à nous s'il en est jamais ainsi! Vois si ton Victor te dissimule une seule des émotions qui lui viennent de toi, soit douce, soit douloureuse. Je me croirais coupable d'agir ainsi.
Mon plus grand désir, Adèle bien-aimée, serait que tu pusses connaître mon âme comme tu connais la tienne. Tu saurais qu'il n'est pas, je ne dis pas une seule des émotions de mon cœur, mais un seul des mouvements de tout mon être qui ne soit dirigé vers toi. Même absente, je te cherche de l'âme et du regard ; quelquefois je t'appelle à haute voix avec des transports convulsifs. Si j'apprends que je puisse te voir passer de loin dans quelque rue, rien ne m'arrête et je reste des heures entières à épier ton passage, souvent inutilement ; si tu parais, je te suis, toujours prêt, quoique éloigné de toi, à te défendre, à te sauver de je ne sais quels périls imaginaires que je crains toujours pour toi. Tu le vois, Adèle, je te dévoile sans pitié pour
moi-même toute ma folie, dont tu vas peut-être rire.
Oh non ! n'est-il pas vrai, mon Adèle adorée, que tu n'en riras point? Mais n'est-il pas vrai aussi que désormais tu ne m'accuseras plus de ne pas t'aimer ? Songe à toutes mes paroles, à toutes mes pensées, à toutes mes actions, Adèle, et conviens que c'est une légèreté bien cruelle que de m'avoir fait ce reproche.
Quatre heures et demie.
Dans peu de temps je te verrai. Que ce peu de temps me semble long ! Du moins en passeraije une partie à t'écrire, et cela en adoucira l'ennui.
J'ai encore couru aujourd'hui toute la journée. Il faut bien des pas inutiles pour en faire un utile. Quelqu'un m'a dit aujourd'hui : « Vous avez tout ce qu'il faut pour réussir, hors le bonheur d'en être indigne. » C'est un mot profond, Adèle, et qui vaut la peine d'être médité. On me reproche de toutes parts de ne pas être importun, intrigant, de ne savoir pas plus solliciter un journaliste qu'un ministre, de pousser ce qu'on appelle la fierté du talent jusqu'à dédaigner la poursuite de la gloire, etc., etc.
Moi, Adèle, j'ignore si j'ai du talent, mais je veux être digne d'en avoir, je veux surtout être digne de toi. Je méprise, je l'avoue, tous ces
moyens de succès ; je crois que le bonheur et la gloire sont de nobles buts où l'on ne peut arriver que par de nobles chemins. Je ferai tout ce qu'il convient de faire, et je me conduirai en tout de façon que ma conduite puisse être entièrement approuvée par toi. Et dis-moi, mon Adèle bienaimée, n'est-ce pas ainsi que tu penses, toi qui es le juge de toutes mes actions comme l'idole de toutes mes pensées ? Est-ce donc à moi de désespérer de l'avenir ? Je n'ai jamais dévié du sentier que je me suis tracé et je me vois à la veille d'obtenir ces deux pensions qui doivent assurer la félicité de toute ma vie.
Oh non ! ayons bon espoir et laissons parler les lâches et les sots. Adieu, ange, adieu, mon Adèle adorée.
Ton mari respectueux et fidèle.