‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822Chapitre 14 sur 14 · RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

RETOUR A PARIS

Vendredi matin (5 juillet).

M'écris-tu en ce moment ou du moins penses-tu à moi, mon Adèle ? Je suis bien triste et j'aurais bien besoin que tu fusses maintenant à côté de moi, avec ta douce voix et ton doux regard. G'en est donc fait d'ici à bien longtemps de notre bonheur de Gentilly! Que vais- je devenir dans ce grand Paris? Tous mes instants, partagés là-bas entre le bonheur de te voir et celui de travailler pour toi, vont m' échapper à présent sans bonheur et presque sans travail. Tu me diras, il est vrai, qu'ici je serai à portée de mieux suivre toutes nos affaires et qu'ainsi mon temps ne sera pas perdu, mais ce sont de bien insipides nécessités que celles qui m 'éloignent de toi.

Je ne sais si je devrais t'écrire en ce moment, Adèle. Je suis abattu, et je ne puis vaincre cet abattement. Je me répète pourtant tout ce que tu me disais hier soir pour me consoler ; nous nous verrons tous les jours ; mais je m'étais fait une si douce habitude d'être sans cesse, absent ou présent, près de toi, de m'endormir et de m'éveiller

sous le même toit, de prendre mes repas à tes côtés, de sentir ton pied sur le mien, de te servir...

Hélas ! mon Adèle, rien de tout cela désormais ! Je vais reprendre mon ancienne manière de vie, je vais redevenir errant et solitaire, et le feu pourra prendre à ta maison sans que je sois là le premier pour t'enlever dans mes bras.

Tu vas traiter de pareilles idées de folie, et tu auras raison, car mon amour va sans cesse demander à mon imagination de nouveaux motifs de soucis et d'alarmes. Tu dois le savoir comme moi, mon ange bien-aimé, les âmes douées à un haut degré de la faculté d'aimer se font à tout moment des misères que ne comprennent pas les autres âmes. Je suis dans un de ces instants d'accablement, je voudrais travailler et je n'ai rien dans la tête qu'une vague inquiétude et le regret de notre félicité de Gentilly sitôt passée. Dans deux mois, il est vrai... Mais deux mois durent si longtemps ! O mon Adèle adorée, redonne-moi du courage pour ces deux longs mois, aime-moi un peu comme je t'aime, écris-moi souvent, mon Adèle, parle-moi, reparle-moi sans cesse de tout ce qui occupe ma pensée, et aime-moi, aime-moi, je ne serai jamais malheureux.

Adieu, pardonne à cette illisible écriture et reçois mille baisers de ton pauvre mari, de ton Victor.

Ce vendredi, 9 heures du soir.

Adèle, il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai vue. Je ne puis me figurer qu'hier à pareille heure je fusse encore près de toi. Hier, j'étais bien heureux ! 0 quand donc tous mes instants, tous î se passeront-ils ainsi ? quand serai- je ton compagnon de tous les jours ? quand pourrai- je veiller sur toutes les heures de ta vie, sur toutes les heures de ton sommeil ? Chère amie, il me semble que plus cette heureuse et mille fois heureuse époque approche, plus mon inquiète impatience redouble ! Si tu savais tout ce qui se passe dans mon âme quand je songe à toi, à l'immense félicité qui me viendra de toi ! Je cherche en vain des mots, toutes mes idées restent confuses' et ma tête n'est plus qu'un chaos d'amour, d'ivresse et de joie.

Je crains, en vérité, que le jour où je pourrai m'écrier à la face de tous les hommes : elle est à moi, entièrement, uniquement et éternellement à moi ! oui, je crains que ce jour-là mon être ne se brise de bonheur. Tant de joie, en entrant violemment dans mon âme, devra, ce me semble, la bouleverser. Quel moment que celui où je tiendrai tout mon bonheur de toute ma vie ! ce bonheur qui est depuis si longtemps devant moi sans que je puisse l'atteindre ! C'est donc un ange qui peuplera ma solitude, qui fera cesser mon isolement ! Et quand je pense que cet ange bien-aimé m'a

permis de croire qu'il désirait aussi un peu ce jour que j'appelle si ardemment de tous mes vœux et de tous mes travaux, j'oublie les cruelles épreuves que j'ai subies pour ne songer qu'à l'avenir enivrant qui m'est promis, et je trouve que j'ai encore trop peu souffert pour tant de bonheur.

Adèle, je jouirai donc bientôt auprès de toi des droits d'époux et des devoirs d'esclave, je pourrai te protéger et te servir, effacer tous tes chagrins avec mes caresses, tarir toutes tes larmes avec mes baisers ; ou plutôt tu n'auras alors ni chagrins, ni larmes ; tu seras heureuse, n'est-ce pas ? et ma joie reposera dans la tienne. — S'il nous survient des contrariétés, et, ne nous faisons pas illusion, il nous en surviendra, elles ne seront rien, parce que nous les supporterons ensemble, ou plutôt parce que ton sourire m'aidera à les supporter. Car dans tout le cours de notre vie nos rôles mutuels seront, toi, de me consoler, et moi, de te défendre.

Maintenant je vais compter tous les jours jusqu'à celui où je recevrai le titre de mes pensions, et cependant j'ai été prévenu que cela pourrait bien durer encore six semaines. N'importe, il me semble que tous les bureaux vont se presser dans leur travail, parce que j'attends pour être heureux qu'ils aient fini. Cela ressemble un peu à de la folie, mais que veux-tu ? C'est à toi que tu dois t'en prendre. Pourquoi as-tu fait perdre la raison à ton Victor ?

En vérité, depuis que notre mariage est devenu

pour moi la chose la plus certaine qui soit sous le ciel, je m'étonne à chaque instant de le voir arrêté par ce qui l'arrête. Je me demande comment il se fait que la réalisation des espérances les plus pures et les plus idéales soit retardée par un obstacle aussi matériel, l'argent ! Et cela est pourtant. C'est comme si je voyais un nuage attaché avec une chaîne de fer.

Adieu, mon Adèle adorée, pardonne-moi toutes mes folies, donne-moi demain une longue lettre et reçdis en échange mille baisers de ton mari, de celui dont tu es l'ange et l'idole.

Samedi matin (13 juillet).

Ta lettre me remplit d'attendrissement et de joie chaque fois que je la relis. J'avais bien besoin, mon Adèle adorée, d'être consolé de la douleur si vive que j'ai éprouvée hier, en apprenant que je ne passerais pas ces trois jours près de toi, à cet heureux Gentilly. Oh ! écris-moi toujours ainsi, ange ! j'ai tant besoin d'amour pour supporter la vie ! Si tu savais quelle est la puissance de ton âme sur la mienne, tu serais heureuse, car tu m'aimes, tout indigne que je suis d'être aimé d'un être tel que toi. J'ai baisé ta lettre avec transport, il me semblait qu'elle avait quelque chose de mon Adèle absente. Mon Adèle, ma bien-aimée Adèle, que ne connais-tu ton Victor tout entier ! tu verrais que, s'il est bien imparfait sous tous les rapports, il a du moins quelque chose de parfait, c'est son amour pour toi.

Cet amour, je le retrouve sans cesse, sous la moindre comme sous la plus importante de mes pensées. Pardonne-moi de te répéter sans cesse la même chose en d'autres paroles. Moi, quand je t'ai parlé de mon amour, de mon adoration, de mon

idolâtrie, j'ai fini le cercle de mes idées et il faut

recommencer.

2 heures après-midi.

Je saisis tous les moments où je peux t'écrire, afin que cette journée s'abrège. Elle est si longue. Oh oui ! regrettons, mon Adèle, notre Gentilly. Qu'est-ce que ces trois heures passées le soir dans une gêne perpétuelle près de la douceur de dormir sous le même toit, de respirer le même air, de m'asseoir à la même table que toi. Hier, chère amie, j'ai essayé de prendre ta défense contre des reproches bien singuliers : je n'ai pas été bien reçu ; mais, pour toi, est-ce que je ne supporte pas tout ? Est-ce donc à ta mère de m'envier une tendresse que tu ne pourrais me refuser sans la plus profonde ingratitude, car il n'y a que l'amour qui puisse payer l'amour ! Comment ! ta mère voudrait que tu ne répondisses que par une affection secondaire à l'attachement le plus ardent, au dévouement le plus absolu, à l'amour, et au respect le plus profond ! O répète-moi sans relâche, mon Adèle bien-aimée, ce que tu me disais dans ta douce lettre d'hier, que ton Victor est tout pour toi comme tu es tout pour lui, que toutes les affections s'évanouissent devant notre amour mutuel ; redis-le-moi sans cesse, car c'est du plus profond

de mon cœur que je t'affirme que j'ai besoin de cette conviction pour vivre. Si demain je cessais de croire en toi, Adèle, mon existence se briserait d'elle-même ; car où serait mon appui dans la vie pour supporter le poids d'un pareil malheur ?

Samedi (20 juillet).

Prends garde, mon Adèle, ne m'accuse plus de ne pas aimer à t'écrire, car j'y passerais désormais toutes mes journées. Tu me dis, à la vérité, que je peux bien tous les jours donner à une lettre pour toi une heure ou une demi-heure, et tu aurais raison s'il me suffisait d'une heure ou d'une demiheure pour t'écrire. Tu ne sais pas, chère amie, après quel long recueillement je commence ces lettres ; il me semble que lorsque je m'entretiens ainsi avec toi, je ne puis fouiller assez profondément dans mon âme. Si je n'écoutais que ma pensée éternelle, si je laissais courir ma plume, je t'écrirais sans cesse que je t'aime et toujours que je t'aime, tandis que je m'applique à t'exprimer tout ce que cette seule et grande idée réveille de sentiments dans mon cœur ; autrement ces lettres, Adèle, seraient toutes les répétitions les unes des autres.

Après cette explication qui t'a sans doute ennuyée, chère amie, ne me répète plus un reproche cruel qui ne devrait jamais se présenter à ton cœur, parce qu'il est cruel, ni à ton esprit parce qu'il est injuste. Toi qui es si bonne et si douce,

tu ne voudrais pas faire de peine à ton Victor. Et comment peux-tu, je- te le demande, mon Adèle chérie, douter un seul instant du bonheur que j'éprouve à épancher ainsi dans ces lettres tout ce qui peut s'exprimer dans l'inexprimable amour que j'ai pour toi !

Tu ne sais pas, Adèle, quel poids était sur mon cœur à l'époque douloureuse cù nous étions séparés, la passion brûlante que j'étais obligé de renfermer en moi-même et qui me dévorait. Te rappellestu, as-tu encore la première lettre que je t'écrivis alors ? Hélas ! mon Adèle, souviens-toi de l'accueil que tu lui fis d'abord... Je ne te blâme pas, ange, tu me connaissais bien peu dans ce temps-là.

Il }' a aujourd'hui un an que j'arrivai à Dreux. Ne nous plaignons pas du ciel ; aujourd'hui je suis bien près de mon bonheur, et le jour de cette arrivée j'étais loin de croire qu'une année dût suffire pour l'amener.

O mon Adèle, pardonne-moi, car je doutais de toi, et je croyais presque toute ma félicité évanouie. Pardonne-moi ! Depuis, tu m'as bien prouvé que ta belle âme est faite pour toutes les nobles vertus d'un amour constant, virginal et dévoué. Oh ! combien je t'aime, combien je t'ai toujours aimée ! Et comment oserais-je me plaindre de la vie, quand j'y ai rencontré pour compagne un ange tel que toi ?

Mardi, huit heures et demie du matin (23 juillet).

Je veux dérober encore ce matin quelques moments aux ennuis et à l'ennui. Que fais-tu en cet instant ? As-tu bien dormi, mon Adèle ? Pensestu à moi ? M'écris-tu ? Que me dis-tu ? Quelle est ta pensée ? Ah ! faut-il être contraint de me faire à chaque instant du jour des questions pareilles ? Ne devrais-j e pas être sans cesse près de toi, Adèle, moi qui ne vis réellement que près de toi ? C'est vrai, il me semble que je ne sens mon âme et ma vie que lorsque je puis voir ton regard ou entendre ta voix. Loin de ce bonheur, tout est ténèbres autour de moi et je suis en quelque sorte indifférent à moi-même. Je vois des objets se mouvoir, j'entends des sons se former, mais rien ne m'intéresse, et il faut quelque chose d'extraordinaire pour me tirer de cette apathie. Si l'on cause devant moi, je rêve ailleurs ; si l'on me parle directement, je réponds des mots sans suite. Adèle, c'est toi qui es cause de ma folie, c'est toi aussi qui en es le remède. Laisse-moi croire, je t'en supplie, que tu penses à moi comme je pense à toi, que tu m'aimes comme je t'aime, répète-lemoi sans cesse et ne te lasse pas de me le redire si tu veux que j'aime cette vie, si douce avec toi, si affreuse et si insupportable sans toi.

Lundi, 9 heures du soir (5 août).

Chère amie, je viens de lire ta lettre, et je suis aussi heureux que ton Victor peut l'être loin de toi. Seulement, c'est avec regret, avec un regret bien vif, que je n'ai pas vu cette lettre sortir de ton sein. Il me semble que j'éprouve un double bonheur quand je puis baiser à la fois des caractères tracés par ta main et un papier qui a touché ton sein. Ne ris pas de mes folies, mais il me semble encore qu'une lettre près de laquelle a battu ton coeur a quelque chose de plus mystérieux et de plus tendre.

Mercredi, 3 heures après-midi (7 août).

Je suis triste, mon Adèle chérie, et d'avance découragé de tout le découragement que je vais sans doute remarquer en toi ce soir. Encore des délais ! Je te conterai en détail quand je te verrai comment il se fait que ma pension est encore retardée pour quelques jours.

Ce nouvel incident ne sera rien peut-être, mais j'avoue que je n'y tiens plus. Mets-toi un instant à ma place, Adèle, et tu sentiras combien ma position est gênante envers tes parents et toi. Il me semble que je suis responsable de chaque instant qui s'écoule, et je n'ignore pas qu'on ne peut s'empêcher de croire chez toi que, si tous les obstacles ne sont pas levés, c'est bien un peu par ma faute. Toi-même, Adèle, tu n'es pas éloignée de le penser ; et ne crois pas que je veuille ici te faire un reproche, puisqu'il m'arrive souvent à moi-même de me demander sévèrement si je fais bien tout ce que le devoir, concilié avec un sentiment de réserve et de fierté que tu comprendras, m'ordonne de faire. Je crois pouvoir t'assurer du fond de l'âme que je n'ai point à m'accuser de *. tort grave ; je serais bien heureux si cette assurance

pouvait dissiper en toi des doutes que tu éprouves, mais que ta délicatesse généreuse cherche à me cacher.

Adèle, je désire notre mariage pour lui-même, toi tu le souhaites surtout par ennui de ta position actuelle. Ne me répète donc pas ton reproche cruel que tu le désires plus que moi.

Adieu, mon Adèle bien-aimée, je suis abattu d'avoir un retard à t'annoncer, cependant ce retard ne différera peut-être rien. Daignes-tu me permettre encore de t'embrasser ?

Jeudi soir (8 août).

Hélas !... Mon Adèle, c'est par ce mot que devraient maintenant commencer toutes mes lettres. Je suis bien triste. Te voir si peu à présent et ne te voir qu'au milieu de tant de gêne, il me semble que c'est de mauvais augure. Peut-être aussi doisje croire, — et j'adopte avec empressement cette idée, car elle me vient de toi, — que je n'ai point encore assez acheté l'immense bonheur qui est si près de moi. J'ai bien souffert, à la vérité, mais je vais être si heureux ! Ah ! aucune souffrance ne pourrait payer cette félicité.

Adèle, hélas ! je ne sais que te dire de l'état de mon âme, je pense à notre bonheur futur, prochain, et je suis triste ! Chère amie, tu es en ce moment en proie à tant de contrariétés, à tant d'ennuis ! Ange, le mouchoir que tu as trempé de tes larmes n'est pas encore sec ; comment penser à de la joie ?

Et ce brevet ' éternellement promis qui n'arrive pas ! Adèle, dois-je t'avouer ma faiblesse ? Ces retards me tourmentent à présent qu'ils t'inquiètent. Je n'ai confiance que dans ta confiance,

1 Le brevet de la pension de 1,200 francs, promise et due.

comme je n'ai de joie que dans ta joie et de peine que dans ta peine. Chère amie, quand je pense à ceux qui retiennent peut-être mon bonheur dans leurs mains, j'éprouve des mouvements inouïs de rage et de douleur. Oui, de rage I Ah ! l'homme qui me retarderait d'un mois le bonheur de te posséder serait mal conseillé dans son intérêt. Le bonheur qui me vient de toi, Adèle, est sacré ; malheur à qui y touche ou y touchera !

Adieu pour ce soir, demain j'espère pouvoir continuer. Que ne puis-je t'écrire sans cesse ? Pourquoi faut-il travailler ?

Vendredi (9 août).

Je n'ai que peu de temps devant moi, chère amie, car il n'est pas loin de six heures. Je viens de travailler et de dîner. Toute ma journée m'a échappé sans que j'aie pu t'écrire plus tôt. Toutes mes journées, Adèle, sont maintenant bien tristes et bien insipides.

Je t'en prie, soutiens mon courage, car je suis bien près d'en manquer. J'ai eu trois mois si heureux avant ce triste mois ! Je m'étais accoutumé au bonheur, j'avais cru presque que c'était la vie. A présent, il faut reprendre cette insupportable vie, qui me rappelle si cruellement l'année passée. Il faut perdre des habitudes qu'il m'avait été si

doux de prendre et reprendre ces habitudes qu'il m'avait été si doux de quitter.

Cependant, à Gentilly même où j'étais si heureux, Adèle, il me manquait quelque chose, il me manquait tout ! Je ne serai pleinement heureux que lorsque je pourrai passer tous mes instants près de toi, et tu te rappelles qu'il était loin d'en être ainsi à Gentilly. Pourtant, que ne donneraisje point pour y être encore.

Je me souviens avec délices de nos promenades à Arcueil, à Bourg-la-Reine, etc. Je me rappelle nos parties sur l'eau où j'avais le bonheur de conduire la barque qui te portait ; je me rappelle surtout avec une joie et un regret inexprimables ces petites visites si courtes que ma femme adorée daignait me faire le matin dans mon heureuse tour. Je me représente ces moments de ravissement et d'ivresse. Oh ! dis-moi qu'ils reviendront, mon Adèle chérie, et qu'ils nous apporteront un bonheur plus grand, une félicité plus complète encore...

Pardonne-moi de dire nous, mais tu veux toimême que je croie à ton amour, et comment vivrais-je si je n'y croyais pas? Adèle, je donnerais vingt ans de ma vie pour être plus vieux de deux mois !

Adieu, ange, embrasse ton mari.

Mardi, 9 heures et demie du soir (13 août).

Il m'est impossible, mon Adèle, de me coucher avant de t'avoir répondu. Oh non ! tu n'es pas coupable, car tu n'as jamais pu penser un seul moment que je changerais, Adèle, tu n'as même pu le rêver. Je ne puis croire que les rêves mêmes puissent être à ce point menteurs. Moi, t'oublier ! moi, cesser jamais de t 'aimer, de t'adorer, de t'idolâtrer ! N'est-il pas vrai, ange chéri, que cette idée ne s'est pas arrêtée un seul instant dans ton esprit ? Ce serait pour ton Victor une bien profonde douleur, si jamais un doute pareil... Mais non, cela ne se peut et je rêve de me défendre d'un tel reproche. Me dire que je peux jamais cesser de t'aimer, c'est me dire que je n'ai point d'âme et qu'il n'y a point de Dieu. Et quelle autre créature pourrait donc être digne d'un homme honoré de ton amour ? Est-il une femme au monde vers laquelle puisse descendre celui vers lequel tu as bien voulu descendre ? Et si tu daignes, toi, angélique et admirable jeune fille, avoir quelque estime pour cet homme encore si indigne de toi, pour ce Victor si fier d'être ton mari, comment peux-tu croire un moment que sa plus grande félicité ne

serait pas de sacrifier pour un seul de tes regards mille vies et, s'il était possible, mille éternités ?

O mon Adèle, quel être sur la terre peut te dire son dévouement égal au mien ? Est-ce que toutes mes paroles, toutes mes pensées, tous mes mouvements ne sont pas pour toi ? Est-ce que j'ai jamais éprouvé une joie qui ne me vînt de toi ? Est-ce que tu n'es pas mêlée à toutes mes douleurs ? Est-ce que tu n'es pas mon âme, ma vie, mon ciel ? Hélas ! je vois Dieu en toi, je l'aime en toi, parce que je ne puis voir et aimer autre chose que toi. Ce sont peut-être là des blasphèmes ; mais pardonne-moi. Ce n'est pas offenser Dieu que d'adorer un ange. Il ne t'aurait pas créée si parfaite, s'il n'avait voulu que celui qui te donnerait sa vie l'oubliât lui-même pour ne songer qu'à toi.

Adieu pour ce soir, mon Adèle adorée. Pourquoi ne puis- je pas te dire tout ce qui me gonfle le cœur ? Pourquoi ne puis- je trouver des paroles pour mon amour ? Adieu, dors bien. Je t'embrasse et je t'embrasse encore.

Mercredi, 4 heures un quart (14 août).

Oh ! qu'il me tarde d'être enfin ton mari devant tous ! On te tourmente, on t'afflige, et je n'ai pas encore le droit de te soustraire à toutes les afïïic-

tions, de te défendre de toutes les tyrannies ! Cette expression n'est pas trop forte, Adèle, elle est bien faible au contraire. Il faut avoir un courage que je ne comprends pas pour agir envers toi comme on le fait, envers toi, la plus douce et la plus adorable des créatures ! Mon Adèle, ne crois pas que j'exagère encore une fois. Ce sont des vérités puisées dans le repli le plus intime de mon cœur. Malgré ta modestie et ta soumission, tu dois les reconnaître en toi-même.

Ce n'est pas que je veuille en rien diminuer ton respect et ton amour pour tes parents, chère amie ; ce respect et cet amour sont aux yeux de ton mari un de tes charmes les plus touchants ; mais je veux néanmoins que tu saches résister à d'injustes vexations, que tu ne te laisses pas sacrifier aussi paisiblement à des prédilections inexplicables pour moi.

Grand Dieu ! pourquoi ne suis- je pas déjà ton mari ? N'importe, je le suis devant toi et devant Dieu, je suis ton défenseur, ton appui. Compte sur moi, mon ange bien-aimé. Et qui élèvera la voix pour toi, si ce n'est ton Victor ? Oh oui ! compte toujours sur moi, sois sûre que ce soutien-là du moins ne te manquera jamais. Mon bonheur, mon repos ne sont pas le but de ma vie, c'est ton repos, c'est ton bonheur que je dois assurer par tous les sacrifices, conserver par tous les dévouements. Tu es faible, mais je suis fort, et toute ma force

est pour toi. Oui, je suis à toi tout entier, tout en moi t'appartient, ce qui doit mourir comme ce qui est immortel.

Adieu, mon Adèle adorée. Adieu, ma femme. Je t'embrasse bien tendrement.

Mardi soir (20 août).

Ton papier était bien petit, mon Adèle, et les bords en étaient coupés comme s'il avait été diminué. Pardonne-moi, chère amie, cette remarque qui te prouve combien tes lettres me sont précieuses. Hélas ! je compte pour ainsi dire les lignes de toutes les pages et les lettres de toutes les lignes... Oh oui, Adèle ! ton Victor a bien besoin de croire que tu l'aimes.

Je suis heureux de voir que quelques jours de retard t'affligent autant que moi ; peut-être, à la vérité, y a-t-il de la présomption à le croire ; mais, cher ange, le dirais-tu si cela n'était pas ?

Je sors du ministère : encore une ou deux semaines de patience, mon Adèle ! Ces gens-là ne se doutent pas que ce qu'ils appellent des semaines de patience sont pour moi des siècles de souffrance. Ils traitent l'affaire de ma pension comme une affaire, sans soupçonner qu'ils devraient la traiter comme un bonheur. Cependant l'ardeur de mes démarches actuelles contraste si fortement avec l'indifférence qu'ils me voyaient précédemment apporter à mes intérêts qu'elle devrait leur faire sentir qu'il s'agit ici de plus que de moi. Enfin,

pourvu que leurs longues promesses se réalisent bientôt, j'aurai bien vite oublié leurs lenteurs.

O mon Adèle, parle-moi souvent de notre bonheur quand nous serons unis ; du tien surtout, car il est tout le mien. Je voudrais que tu pusses lire mon âme ; tu serais peut-être heureuse. Va, soisen sûre, dans six semaines, tu seras à moi ; j'ai bien besoin de cette certitude moi-même, et je l'ai.

Adieu, adieu, mon Adèle bien-aimée, n'aie aucune inquiétude de l'avenir. Il faut que nous soyons mariés dans deux mois, et nous le serons ou je serai mort.

Jeudi (22 août).

N'en doute pas, chère amie, nous avons une destinée à part dans la vie. Nous jouissons de cette rare intimité des âmes qui fait la félicité de la terre et du ciel. Notre mariage qui s'apprête ne sera que la consécration devant les hommes d'un autre mariage, de ce mariage idéal de nos cœurs dont Dieu seul a été l'auteur, le confident et le témoin. Il y a des moments, Adèle, où je m'inquiète, en songeant qu'un jour notre délicieuse union sera publique. Il me semble que le secret de notre bonheur est un bonheur de plus. Je voudrais le dérober aux regards de ces hommes : ils me l'envieront !

O Adèle, quel ravissant avenir que celui de l'être auquel le ciel a associé le tien ! S'il est vrai que dans l'existence de tout homme la part du malheur égale celle du bonheur, je ne comprends pas quel malheur assez immense pourra compenser le bonheur de te posséder. Ou plutôt, Adèle bien-aimée, je ne vois qu'un malheur, un malheur affreux, qui puisse me punir d'avoir osé jouir d'une telle félicité. Hélas ! aie, je t'en conjure, le plus grand soin de ta santé ; songe, mon ange adoré, que ma vie est toute dans la tienne, songe que je ne crains qu'un malheur au monde, et celui-là, je n'y survivrais pas.

Vendredi, 8 heures 1/2 du soir (23 août).

Ce n'est qu'en décrivant que je puis me consoler de ne pas te voir ; ma pensée, si triste en ce moment, ira du moins jusqu'à toi, mon Adèle. Que je serais heureux, si celle qui t'occupe au même instant pouvait de même m'être transmise. J'y retrouverais peut-être quelque chose de mon souvenir... Peut-être !... Pardonne-moi d'avoir dit peut-être, cher ange, tu m'as dit que tu pensais sans cesse à moi et, puisque tu l'as dit, cela est. Hé ! n'ai-je pas besoin d'être pénétré de cette conviction comme de celle de mon existence? Mon amour n'est-il pas toute ma vie, et si tu cessais de le partager, que serait cette vie ?

Hélas 1 en ce moment peut-être, mon Adèle, tu souffres, tu t'inquiètes, tu te fatigues ou tu attends des fatigues pour cette nuit \ Oh I est-il donc vrai que ton repos, que ton sommeil sacré puisse être troublé, sans que j'aie le droit de le protéger? Tu vas te récrier, m'accuser, invoquer ta tendresse filiale 1 Chère amie, je ne puis te condamner, mais

1 Mme Foucher, enceinte depuis plusieurs mois, était alors tout près d'accoucher, et sa fille venait souvent veiller la nuit près d'elle

ce que tu fais comme fille, ne puis-je m'en plaindre comme mari ? Est-ce que tu crois que je te verrai de sang-froid sacrifier ton sommeil si cher, épuiser tes forces, compromettre ta santé ! Et tout cela, pour que tu remplisses seule des devoirs dont trois autres personnes devraient partager les soins ! Non, je me plaindrai, je me plaindrai sans cesse, et là-dessus je ne fléchirai pas. Que ne puis-je prendre pour moi le triple et le centuple de ces peines pour t'en épargner la centième partie ! Mon Adèle, va, je suis bien digne de pitié. Voilà bien des nuits que je passe loin de toi. X'était-ce pas assez de cette douleur, sans avoir pour m'achever de continuelles inquiétudes sur la manière dont se passeront les tiennes ? Il me semble te voir à chaque instant réveillée en sursaut, arrachée de ton repos, forcée de t'habiller à la hâte... Chère amie !

Tu sais, Adèle, que tu n'es plus à toi, tu sais que tu me dois compte de toutes tes actions, de toutes les palpitations de ton cœur. Ne prodigue pas ta santé qui est mon bien, je t'en supplie !...

Hélas ! tu ne m'écouteras pas, et c'est ce qui me désole. Tu te figures que tu peux user et abuser de tes forces, que tu es maîtresse de toi... Ah ! rappelle-toi ce que tu m'as donné en me donnant ton amour. Ne ris pas de mes craintes, je t'en conjure, puisqu'elles font mon tourment. Tu n'es qu'une femme, Adèle, quoique tu sois un ange, et

tu n'as point assez de iorces pour supporter l'insomnie et la fatigue. Ton projet de passer les nuits, quand ta mère sera accouchée, m'a effrayé, tellement effrayé que je n'ose y croire.

Je t'embrasse mille fois sur tes lèvres adorées.

Ton mari inquiet.

Lundi, 9 heures du soir (26 août).

Il me serait bien doux, mon Adèle, de passer toute la nuit à t' écrire, comme cela m'est déjà tant de fois arrivé ; mais il faudrait renoncer à un autre bonheur également bien doux, celui de rêver de toi, et j'aime mieux partager ma nuit entre ces deux félicités. D'ailleurs ce sera t'obéir, ce qui est une joie de plus.

Chère amie, si tu savais combien il est grand le bonheur de mes songes !... Souvent d'enchanteresses illusions te transportent, mon Adèle bienaimée, dans les bras de ton mari ; il te serre sur son cœur, tes lèvres adorées pressent ses lèvres, tu te plais à ses caresses, tu y réponds, Adèle, tout son être se confond avec le tien... Puis l'excès de bonheur me réveille, et rien !... Et mon lit vide, et mon Adèle absente, et toute la triste réalité ! Alors, chère amie, je suis aussi à plaindre que j'étais digne d'envie, il me semble que je passe du ciel dans l'enfer. C'est dans ces moments, mon ange chéri, que j'ai bien besoin, pour relever mon courage, de penser que le jour où tant de rêves délicieux ne seront plus des rêves n'est pas loin de nous.

Hélas ! mes rêves, Adèle, ont si longtemps été tout mon bonheur ! Durant notre longue et douloureuse séparation, avais-je autre chose que les doux mensonges de la nuit et du sommeil ? C'est alors que les nuits, quand l'affliction me permettait de dormir, étaient vraiment la seule partie heureuse de ma vie ; c'est alors que j'ai éprouvé que les malheurs si cruels d'un amour innocent sont adoucis par cette innocence même. A cette époque où mes journées étaient si tristes et si isolées, il m'a semblé que toutes les joies de mon âme s'étaient réfugiées dans mes songes. Tu apparaissais dans tous mes sommeils, et si quelquefois de douloureux souvenirs se mêlaient confusément à ces charmants rêves, du moins tu étais là, et ton image répandait son charme sur tout. Il me semblait que tu étais le témoin de mes tourments, la consolatrice de mes peines, et dans ces songes chéris combien ne bénissais- je pas des douleurs auxquelles je devais le bonheur d'être consolé par toi !

Mais alors c'était le réveil qui était affreux ! je perdais tout, presque jusqu'à l'espérance. Tandis que maintenant, même quand tu m'es échappée avec mon rêve, il me reste encore la plus délicieuse, je ne dis pas des espérances, mais des certitudes. Dans un mois, mon Adèle... Ne trouves-tu pas qu'un mois est bien long ? Pardon pour cette question présomptueuse. Je me suis laissé un moment égarer par l'idée d'être aimé de toi autant que tu

es adorée de moi. Chère amie, tu m'as permis, tu m'as ordonné de le croire, mais je n'ose me flatter d'un tel bonheur. Tu vas me gronder encore peutêtre... Oh ! gronde-moi, dis-moi, répète-moi que tu m'aimes comme je t'aime. Tu sais bien, Adèle, que c'est par ces paroles que je vis, tu sais bien que toute mon existence dépend de la tienne, tu sais bien que tu as un jour tenu ma vie entre tes mains, ce jour où j'osai te dire que je t'aimais et où tu daignas me répondre...

Adèle, cette ravissante réponse a décidé de ma vie, de ma destinée, de mon éternité. Elle ne sortira de mon cœur que si tu l'en arraches ; car, Adèle, il dépend de toi seule de m'ôter le bien que tu m'as donné, ton amour. C'est te dire que ma vie est à ta discrétion. Fais de ton Victor ce que tu voudras, pourvu que tu l'aimes. C'est la seule nécessité de son bonheur. Tout le reste n'est rien.

Aussi, quand je te vois un moment froide ou mécontente, ma douce Adèle, je ne saurais te dire tout ce que j'éprouve de douloureux. Il me semble que je vis moins, que mon âme est mal à l'aise. Un mot tendre de toi me rend toute ma vie, et c'est ce qui m'est arrivé ce soir.

Adieu, j'ai emporté en te quittant ce qui m'a manqué hier, la consolation d'un doux adieu ; je vais bien dormir, c'est-à-dire rêver délicieusement. Quel jour donc cessera mon veuvage ? Encore un long mois, et ce mois aura trente jours

d'un siècle, et ces jours chacun vingt-quatre heures éternelles.

Adieu, mon Adèle adorée ; tu dors maintenant, il me semble te voir reposer, tes yeux charmants fermés, tes mains tant de fois couvertes de mes baisers croisées sur ton sein bien-aimé, il me semble voir ton haleine si fraîche et si pure sortir par intervalles égaux de ta bouche, sur laquelle je ne puis poser la mienne !

O Adèle, quand donc?... Dans un mois, n'est-ce pas?

Mardi (27 août).

... Adèle, quand une parole douce sort de ta bouche, avec un doux sourire, tu ne te figures pas quelle impression elle produit sur ton Victor ! Si tu savais combien il faut peu de chose de toi pour me rendre heureux !... Je crains quelquefois quand je suis près de toi d'être transporté d'un subit accès de folie ; j'ai des tentations indicibles, quand je t'entends me parler noblement ou tendrement, de te ravir dans mes bras ou de baiser le bout de tes pieds. Alors tous les importuns qui nous entourent et nous observent disparaissent à mes yeux, je ne vois plus que toi, toi, mon Adèle angélique, ma femme adorée, toi, jeune fille sublime et douce, et il me faut toute ma force pour dompter ces impulsions d'une ivresse presque convulsive.

Tu ne connais rien de tout cela, mon Adèle. Si dans ce moment-là je t'exprime mon intime et impérieuse pensée, tu ne remarques pas l'égarement de mon regard, et tu me réponds en souris at et d'une voix calme. Oh ! non, tu ne connaîtras jamais la violence de mon amour... Hélas !

Mardi, g heures du soir (27 août).

Une phrase de ta lettre m'afflige vivement, mon Adèle ; c'est celle où tu me menaces de me cacher à l'avenir ce que tu appelles tes petites souffrances, petites souffrances qui sont mes plus grandes douleurs. Je ne saurais te dire combien cette cruelle menace m'inquiète, d'autant plus que je crains, Adèle, que tu ne l'exécutes en croyant bien faire. Tu dis que tu ne veux pas me causer de peines. Avant tout, Adèle, tu ne dois pas me cacher les tiennes, tu ne dois rien me cacher. Oh ! promets-moi, je t'en conjure à deux genoux, promets-moi de continuer à me dire tout, absolument tout ce que tu éprouves, promets-le-moi de façon que je n'en puisse douter ; ne me laisse pas, mon Adèle bien-aimée, cette horrible inquiétude dans le cœur.

Et qui donc, Adèle, serait le confident de ce que tu souffres? Tu ne peux pas prétendre que je te voie souffrir sans ressentir moi-même de douleur. Alors comment as-tu le courage de me menacer de me priver de cette partie de ta confiance sur laquelle je compte le plus ? Ne te laisse pas aveugler

ici, chère amie, par une générosité qui ferait mon désespoir. Dis-moi tout sans craindre de m'affliger.

Songe, au contraire, à quelles alarmes insupportables je serais sans cesse livré si je pouvais croire un moment que mon Adèle, ma femme adorée, éprouverait une douleur physique ou morale sans m'en donner ma part ! Si je puis, Adèle, conserver la nuit quelque sommeil et le jour quelque tranquillité d'esprit, c'est grâce à la certitude que tu ne peux avoir rien de secret pour moi. Songe, Adèle, qu'il est impossible que j'apprenne tes souffrances sans douleur, puisque je t'aime ; songe en même temps quelle serait ma désolation si je pouvais supposer que tu m'en caches une seule.

Adieu, mon Adèle adorée, adieu, ma femme, ange bien-aimé, je ne puis m'accoutumer à te quitter ainsi à huit heures, même pour t'écrire. Un jour viendra (et ce jour n'est pas loin) où cette heure, au lieu de nous séparer comme à présent, nous réunira plus intimement et plus étroitement.

Adieu, je voudrais bien rêver de ce bonheur. En attendant, je t'embrasse mille fois.

Mercredi, deux heures de l'après-midi (28 août).

Je te verrai ce soir, mon Adèle, rien que ce soir ! Je t'apporterai une bonne nouvelle, qui aurait cependant pu être meilleure, mais enfin je craignais quelque chose de pis. Une réduction de 200 francs ne m'épouvante pas l. Ce sera autant de plus à regagner par mon travail. Peut-être d'ailleurs serons-nous dédommagés par la pension de l'intérieur. Enfin !...

Faut-il te le dire, mon Adèle bien-aimée? il est bien temps que je sois heureux. Je commençais à me lasser de ma position équivoque. Je m'effrayais quelquefois en moi-même d'un avenir qui ne m'offrait rien de fixe que ma volonté. Il m'était insupportable de voir le plus grand et le plus noble des bonheurs reculer ainsi devant mes yeux avec cette misérable pension. Il a fallu tout cela pour qu'elle eût quelque prix pour moi. Ce sera vraiment une étrange circonstance de notre vie que d'avoir été si longtemps contraints de mêler des affaires d'argent à des choses du cœur. Enfin, enfin, tout annonce que cette intolérable nécessité va cesser.

Oh ! quel jour heureux que celui où ton Victor n'aura plus à songer qu'au bonheur !

1 La pension promise de 1,200 francs était réduite à 1,000.

3ôo LETTRES A LA FIANCÉE

Mercredi, 9 heures et demie du soir (28 août).

Ange, c'est ta lettre qui me comble de joie ; elle est bien courte cependant, mais c'est son seul tort. Oh ! que je suis heureux d'avoir pu te donner un heureux rêve, puisque tu daignes appeler heureux les rêves où tu me retrouves tel que je suis, fidèle et tendre ! Adèle, il est donc vrai que, cette nuit, tandis que je m'enivrais en songe de cette volupté imaginaire de te presser dans mes bras, ton cœur aussi palpitait en croyant battre sur le mien ? il est donc vrai que ta bouche adorée a cherché la mienne pendant que la mienne cherchait tes lèvres, hélas ! sans les trouver ? Dieu ! que ne donnerais- je pas de jours et d'avenir 'pour jouir dès à présent de cette félicité enivrante dont les rêves les plus brûlants ne me retracent encore qu'une bien faible image.

Pardonne, ô pardonne, Adèle, à l'égarement de mes paroles, le ciel m'est témoin qu'aucune pensée impure ne se mêle à ces transports aussi chastes qu'ardents, et comment une pensée pourrait-elle se rapporter à toi sans être sanctifiée par son objet même ? Il t'est donné, être virginal et pur, de purifier jusqu'au désir. C'est du bonheur conjugal

que mes doux songes m'entretiennent, c'est aussi peut-être de ce bonheur qu'ils parlent à ton âme si innocente et si naïve. O mon Adèle, je conserverai comme toi, sois-en sûre, jusqu'à la nuit enchanteresse de nos noces, mon heureuse ignorance. Je t'apporterai des caresses aussi neuves que celles que je serais si heureux de recevoir de toi.

Je n'ose, mon Adèle adorée, me flatter d'une si grande douceur ; tu n'as jamais répondu à mes caresses, le plus souvent tu parais souffrir mes baisers. Si néanmoins je pouvais croire un instant que ces preuves de mon amour t'importunent... Oh non ! je ne veux pas m' arrêter à cette idée !

Ma bien-aimée Adèle, n'est-ce pas que mes embrassements ne te sont point odieux ? Oh ! je t'en conjure, daigne, si tu m'aimes, répondre quelquefois à mes caresses, aux caresses de ton Victor, de ton amant, de ton mari. Car, Adèle, je dois être tout pour toi, et il n'y a aucun titre que je ne doive prendre près de toi.

Oui, aime-moi, toi que j'aime comme on n'a jamais adoré la Divinité, et embrasse-moi, toi dont je baiserais la trace avec des transports de respect et d'amour.

Jeudi.

On m'obsède tout le jour, et je considère comme perdu tout le temps que je ne passe pas à travailler

ou à t'écrire. Cependant depuis quelques jours je suis coupable et il faut que tu me grondes. Je me lève tard ; ce matin encore il était passé huit heures quand je me suis habillé. Il est vrai, Adèle, que je me couche tard, mais ce n'est pas une raison.

La véritable est que depuis ces dernières nuits surtout j'ai été visité par de si délicieux rêves que je n'ai pas le courage le matin de m'arracher à la douce impression qu'ils me laissent ; je tâche au contraire de la prolonger le plus longtemps possible après mon réveil par de vagues et douces rêveries. C'est en quoi j'ai tort, je ne dois pas employer ainsi pour mon seul bonheur des instants qui appartiennent au travail.

Gronde-moi, mais pardonne-moi, chère Adèle, car je te promets que cette paresse d'amour ne me reprendra plus. Je me ferai, s'il le faut, violence ; je m'arracherai à la douceur de rêver à toi pour travailler pour toi. D'ailleurs, cette Éthel, c'est toi.

Adieu, tu vois que j'ai à te demander pardon pour des fautes bien plus graves que celles que tu appelles les tiennes.

Jeudi, neuf heures un quart du soir.

Je puis te répéter ce que je t'ai déjà dit, ce que me dit si doucement ta charmante lettre de ce soir, j'agis toujours, mon ange adoré, comme si j'agissais en ta présence. Toutes mes pensées, tu les

connais ; elles sont une seule pensée. Mais comment peux-tu me demander sérieusement, aujourd'hui 29 août 1822, cette confiance qui est à toi tout entière et qui n'est qu'à toi depuis que j'ai une confiance à donner ! Mon Adèle, est-ce que tu ne sais pas toute mon âme, toute ma vie ? Écoute : toute mon âme, c'est Adèle ; toute ma vie, c'est Adèle. Et comment veux-tu que je puisse avoir, moi, quelque chose à te cacher ? Est-ce que tu n'es pas bien plus moi que je ne le suis moimême ?

Oh ! racontons-nous toujours l'un à l'autre nos moindres chagrins et nos moindres joies ! ces épanchements, cette ravissante intimité, sont le droit et le devoir de l'amour.

Il en est de cette confiance comme de la jalousie dont nous parlions ce soir. Elle est de l'essence de l'amour véritable. Je te parle, Adèle, de cette jalousie chaste et tendre, qui se concilie si bien avec le respect, l'estime, l'enthousiasme pour l'être aimé. C'est ce sentiment que tu as dû mille fois observer en moi ; car j'en suis aussi fier que de mon amour dont il fait partie, et que je n'ai jamais pu surprendre chez toi. Adèle, je ne m'abuse pas, je ne suis pas plus digne de ta jalousie que de ton enthousiasme ; j'aurais été bien heureux de les mériter, et c'est la conviction que je ne pouvais m'en glorifier qui m'a toujours fait trembler de la vérité de ton amour.

Hélas ! cependant, il y a dans ta lettre des mots bien doux, il y avait, dans ce que tu me disais ce soir, des paroles bien délicieuses... O Adèle, si ce bonheur pouvait vraiment être le mien ! Je veux m'endormir sur cette idée.

Puisses-tu, toi, mon ange bien-aimé, mieux dormir cette nuit que la dernière. Cependant j'avais baisé tes cheveux et ta lettre, tu aurais dû t'en ressentir.

Je t'embrasse ici, ravi d'avoir trouvé ce mot si tendre au bas d'une lettre de toi. Je t'embrasse et je dis que tu es un ange.

Lundi (2 septembre).

Je viens de travailler et de dîner. Il me semble que le peu d'instants qui me séparent de celui où je te verrai coulent bien lentement ! Du moins seront-ils employés à t'écrire, afin que ce bonheur se mêle à mon impatience et la tempère.

Ou' as-tu fait aujourd'hui ? Il faut que tu aies pensé à moi toute la journée ; car, ainsi que tu le disais si bien hier, si tu peux être un moment sans penser à moi, il vaudrait autant n'y penser jamais. Que je suis heureux, chère amie, que ce soit toi qui aies dit cela î C'est une inspiration de ton cœur d'ange que j'ai recueillie avec une bien vive joie. Si tu me parlais toujours ainsi, Adèle, tu ne me verrais jamais douter de ton amour ; il y a des paroles qu'on ne trouve que lorsqu'on aime, et celle qui me rend si heureux est l'une des plus tendres qui soient échappées au véritable amour.

Adieu, mon Adèle bien-aimée, nous allons causer, pendant quelques instants bien courts, de notre bonheur à venir et prochain, je vais entendre ta voix chérie, voir ton regard adoré, peut-être m'enivrer furtivement d'un baiser ou d'une caresse de toi. Cette attente me transporte. Adieu donc, ou plutôt adieu n'est pas le mot, puisqu'après un long jour je vais te revoir.

Lundi, neuf heures du soir (2 septembre).

Chère Adèle, je suis bien triste ce soir, je ne sais où sont mes idées, toute ma tête est en désordre et je me sens comme accablé. Il est donc vrai que je serai pendant huit ou dix jours presque continuellement éloigné de toi1. A peine pourrai- je voir chaque jour un instant celle dont la vue est cependant ma joie et ma vie. Oui, Adèle, j'ai besoin de ton regard pour vivre, j'ai besoin de pouvoir reposer le mien sur toi, sur toi qui es mon seul bien, mon unique trésor.

Ce soir je suis tombé dans une de ces tristesses indéfinissables qui ne me viennent que de toi ; il m'a paru que tu étais bien faiblement préoccupée de l'idée de nous séparer sitôt. Il m'a semblé que tu m'avertissais qu'il était temps de nous quitter. Rien sur ton visage, dans tes paroles, ne m'a fait pressentir dans toute la soirée que nous passerions huit ou dix jours sans presque nous voir; et pourtant, Adèle, tu le savais, car tu m'en parles dans ta lettre. Voilà, chère amie, les signes qui me font douter de ton amour.

1 M~<e Foucher était sur le point d'accoucher.

Tu me dis que ces doutes t'affligent, je ne t'en parlerai donc pas. C'est néanmoins une chose bien cruelle pour moi que de n'avoir pas prévenu ton adieu ce soir. Tu m'as dit ce mot la première avec une tranquillité qui m'a désolé. Ce n'est pas, Adèle, que je t'accuse de notre prompte séparation, tu m'as fait sentir qu'il était temps de partir pour vous laisser tous reposer, je ne crois pas que cela dépendît en rien de toi. Ce qui m'afflige profondément, c'est la gaîté que tu as montrée toute la soirée.

A Dieu ne plaise cependant que je veuille jamais te voir déguiser ou contraindre tes sentiments ! J'aime encore mieux cet air franc de satisfaction, dans un .moment où je suis, moi, bien triste, qu'un chagrin affecté. Sois toujours pour moi au dehors telle que tu es au dedans, car j'aime mieux être affligé comme ce soir par une gaîté intempestive que désespéré par une affliction simulée. Au reste, l'hypocrisie est si loin de ma noble Adèle que cette recommandation est bien inutile. Ne vois dans rien de tout ceci un reproche. Si, dans un moment où tu savais que nous serions séparés si longtemps, aucune douleur ne s'est manifestée en toi, ce n'est point une faute, mon Adèle. Je sens tout le premier qu'au milieu de tout ce qui réclamait ton attention, tu as bien pu oublier ce Victor. Moi, j'ai passé par de bien vives et bien amères douleurs, j'ai été livré à des affaires bien

multipliées, à des soucis bien impérieux ; jamais ton souvenir adoré n'a cessé un instant de dominer mon âme. Mais puis-je en exiger autant de toi ? Qui suis-je ?

Adieu, je suis bien, bien triste ; mais en relisant ta lettre et surtout la ligne qui la termine, je me sens à demi consolé.

Jeudi, 5 septembre, neuf heures un quart du soir.

Mon Adèle chérie, je suis rentré ce soir avec un mal de tête. Il a suffi de bien peu de chose pour le causer, mais bien peu de chose de toi, Adèle, c'est beaucoup. Oui, je suis triste, et tout ce que tu m'as dit de tendre ne peut dissiper cette tristesse ; tes douces caresses de ce soir ne peuvent effacer l'impression que ton adieu m'a laissée. Quand je me suis approché de toi et que je t'ai dit en te quittant : A demain à six heures ! rien ne m'a témoigné que cet intervalle d'absence te parût comme à moi bien long. Je n'ignore pas, Adèle, qu'il ne dépend point de toi de l'abréger, mais il dépend de toi de me le rendre moins insupportable en n'y paraissant pas entièrement indifférente. Un mot, un geste, un signe de regret m'auraient presque consolé, tandis qu'en ce moment, à la peine d'être si longtemps séparé de toi, se joint celle de penser que tu ne t'aperçois point de cette séparation.

Et ne me rappelle pas ici, Adèle, tout ce que tu daignes et daignerais encore faire pour moi. De grandes preuves de dévouement peuvent être inspirées par la simple générosité, tandis que c'est

dans les riens, dans les mots, dans les regards, que l'amour se décèle. Les plus fortes preuves de l'amour sont une foule de choses imperceptibles pour tout autre que l'être aimé. C'est dans les mouvements, dans les promptes et premières inspirations de l'âme qu'il se révèle tout entier. La générosité ne va pas si loin, hélas ! et tout ce que tu fais pour moi peut être le résultat d'une pitié généreuse, sans qu'aucun indice certain me prouve que c'est de l'amour.

Tu vas te récrier, m' accuser, me reprocher de l'ingratitude... Adèle, générosité pure encore que tout cela. Une marque de froideur t'est échappée naturellement. Elle m'a blessé naturellement aussi. J'ai la faiblesse de te raconter cette douleur que tu m'as faite, un simple sentiment de bonté et de compassion te porte à réparer le mal que tu as causé, et pour cela tu emploies les seuls moyens efficaces, des paroles ou des signes extérieurs de tendresse. Tout cela me prouve ce que je sais déjà, que tu es bonne, compatissante, généreuse, mais nullement que tu m'aimes.

Je prévois, mon Adèle, tout ce que tu vas me dire ici pour me faire changer d'idée, parce que je connais ton excellent cœur ; mais il y a bien longtemps que j'ai cette pensée désolante dans l'âme. Rien n'a pu l'en arracher ; tu l'endors quelquefois par de grandes protestations d'amour, mais bien souvent tu la réveilles par de petites

marques d'indifférence. Adieu, il est bien temps que cette lettre finisse, car je ne pourrais en écrire davantage. A demain donc, à six heures !

Songe surtout que je ne demande rien que ce qui est dans ton cœur. Quoi qu'il doive m'en coûter, je veux que tu te montres à moi telle que tu es.

Quatre heures et demie, samedi (7 septembre).

Il faut que je t'écrive quelques mots, mon Adèle bien-aimée. Il faut que tu saches combien ta douce lettre m'a causé d'émotion et de joie. J'y ai lu ce que tu ne m'avais pas dit dans la soirée à mon grand chagrin, c'est que tu t'étais aperçue de mon absence jusqu'à six heures du soir...

J'aurais bien voulu t'écrire hier soir, mais la nécessité d'avancer ce roman était là, et j'ai travaillé assez avant dans la nuit. Aujourd'hui j'ai travaillé encore toute la journée, et je me récompense à présent en t'écrivant. Cependant il faut cesser, je devrais déjà être près de toi.

Adieu, mon ange chéri, pourquoi les mots me manquent-ils quand je voudrais te dire à quel point je te respecte et t'adore. Oh ! oui !... Je t'embrasse et je t'embrasse encore.

Ton mari fidèle.

Pourras-tu lire ce griffonnage, j'écris avec une plume qui n'en est pas une.

Dimanche (9 septembre).

Tes deux lettres, mon Adèle, m'ont pénétré de reconnaissance et de joie. Je m'empresse, ce matin, de t'écrire quelques mots pour que tu oublies mes déraisons et mes extravagances.

Je répondrai en détail à tout ce que tu m'écris. Il est encore quelques points sur lesquels je combattrai tes idées, quelques autres sur lesquels je me justifierai. Mais, Adèle, je me soumettrai à ton jugement avec respect, car tu es un ange et je ne suis... que suis-je, grand Dieu ! près de toi ! Oh ! combien je t'aime ! et combien je m'abhorre de t 'avoir si souvent tourmentée !

Chère, bien chère amie, tu ne m'as pas parlé de ta santé dans ta lettre et pourtant je t'en avais bien priée. Tu t'oublies toujours, mais ce n'est pas avec moi qu'il faut t 'oublier, car quel autre sujet que toi peut intéresser ton Victor? O mon Adèle, toi qui es à moi, pardonne-moi d'être si peu de chose et d'avoir levé mes yeux si haut. Oui, tu es à moi, et cependant je ne te mérite pas, si ce n'est par mon culte pur et profond, par mon humble et aveugle adoration. Je t'aime, je t'aime, et

en vérité je ne comprends pas comment je puis prononcer et écrire d'autres mots.

Dis-moi, as-tu beaucoup souffert cette nuit ? Je verrai demain un médecin que je consulterai et dont je te répéterai les paroles. Chère amie, ou ne souffre pas ou fais que je souffre avec toi. Donne-moi, je t'en supplie, du courage pour tes douleurs. Tu es malade, Adèle, parce qu'il faut bien que quelque chose t'avertisse que tu es de notre nature. Mourir, pour toi, ce sera reprendre des ailes. Mais tu ne mourras qu'après moi, car tu es jeune, fraîche et belle, et Dieu ne voudra certainement pas trancher de bonne heure une vie de vertu.

Adèle, ne m'entretiens jamais de ces idées si lugubres et heureusement si improbables. Songe que je suis souvent seul et qu'alors ma tête fermente.

Adieu, écris-moi, je t'en supplie, bien long, puisque nous ne pouvons nous parler. Il faut m'arrêter ; ma pensée a conçu vingt pages avant que ma plume ait parcouru une ligne. Adieu, je ne suis quelque chose que par l'affection que tu daignes me porter et l'amour que j'ose te vouer. Aime-moi toujours et pense à moi dans ta belle âme.

Ce mardi (ier octobre).

Je viens de travailler. Je vais t'écrire pour me délasser. Cette douce occupation est la récompense de mes occupations sérieuses. C'est un bonheur dont je voudrais remplir tous les instants qui ne sont pas consacrés au bonheur de te voir.

Cependant, mon Adèle, c'est, à chaque fois que je t'écris, une nouvelle lutte de mon cœur et de ma pensée contre l'insuffisance des paroles. Il manque toujours quelque chose à mes lettres et ce quelque chose que je n'ai pu exprimer est pourtant ce que j'aurais le plus désiré rendre. Il me semble, Adèle, que, si tu m'aimes, tu lirais avec ravissement dans mon âme ; mais, si tu m'aimes, ange bienaimé, tu dois savoir tout ce que je veux te dire, tu dois suppléer à la faiblesse de ces mots amour, adoration, idolâtrie, pour peindre ce que j'éprouve pour toi. Il doit y avoir dans ton cœur une voix intime qui te révèle tout ce que le mien renferme d'indicible et d'inexprimable dans la tendresse qu'il t'a vouée.

O Adèle, quand je songe qu'il aurait pu se faire que tu ne m'aimasses pas, je frissonne comme devant un abîme. Hélas ! que serais-je devenu,

grand Dieu ! si le regard de cet ange n'avait pas daigné tomber sur moi ?

Il est vrai que ma vie aurait été une dérision du ciel ; car, n'est-il pas vrai, mon Adèle adorée, qu'il eût été injuste de me laisser chercher avec candeur et pureté l'âme destinée à mon âme, sans me permettre de la trouver ?

Je n'ai rien fait pour ne pas te mériter ; mais aussi, qu'ai- je fait pour te mériter ? Hélas, rien, que de t 'aimer de l'amour le plus ardent, le plus chaste, le plus virginal, de te dévouer jusqu'à la mort et après la mort tout mon être, toute mon existence mortelle et immortelle. Qu'est-ce que cela, ange, auprès du bonheur de te posséder ?

Adieu, je te verrai ce soir. Aurai- je une lettre de toi ? Je t'embrasse en mari bien impatient d'être mari.

Vendredi (4 octobre).

Quand je pense, mon Adèle, que notre bonheur est si prochain et que rien désormais ne paraît pouvoir l'entraver, ma vie me semble comme un rêve.

Il y a deux ans, il y a un an, que j'étais malheureux \ Aujourd'hui, que de bonheur ! Je crois parfois ne sortir qu'à peine de cette longue et douloureuse époque où un regard passager de toi, ta robe un moment aperçue de loin dans une rue ou dans une promenade, et, plus tard, une ou deux paroles échangées avec crainte pendant quelques minutes d'entrevue, étaient mes seules jouissances, mes seules félicités, et encore bien longtemps épiées, bien rarement obtenues !

Quelle joie ! tout cela est dans le passé, et que d'enchantement dans notre avenir ! Maintenant, Adèle, rien ne nous séparera plus, rien ne contraindra nos entretiens, nos caresses, notre amour !

Je te le répète, je crois à peine à mon bonheur, parce qu'il me semble que j'ai encore bien peu fait pour le mériter sitôt. Ma joie est dans mon âme au niveau de mon amour, c'est-à-dire que les expressions me manquent aujourd'hui pour l'une

comme elles m'ont toujours manqué pour l'autre. Toutes les paroles d'ivresse et de dévouement ont été tant prodiguées qu'elles sont faibles à force d'être communes, et ce que j'éprouve est un sentiment de bonheur si pur, si intime, si profond qu'il ne ressemble à rien de ce qu'on peut dire avec la voix et la plume. Interroge ton âme, mon Adèle bien-aimée, et, s'il est vrai que tu m'aimes, elle te répondra tout ce que la mienne ne peut te peindre par des expressions matérielles.

Notre histoire, chère aimée, aura été une preuve de plus de cette vérité que vouloir fermement, c'est pouvoir. Quelques mois ont suffi pour vaincre beaucoup d'obstacles ; mais que ne peut celui qui t'aime et qui se sent aimé de toi !

Adieu, mon Adèle adorée, ton bienheureux mari t'embrasse, bien impatient de savoir quelle a été ta nuit et quelle est ta santé en ce moment. Adieu donc.

Victor.

Le mariage de Victor et d'Adèle eut lieu enfin le 12 octobre 1822.

Depuis le jour du premier aveu, 26 avril 1819, il s'était écoulé trois ans et demi.

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