OCTOBRE - DÉCEMBRE
Vendredi 5 octobre.
Je t'avais écrit une longue lettre, Adèle ; elle était triste, je l'ai déchirée. Je l'avais écrite parce que tu es le seul être au monde auquel je puisse parler si intimement de tout ce que je souffre et de tout ce que je crains. Mais elle t'aurait fait peut-être quelque peine, et je ne t'affligerai jamais volontairement de mes afflictions. Je les oublie toutes d'ailleurs quand je te vois. Tu ne sais pas, tu ne conçois pas, mon Adèle, combien mon bonheur est grand de te voir, de t' entendre, de te sentir près de moi ! Maintenant qu'il y a deux jours que je ne t'ai vue, je n'y pense qu'avec une ivresse en quelque sorte convulsive. Quand j'ai passé un instant près de toi, je suis bien meilleur ; il y a dans ton regard quelque chose de noble, de généreux qui m'exalte ; il me semble, quand tes yeux se fixent sur les miens, que ton âme passe dans la mienne.
Alors, oh ! alors, ma bien-aimée Adèle, je suis capable de tout, je suis grand de toutes tes douces vertus.
Combien je voudrais que tu pusses lire tout ce qu'il y a en moi, que ton âme pût pénétrer dans la mienne comme ton sourire pénètre dans tout mon être ! Si nous étions seuls ensemble seulement une heure, Adèle, tu verrais combien je serais à plaindre si je n'avais le plus grand des bonheurs et la plus douce des consolations dans l'idée d'être aimé de toi.
Je t'avais écrit toutes mes peines sans réfléchir que je t'écrivais des choses qui ne peuvent qu'être dites, et dites à toi seule... Je m'aperçois que je retombe dans les réflexions qui m'ont fait déchirer ma première lettre. Songe, mon Adèle, que tout cela n'est rien : quand j'ai eu quelques instants l'indicible bonheur de te voir, qu'importe que le reste de mes journées soit sombre ; et, quand je t'aurai enfin conquise, ma bien-aimée Adèle, que seront les années d'épreuves qui me semblent maintenant si longues et si amères ?
Adieu, écris-moi et multiplie le plus possible, je t'en supplie, nos courtes entrevues. C'est absolument ma seule consolation, car je ne pense pas que tu me fasses l'injure de croire que les jouissances de l' amour-propre et les triomphes de l'orgueil soient quelque chose pour moi. Toi seule es toute ma joie, tout mon bonheur, toute ma vie. Je ne
vaux rien que par toi et pouf toi. Tu es pour moi tout ton sexe, parce que tu m'offres l'ensemble de tout ce qu'il y a de parfait.
Adieu, ma bien chère Adèle ; je t'embrasse bien tendrement et bien respectueusement.
Ton fidèle mari.
(15 octobre.)
Quelle lettre tu m'as écrite, Adèle ! Tu as semblé toi-même, en me la remettant, prévoir et regretter l'effet qu'elle devait produire sur moi. Aussi ne me plaindrai-je pas. Je n'y aurais même pas répondu, de peur de t' affliger de la peine que tu m'as faite, s'il ne s'agissait de te rassurer et de me rassurer moi-même. A quoi d'ailleurs mon temps peut-il être mieux employé qu'à t' écrire ? A quel devoir plus important, à quel plaisir plus grand pourrais-jc le consacrer ?
Sais-tu, mon Adèle, que deux mots dans ta lettre m'ont bouleversé et que j'aurais donné tout le sang de mes veines pour en avoir sur l'heure l'explication ? Quelle était ta pensée quand tu as écrit cette phrase, cette phrase insupportable, où tu semblés dire que ta réputation n'est point sans tache, ni ta conscience sans reproche ? Parle, oh ! parle ici, dis toute ta pensée à celui qui donnerait le bonheur de sa vie pour te procurer un moment de plaisir, un éclair de joie ; ne me cache rien de la vérité, quelle qu'elle soit ; tu sais si jamais je t'ai rien caché de mon âme. Écoute, je vais te
donner l'exemple de cette confiance illimitée que tu me dois, je vais te dire quel affreux soupçon, quelle intolérable idée, cette cruelle phrase a fait naître en moi. Réponds-moi, mon Adèle, ma bienaimée, mon adorée Adèle, réponds-moi comme tu répondrais à Dieu ; aie pitié de moi, si par bonheur je ne sais quel démon de jalousie m'égare ; songe que je me suis roulé toute la nuit dans une insomnie brûlante, tantôt m' accusant d'avoir si légèrement conçu une alarme injurieuse pour toi, tantôt voyant le soupçon grandir et s'accroître dans mon cœur de toute l'immensité, de toute la jalousie de ma tendresse pour toi. Déclare-moi avec cette sincérité qui est dans ta belle âme toute l'inexorable vérité ; enfin, réponds oui ou non à cette question, dusse- je en mourir : N'en as-tu jamais en aucun temps aimé un autre que moi ?
Oh ! mon Adèle, si en lisant cette phrase, ton cœur pouvait se soulever d'indignation, si tu pouvais dans ta candeur et dans ta colère me répondre non ! avec quelle joie, avec quel indicible ravissement, je voudrais baiser la poussière de tes pieds en reconnaissant combien je suis insensé et coupable d'avoir pu interpréter un moment si mal une de tes lettres et te soupçonner, toi, l'être que je respecte, que j'admire, que j'estime, que j'aime le plus au monde ! Oh ! dis-moi, mon Adèle, n'est-il pas vrai que tu n'as jamais aimé que moi ?
Hélas ! Dieu m'est témoin que, depuis mon
go LETTRES A LA FIANCÉE
enfance, tu es mon unique pensée. Aussi profondément que je descende dans mon souvenir, j'y rencontre ton image. Absente, présente, je t'ai toujours aimée, et c'est parce que j'ai voulu en tout temps te rendre un culte aussi pur que toi que je suis resté inaccessible à ces tentations, à ces séductions auxquelles l'immorale indulgence du monde permet à mon sexe et à mon âge de succomber.
En y réfléchissant, Adèle, en songeant à tout ce qu'il y a de chaste et d'angéhque dans ton être, je pressens que mes alarmes sont chimériques. Cependant je te les ai dites parce que je dois tout te dire, et d'ailleurs, s'il faut t'avouer toute ma faiblesse, je voudrais que tu fusses assez bonne pour me rassurer toi-même et répondre à ma question. Car enfin quels sont ces reproches, cette tache dont tu me parles ? Peut-être (et pourquoi ne serais-je pas aussi ingénieux à me rassurer qu'à me tourmenter ?), peut-être n'est-ce qu'à cause de moi que ta conscience d'ange s'alarme et croit ta réputation ternie par les soins que je t'ai rendus. Si cela était, ma bien chère Adèle, ce serait moi, et non toi, qui serais coupable. Toute la faute m'appartiendrait et, si l'un de nous était indigne de l'autre, ce serait moi. Comment oses-tu donc me dire que tu me voudrais une épouse plus digne de moi ?
Grand Dieu, Adèle ! et qui suis-je près de toi ? Oh ! je t'en supphe, et je voudrais que tu fusses
là. car je m'agenouillerais devant toi comme devant une divinité, apprécie-toi mieux toi-même. Si tu savais combien tu es au-dessus de toutes celles de ton sexe, si tu pouvais te voir toi-même moralement, connaître comme moi toute la noblesse, toute la simplicité, toute la grandeur de ton caractère, tu ne me souhaiterais pas, dans tes plus grands vœux pour mon bonheur, une autre femme que toi. C'est moi, Adèle, qui suis bien loin de ta hauteur ; tous mes efforts tendent à m'élever jusqu'à toi, et, si jamais j'ai paru ambitieux de gloire, ce n'était que par habitude de rapporter tous mes désirs à toi ; si jamais j'ai cherché à attacher quelque illustration à mon nom, c'est que je pensais que tu le porteras un jour.
Va, crois un peu plus en toi-même ; je voudrais que l'univers entier sût que je t'aime, qu'un regard de toi m'est plus précieux que toutes les gloires et que je consentirais volontiers à voir tout mon sang couler goutte à goutte, si cela pouvait épargner une larme à tes yeux. Que ne puis- je te prouver ma tendresse par actions et non par paroles ! Va, sois tranquille, tu es bien au-dessus de toutes les femmes dans la sphère des idées de vertu et de générosité ; leurs têtes ne vont pas même à tes pieds.
Que ta conscience ne te reproche pas un baiser ou une lettre, seules consolations de ton mari orphelin et abandonné à ses propres forces ; ne
crains rien pour ta réputation, elle m'est plus chère que ma vie, et pour qu'elle cessât d'être pure comme toi, il faudrait que je fusse un misérable lâche, ce qui ne sera jamais.
Adieu, tu es à moi comme ma vie.
Cette nuit (20 octobre).
Cette lettre est bien importante, Adèle ; car c'est de l'impression qu'elle produira sur toi que désormais tout dépend entre nous. Je vais essayer de rallier quelques idées calmes, et ce n'est, certes, pas le sommeil que j'aurai à combattre cette nuit. — Je vais avoir avec toi une conversation grave et intime, et je voudrais que ce pût être de vive voix, car je pourrais avoir sur-le-champ ta réponse (que je vais attendre avec bien de l'impatience), et épier moi-même sur tes traits l'effet que te produiraient mes paroles, effet décisif pour notre avenir à tous deux.
Il est un mot, Adèle, que nous paraissons jusqu'ici avoir peur de prononcer, c'est le mot amour; cependant, ce que j'éprouve pour toi est bien Y amour le plus véritable ; il s'agit de savoir si ce que tu ressens pour moi est aussi de Y amour. Cette lettre éclaircira ce doute sur la solution duquel repose toute ma vie.
Écoute. Il y a au-dedans de nous un être immatériel, qui est comme exilé dans notre corps auquel il doit survivre éternellement. Cet être
d'une essence plus pure, d'une nature meilleure, c'est notre âme. C'est l'âme qui enfante tous les enthousiasmes, toutes les affections, qui conçoit Dieu et le ciel. Je prends les choses de haut, mais il le faut pour être parfaitement compris ; que ce style ne te semble pas singulier, nous parlons de choses qui exigent un langage simple, mais élevé. Je poursuis. L'âme, si au-dessus du corps auquel elle est liée, resterait sur la terre dans un isolement insupportable, s'il ne lui était permis de choisir en quelque sorte parmi toutes les âmes des autres hommes une compagne qui partage avec elle le malheur dans cette vie et le bonheur dans l'éternité. Lorsque deux âmes, qui se sont ainsi cherchées plus ou moins longtemps dans la foule, se sont enfin trouvées, lorsqu'elles ont vu qu'elles se convenaient, qu'elles se comprenaient, qu'elles s'entendaient, en un mot, qu'elles étaient pareilles l'une à l'autre, alors il s'établit à jamais entre elles une union ardente et pure comme elles, union qui commence sur la terre pour ne pas finir dans le ciel. Cette union est l'amour, l'amour véritable, tel à la vérité que le conçoivent bien peu d'hommes, cet amour qui est une religion, qui divinise l'être aimé, qui vit de dévouement et d'enthousiasme, et pour qui les plus grands sacrifices sont les plus doux plaisirs. C'est l'amour tel que tu me l'inspires, tel que tu le sentiras certainement un jour pour un autre que moi, si, pour mon malheur éternel,
tu ne l'éprouves pas à présent pour moi. Ton âme est faite pour aimer avec la pureté et l'ardeur des anges ; mais peut-être ne peut-elle aimer qu'un ange, et alors je dois trembler.
Le monde, Adèle, ne comprend pas ces sortes d'affections qui ne sont l'apanage que de quelques êtres privilégiés de bonheur comme toi, ou de malheur comme moi. L'amour, pour le monde, n'est qu'un appétit charnel, ou un penchant vague que la jouissance éteint et que l'absence détruit. Voilà pourquoi tu as entendu dire, par un étrange abus de mots, que les passions ne duraient pas. Hélas ! Adèle, sais- tu que passion signifie souffrance ? Et crois-tu, de bonne foi, qu'il y ait quelque souffrance dans ces amours du commun des hommes, si violents en apparence, si faibles en réalité. Non, l'amour immatériel est éternel, parce que l'être qui l'éprouve ne peut mourir. Ce sont nos âmes qui s'aiment et non nos corps.
Ici, pourtant, remarque qu'il ne faut rien pousser à l'extrême. Je ne prétends pas dire que les corps ne soient pour rien dans la première des affections. Le bon Dieu a senti que, sans l'union intime des corps, l'union des âmes ne pourrait jamais être intime, parce que deux êtres qui s'aiment doivent vivre en quelque sorte en commun de pensées et d'actions. C'est là un des motifs pour lesquels il a établi cet attrait d'un sexe vers l'autre, qui montre seul que le mariage est divin. Ainsi, dans
la jeunesse, l'union des corps concourt à resserrer celle des âmes qui, toujours jeune et indissoluble, raffermit à son tour, dans la vieillesse, l'union des corps, et se perpétue après la mort.
Ne t' alarme donc pas, Adèle, sur la durée d'une passion qu'il n'est plus au pouvoir de Dieu même d'éteindre. Je t'aime de cet amour fondé, non sur les avantages physiques, mais sur les qualités morales, de cet amour qui mène au ciel ou à l'enfer, qui remplit toute une vie de délices ou d'amertume.
Je t'ai mis toute mon âme à nu ; je t'ai parlé un langage que je ne parle qu'à ceux qui peuvent le comprendre. Interroge-toi bien toi-même, vois si l'amour est pour toi ce qu'il est pour moi, vois si mon âme est réellement sœur de la tienne. Ne t'arrête pas à ce que dit le sot monde, à ce que pensent les petits esprits qui t'entourent ; descends en toi-même, écoute-toi. Si les idées de cette lettre sont claires pour toi, si je suis vraiment aimé comme j'aime, alors, mon Adèle, à toi pour la vie, à toi pour l'éternité. Si tu ne comprends pas mon amour, si je te semble extravagant, alors adieu ! Je n'aurai plus, moi, qu'à mourir, et la mort n'aura rien qui m'effraie quand je n'aurai plus d'espoir sur la terre. Ne crois pas cependant que je me tue sans avantage pour les autres ; c'est égoïsme et lâcheté quand il y a des pestiférés à soigner ou des guerres sacrées à soutenir. Je m'arrangerai
de manière à ce que le sacrifice de ma vie ne soit pas moins utile aux autres que doux pour moi.
Ces idées te sembleront peut-être un peu sinistres, à toi pour qui mon front est toujours riant, à toi qui ne connais pas la sphère de mes réflexions habituelles.
Adèle, je le dis en tremblant, mais je crois que tu ne m'aimes pas de cet amour que je t'ai voué et qui peut seul me suffire. Si tu m'aimais, me demanderais-tu sur tout ce que tu fais cette sorte de confiance que tu m'accordes si aisément et qui me semble à moi l'indifférence ? Tu t'offenses de mes questions les plus naturelles, tu me demandes si je crains que ta conduite ne soit répréhensible. Si tu aimais comme j'aime, Adèle, tu saurais qu'il est mille choses que tu peux faire sans crime, et même sans tort réel, et qui cependant pourraient alarmer la jalouse délicatesse de mon affection. L'amour, tel que je te l'ai peint, est exclusif. Je ne demande rien, pas même un regard, à toutes les femmes de la terre ; mais je veux que nul homme n'ose rien réclamer de la mienne. Si je ne veux qu'elle seule, je la veux entière. Un coup d'œil, un sourire, un baiser de toi sont pour moi les plus grands des bonheurs ; crois-tu que je verrais patiemment quelque autre les partager ? Cette susceptibilité t'effraie ? Si tu m'aimais, elle te plairait= Que n'estu ainsi pour moi !
Plus l'amour est brûlant et pur, plus il est jaloux,
plus il est ingénieux à se tourmenter. Je l'ai toujours éprouvé ainsi. Je me rappelle qu'il y a plusieurs années, je frémissais comme d'instinct, quand ton jeune frère tout enfant passait par hasard une nuit dans le même lit que toi. L'âge, les réflexions, l'observation du monde n'ont fait qu'accroître chez moi cette disposition. Elle fera mon malheur, Adèle, car elle devrait concourir à ton bonheur, et je vois au contraire qu'elle t'inquiète.
Parle sans crainte, vois si tu me veux tel que je suis, ou non. Il s'agit de mon avenir qui n'est rien, et du tien qui est tout. Songe que, si tu m'aimes, nul obstacle ne sera assez puissant contre moi ; que, si tu ne m'aimes pas, il est un moyen sûr de te débarrasser vite de moi, c'est d'en convenir. Je ne t'en voudrai pas ; je sais une absence grâce à laquelle on est bientôt oublié des indifférents. Cette absence-là, on n'en revient pas.
Encore un mot ; si cette longue lettre te semble triste et découragée, ne t'en étonne pas ; la tienne était si froide. Tu trouves qu'entre nous la passion est de trop ! Adèle !... J'ai relu pour me consoler d'anciennes lettres de toi, mais la différence était si grande entre les anciennes et la nouvelle qu'au lieu d'être consolé... Adieu.
Vendredi (26 octobre).
Ton petit billet, mon Adèle, m'a fait une joie que je n'essaierai pas de te décrire. Quand il y a, comme aujourd'hui, longtemps que je ne t'ai vue, je suis triste, abattu, insensible à tout, ennuyé de tout. Eh bien, il me suffit maintenant de relire ton charmant billet, que je sais par cœur, pour me sentir presque heureux. Oui, ma bien-aimée Adèle, puisque tu me l'assures, je te crois, tu m'aimes comme je t'aime, tu ne peux ni te tromper, ni me tromper. Je n'ai pas été un moment étonné que tu aies compris si aisément des idées dégagées de toutes choses terrestres ; comment ne les comprendrais-tu pas, toi qui es faite pour les inspirer et les enfanter ? Y a-t-il rien de généreux, de chaste, de noble, à quoi puisse être sourde ton âme éminemment généreuse, éminemment chaste, éminemment noble. Ce ne sont point ici, chère Adèle, de ces stupides louanges dont la fausseté des hommes abuse si souvent la vanité des femmes ; ne nous abaissons jamais ni l'un ni l'autre à de pareilles mesures. Je ne te parle que d'après un sentiment profond de ce que tu vaux, et le seul défaut que
ioo LETTRES A LA FIANCÉE
je te trouve, c'est l'ignorance de ton angélique nature ; je voudrais que tu connusses entièrement la dignité de ton être, et que tu fusses plus fière vis-à-vis de toutes ces femmes au moins vulgaires qui ont l'honneur de t'approcher et qui me semblent abuser de ton excessive modestie jusqu'à se croire tes égales, quelques-unes même tes supérieures. Il est inutile que nous nous en occupions plus longtemps ; mais crois, mon Adèle, qu'aucun être au monde ne t'est supérieur et que tu feras honneur à toutes les femmes en daignant les traiter en égales. Autant on doit mépriser les avantages périssables comme la beauté, le rang, la fortune, etc., autant on doit respecter en soi-même les dons impérissables de l'âme. Ils sont si rares! Autant la vanité est nuisible et injuste, autant cet orgueillà est juste et utile. Il n'est d'ailleurs nullement extérieur, il ne blesse pas les autres hommes, au contraire, il inspire pour tous une sorte de pitié qui mène à la bienveillance. Il élève ensuite tellement l'âme qu'elle devient inaccessible à toutes les ambitions de rang et de gloire. Quand on n'a pour pensée unique qu'une éternité d'amour et de bonheur, on voit toutes les choses de la terre de si haut qu'elles semblent bien petites. On accepte la prospérité avec calme, on se résigne au malheur avec sérénité, parce que tout cela passe et n'est, en quelque sorte, que l'accessoire d'une union qui ne passe pas.
C'est cette union, mon Adèle adorée, qui s'est formée entre nous et tu ne saurais te faire une idée de l'ivresse, du délire avec lequel je pense au jour où cette union, conclue enfin aux yeux des hommes, me permettra de te posséder tout entière et de t' appartenir tout entier. Oh ! mon Adèle, ma femme, que n'es-tu là, en ce moment ? nous parlerions de cet immense bonheur, nous ferions pour l'avenir des projets ravissants, nous vivrions ensemble en espoir, nous... Dieu ! près de cet avenir, que sont toutes les douleurs du moment présent ?
Adieu, je t'embrasse bien tendrement.
Ton mari pour l'éternité.
Samedi soir.
Je viens de lire ta lettre et j'ajoute un mot à celle-ci, mon Adèle, pour t'en remercier. Combien je te dois de bonheur ! Pourquoi seulement tes lettres sont-elles toujours si courtes ? Tu te plains d'une préoccupation continuelle ; s'il en était autrement, Adèle, tu ne m'aimerais pas. Sais-tu que pendant dix-huit mois que je ne t'ai vue, je n'ai pas été une minute sans songer à toi ? Saistu que tu es le but de tout ce que je fais et que je ne ferais rien sans cela ? Quand j'ai une douleur morale ou une souffrance physique à supporter,
je me figure que c'est en l'honneur ou pour l'amour de toi. Et alors tout me semble doux. Qu'importe d'ailleurs que ma bien-aimée Adèle ne soit bonne qu'à m aimer ? Quand ce serait ta seule science, je serais le plus heureux des hommes.
Jeudi (i" novembre).
J'ai réfléchi longtemps et bien longtemps, Adèle, à cette réponse. Dois-je, puis- je te satisfaire ? Il y avait plutôt dans ta lettre de la compassion que de la tendresse ; je te remercie d'avoir quelque pitié de moi, car je suis en effet bien à plaindre sous plus d'un rapport. Il me semble, s'il faut te dire ce que j'ose à peine me dire à moi-même, que tes lettres se refroidissent encore. Un moment, tu étais redevenue telle qu'il y a deux ans ; mais ce moment... Adèle, interroge-toi bien, je crains que cette fatale épreuve de dix-huit mois n'ait détruit tout le bonheur de ma vie en diminuant ta première affection pour moi ; je ne puis être heureux d'être aimé à demi. Vois, cherche en toi-même avec candeur et sans t 'étourdir si, durant cette longue absence, tu ne m'as pas oublié un seul instant. Je t'ai plusieurs fois fait cette question sans obtenir de réponse directe. Réponds-moi, je t'en supplie, la vérité ; je la devinerais si tu ne me la disais pas, et c'est de ta bouche et non de mes conjectures que je veux recevoir la vie ou la mort.
Adèle, tu le vois, un regard froid ou un mot
indifférent suffisent pour me replonger dans tous mes insupportables doutes, et certes, de toutes mes souffrances, celle-là est bien sans contredit la plus grande ; elle me va au cœur. Toutes les autres passeront, mais celle-là, qui pourra m'en consoler ? Et qui sait si, même après la mort, on peut oublier qu'on n'est plus aimé ?
Si tu n'étais qu'une femme ordinaire, Adèle, j'aurais tort de te montrer combien ton image est profondément gravée dans mon âme, j'aurais tort de te laisser voir cet amour d'esclave qui asservit tout mon être au tien ; une femme ordinaire n'y comprendrait rien et ne verrait d'autre avantage dans cette invincible passion que la faculté d'être indifférente et la commodité de pouvoir tout se permettre avec un homme dont elle serait sûre. Une femme ordinaire dont on voudrait exalter l'attachement aurait besoin qu'on fût avec elle, léger, inconscient, inégal, tantôt affectueux, tantôt froid. Il faudrait feindre d'autres inclinations, partir, revenir, alarmer sa vanité pour exciter sa jalousie, jouer un rôle enfin. Je ne suis point comédien et tu es loin d'être une femme ordinaire.
Quel prix peut-on d'ailleurs attacher aux passagères affections d'un pareil être ? Cela vaut-il la peine de mettre un masque et de se dégrader jusqu'à introduire de petits et vils calculs dans le plus noble et le plus haut des sentiments ? Ce ne sera jamais ainsi que j'agirai avec toi, Adèle ;
je t'aime avec fierté, parce que je t'aime avec candeur ; je crois qu'un détour nous abaisserait tous deux et que ton cœur est assez grand pour comprendre un grand amour. Réponds avec cette confiance et cette franchise à la question que je viens de te faire. Tout dépend de là.
Je relis toute cette lettre et je tremble de la réponse. N'importe ! l'avenir se décide par un mot comme une avalanche par un caillou, comme un incendie par une étincelle. Qu'est-ce que notre vie et à quoi tient le fil qui nous suspend entre le ciel et l'abîme ? Je suis bien profondément agité, Adèle, et cependant, si tu voyais en ce moment mon visage, il est calme et glacé comme la face d'un mort. — Je reprendrai ce papier plus tard.
D'où vient que pendant ces deux longues pages, j'ai oublié ou négligé ce qui devrait faire le sujet de cette lettre, la demande que tu me fais, la confidence que tu provoques ? C'est que j'étais tourmenté de l'idée que tu ne m'aimais plus, et pouvais-je songer à autre chose ? Que sont toutes mes afflictions près de cette douleur ?
io6 LETTRES A LA FIANCÉE
Vendredi (2 novembre).
Ecoute, mon Adèle, pardonne-moi ce qu'il peut y avoir d'amer dans ces deux pages ; la moindre chose m'aigrit, chère amie. C'est que je suis continuellement assailli d'idées sombres. Toutes mes journées se déroulent douloureusement, hormis quelques heures délicieuses, celles où je te vois. Pardonne-moi, pardonne-moi. Il me serait bien doux, ma chère Adèle, de déposer tous mes chagrins dans ton âme, si bonne et si généreuse ; mais, je te le répète, ce ne peut être que de vive voix et je crains comme toi que de longtemps ce ne soit impossible. Je souffrirai seul. Ce n'est pas que je craigne pour ces lettres. Tout ce que j'ai à te dire, je pourrais le dire devant la terre entière, sans avoir, moi, à rougir. Mais il est une foule de détails qu'il serait minutieux d'écrire et qui constituent cependant mes soucis de tous les jours.
Il est une dernière considération. J'ai cru remarquer, Adèle, que tu me croyais de l'amourpropre et même, tranchons le mot, de la vanité. Cette observation a dû m'affhger. Si tu as raison, si je suis vain en effet, je dois gémir de ce que, parmi
mes nombreux défauts, il se trouve celui que je déteste et que je méprise le plus au monde. Si tu te trompes, si tu prends pour de l'amour-propre une fierté, ou, si tu veux, un orgueil que je m'avoue à moi-même et dont même je m'applaudis, je dois déplorer bien plus encore d'être mal jugé par le seul être sans l'estime duquel je ne pourrais vivre, surtout si ce qui lui semble un défaut (et le dernier de tous !) est à mon gré la première qualité de tout homme qui se sent quelque dignité dans l'âme. Tu dois penser, mon Adèle, combien je dois désirer d'effacer cette idée de ton esprit, s'il est vrai que tu Taies conçue ; c'est donc en ayant soin de ne te parler de moi que le moins possible que j 'y puis parvenir. Or, pour te faire la confidence que tu me demandes, il aurait fallu te raconter une foule de choses que tu ne connais pas, récit qui, grâce à tes préventions, aurait pu te sembler peu modeste , de quelque simplicité d'expression que je l'eusse voilé. J'ai donc dû me résoudre à garder encore tous mes chagrins pour moi, d'autant plus que je ne vois pas la nécessité de t'en affliger, jusqu'à cette époque où je pourrai trouver des consolations de toutes mes douleurs dans un épanchement de toutes les heures, de tous les moments.
En attendant, je vois mon avenir tiraillé dans tous les sens par une foule d'égoïstes qui veulent y "placer leur intérêt; mais mon avenir n'est qu'à toi, et je le défends parce que c'est ton bien. Tu
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me connais peu, Adèle, tu ignores mon caractère, tu ne me vois jamais que contraint et ennuyé de la présence de quelque tiers importun. Mais attends, je t'en supplie, avant de me juger. On a dû avoir intérêt à t'inspirer, il y a un an, des impressions fâcheuses sur mon compte, et moi, ce que j'aurais demandé à Dieu, ce que je lui demande encore, ce serait de t' avoir eue en tout temps, comme aujourd'hui, pour invisible témoin de mes actions les plus importantes ainsi que des plus indifférentes.
Le témoignage d'une conscience pure m'est cher, c'est le seul côté par lequel je sois digne d'être aimé de toi, c'est aussi là le seul orgueil que je me sente ; toutes les autres fumées m'étourdissent peu, et, en vérité, si jamais je voulais de ce qu'on appelle la gloire, ce serait pour toi seule.
Il faut finir et cependant que j'ai encore de choses à te dire ! Ne me parle plus de toi, ma bienaimée Adèle, comme d'une femme ordinaire ; sois modeste tant que tu voudras, mais ne me force pas à l'être quand il s'agit de toi.
Adieu, porte- toi bien. Je t'embrasse tendrement. Adieu, adieu ; surtout porte-toi bien.
Ton mari fidèle et respectueux.
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Lundi minuit (12 novembre).
Je ne puis lire un mot de toi, ma chère Adèle, sans qu'il me remplisse de joie ou de tristesse, et quelquefois de toutes deux à la fois. C'est l'effet que m'a produit ta dernière lettre. J'y ai vu que mon injustice égalait ta générosité, et, quoiqu'il y ait peut-être quelque sévérité dans la partie de ta lettre où tu me fais sentir mes torts, c'est un devoir pour moi de les reconnaître et un bonheur de t'en demander pardon. Tu le sais, mon Adèle, si quelquefois je te tourmente, ce n'est qu'à force de V aimer, hélas ! et je me tourmente bien plus moi-même. Je suis fou, mais fou d'amour, et, chère amie, ne dois-je pas trouver grâce à tes yeux? Toute mon âme se consume à t'aimer, tu es ma pensée unique, et il m'est impossible de trouver, je ne dirai pas du bonheur, mais le moindre plaisir hors toi. Tout le reste m'est odieux.
La fin de ta lettre, Adèle, m'a profondément ému. Tu désespères de notre bonheur mutuel et cependant tu dis qu'il est dans mes mains. Oui, mon Adèle, ma bien-aimée fiancée, il y est, et je suis sûr, si tu m'aimes, d'y atteindre ou de mourir.
no LETTRES A LA FIANCÉE
Et quels sont, en effet, les obstacles à surmonter ? Quelle volonté osera s'opposer à la mienne quand il s'agira de toi ?' Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas une goutte de sang dans mes veines qui ne soit destinée à couler pour toi ? Et tu doutes ! Va, mon Adèle, aime-moi comme je t'aime, et je me charge du reste. Une volonté ferme fait la destinée, et, quand on a su souffrir, on sait vouloir. D'ailleurs, l'homme qui met sa vie en jeu dans les calculs de son avenir est presque toujours sûr de gagner ; et moi, je n'épouserai jamais que toi ou une boîte de sapin.
Il nous faudrait si peu de chose en effet pour être heureux, Adèle ! Quelques mille francs de rente et un oui accordé par indifférence ou affection paternelle, voilà mon beau rêve réalisé. Croistu vraiment que ce soit si difficile ?
Non, mon Adèle, tu es à moi et tu seras éternellement à moi. Te hgures-tu cet inconcevable bonheur ? dis-moi, y songes-tu comme moi avec cette ivresse et ce ravissement que ton âme tendre et virginale est si bien faite pour éprouver ? Te représentes-tu la félicité de ton Victor passant à tes pieds sa vie, déposant dans ton sein toutes ses peines et les trouvant douces, jouissant de tout pour toi seule, ne respirant que par ton souffle, n'aimant qu'avec ton cœur, ne vivant enfin que de ta vie ? Quand je pense, chère amie, à cette délicieuse communauté d'existence, je ne puis
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m'empêcher de croire que Dieu ne m'aurait pas donné la faculté de l'imaginer s'il ne m'avait, réservé le bonheur d'en jouir. Va, tu es née 'pour être heureuse, ou je n'aurai été bon à rien sur la terre.
Tu veux bien avoir quelque estime pour moi, Adèle, et c'est le prix le plus doux de tout ce que j'ai pu faire, dans le but de me rendre digne de toi. Je te remercie profondément de l'assurance que tu m'en donnes, car si tu ne m'estimais pas, pourrais-tu m' aimer, et si tu ne m'aimais pas, que ferais-je ici ?
Adieu pour ce soir, ou plutôt pour cette nuit ; adieu, ma bien-aimée Adèle ; il est bien tard et il fait bien froid. Tu dors en ce moment, et rien ne t'avertira du baiser brûlant que ton pauvre mari va déposer sur tes cheveux en ton absence. Il n'en sera pas toujours ainsi, et quelque jour ces baisers te réveilleront doucement. Adieu, adieu, dors et ne souffre pas.
Mardi (13 novembre).
Ce matin, on m'a remis un billet de ton père ; je te verrai donc ce soir, Adèle ! Voilà ma pensée de toute la journée ; elle me rend bien heureux, surtout quand je songe qu'elle est peut-être aussi la tienne. Mon boaheur serait complet, chère Adèle, si je pouvais te voir quelquefois seule et jouir du charme de ton intimité. Je te soumettrais toutes ces opinions auxquelles tu me reproches de tenir si fort ; il n'y a en effet que toi qui puisses me faire changer. J'essaierais aussi quelquefois de détruire celles de tes idées qui me semblent étrangères à ton heureuse nature. Elles ont presque toutes une noble source, trop de modestie et d'ignorance de toi-même.
Tu me dis, par exemple, que tu n'es pas capable d'apprécier le talent poétique. Cette assertion est tellement singulière, pour moi qui te connais mieux que tu ne te connais, qu'elle m'aurait fait sourire, si j'y avais été disposé. J'y répondrai, en me mettant, bien entendu, tout à fait de côté, et tu ne me feras certainement pas l'injure de croire que je puis mêler quelque idée d'amour-propre personnel à des réflexions aussi générales.
En deux mots, la poésie, Adèle, c'est l'expression de la vertu ; une belle âme et un beau talent poétique sont presque toujours inséparables. Tu vois donc que tu dois comprendre la poésie ; elle ne vient que de l'âme et peut se manifester aussi bien par une belle action que par un beau vers. Ceci exigerait de longs développements : mais tu vois combien, dans un entretien intime, je pourrais te révéler dans ton propre cœur de trésors que tu ignores. Ce bonheur m'est encore interdit. Je l'espère avec tous les autres.
Adieu, ma bien-aimée Adèle, pense à moi et écris-moi une bien longue lettre ; elle me paraîtra toujours bien courte. Permets à ton mari de t'embrasser tendrement. Adieu, adieu.
Surtout, ne me parle plus de travailler, etc., etc. Chaque fois que tu touches cette corde, tu m'affliges vivement. Aie quelque croyance en mes forces. C'est à moi de travailler pour toi, et le bonheur de fonder ton avenir m'appartient, comme tout ce qui a rapport à toi. Adieu ; écris-moi bien long.
Samedi minuit (17 novembre).
Je viens de lire ta lettre ; elle m'a vivement ému, et comme j'espère te voir demain, j'éprouve le besoin d'y répondre sur-le-champ. Pardonne, chère Adèle, si pour cela je commence par te désobéir. Je te promets que ce sera la dernière fois. Il suffit que mon habitude de travailler la nuit te déplaise pour que je la proscrive. D'ailleurs tes raisons sont justes, et il suffit encore que mon Adèle daigne prendre quelque intérêt à ma santé pour qu'elle me devienne précieuse. Le travail de nuit épuise ; mais l'insomnie oisive ne fatigue guère moins. Cependant, puisque tu le veux, je tâcherai encore de dormir le plus possible ; aussi bien, tous mes moments de sommeil sont heureux pour moi, car ils sont toujours remplis par des rêves charmants qui me transportent auprès de toi. Quand ce bonheur ne sera-t-il plus un rêve ! — Je te promets donc, mon Adèle, de ne plus travailler la nuit, à moins de cas extraordinaires. Je serais coupable d'enfreindre cette promesse au moment où je la fais, si t'écrire était travailler.
Tu crains ensuite, Adèle, que je ne prenne du goût pour la vie extérieure et que, par conséquent, mon intérieur ne me soit un jour à charge. Tu n'as pas réfléchi, ma bien-aimée Adèle, que lorsque cet intérieur sera rempli par toi, tout mon bonheur y sera. Qu'y aura-t-il de plus doux pour moi que de passer près de ma femme toutes mes heures de plaisir, de repos ou de travail ? Devrais-je avoir besoin, chère amie, de te répéter cela pour la centième fois ?
Maintenant, quelle différence ! Oui peut m'attacher chez moi, où à l'ennui de la solitude se joignent des souvenirs bien tristes et bien récents encore? C'est précisément parce que j'y ai goûté la douceur de la vie de famille, mon Adèle, que cette maison m'est lugubre aujourd'hui. Quel intérieur que celui d'un garçon et d'un orphelin. Car je suis orphelin et peut-être plus à plaindre encore que si je l'étais entièrement.
Tu vois, chère amie, que si tu as quelque confiance pour moi, la mienne en toi est bien entière ; il n'est rien d'intime dans mon cœur que tu ne connaisses ; s'il plaît à Dieu, il ne sera rien de secret dans ma vie dont tu ne sois instruite ; car sois sûre que tous mes secrets seront toujours de nature à être connus de toi.
D'un autre côté, si mon intérieur me semble peu attrayant, tu es bien dans l'erreur de croire qu'une vie extérieure me plaise mieux. Ma chambre, tout
n6 LETTRES A LA FIANCÉE
au contraire, me paraît triste à la vérité, mais les rues et les salons me sont odieux. Je fuis les distractions, je hais les plaisirs. La vie de garçon, tout entière, m'est insupportable : isolement au dedans, isolement au dehors. Je n'aspire qu'au bonheur du ménage, à la félicité de la famille ; et je n'aurai rien à désirer, chère amie, si, quand cette époque tant souhaitée sera venue, ton intérieur te plaît autant qu'à moi.
Tu ne t' alarmerais pas si tu savais combien ma liberté me pèse et avec quelle impatience j'attends qu'un doux esclavage enchaîne tous mes jours aux tiens. En attendant, excepté les moments bien courts et bien heureux où je te vois, toutes mes heures me sont également fastidieuses, et plus encore peut-être quand je suis dans la foule que lorsque je suis seul. Seul, du moins je puis songer en paix à toi.
Je n'aime pas, Adèle, à m' occuper d'un autre que toi dans ces lettres. Dans ces entretiens intimes et sacrés, nous ne devons pas daigner songer aux autres. Cependant il faut te parler de ton oncle et de ta tante. Je ne puis les aimer ni l'un ni l'autre. Les observations de ta tante me semblent singulièrement déplacées. Je ne vois pas en quoi notre conduite est remarquable aux yeux du monde, et comment on peut me disputer le bonheur de passer sur huit jours deux heures à côté de toi. Il faudrait donc encore que nos trop courtes
entrevues fussent consacrées à nous occuper des autres, et que je fisse l'aimable auprès de je ne sais quelle indifférente, tandis que le premier venu le ferait auprès de toi. Voilà qui est souverainement ridicule. Ou, si on l'exige pour les jours où vous recevez, qu'on me permette donc de te voir plus souvent en des moments où personne ne nous gênera. Encore, toute cette minutieuse retenue est-elle absurde. Je ne suis plus un enfant. J'ai vu le monde, et je crois en honneur être assez réservé. Je suis, je veux être insipide, ennuyeux, nul, pour l'univers entier, parce que tu es le seul être au monde pour lequel je puisse prodiguer toutes mes facultés de penser et de sentir. Autant je suis ardent et expansif pour toi, autant je suis glacé et muet pour tout autre. S'il faut encore prendre ce rôle avec ma femme, personne n'y gagnera, je n'en serai pas certes plus aimable, et l'effort me sera bien pénible. Rappelle-toi, chère Adèle, qu'il y a un mois, je te voyais tous les deux jours et dans une intimité charmante. Croit-on cette habitude si aisée à perdre ? Mais on prétend que je te fais du tort ; avec ces mots-là, on me ferme la bouche ; avec ces mots-là, on aurait ma vie.
Toi, chère Adèle, continue, je t'en supplie, à me faire part de tout ce qui t'occupe. Tu ne sais pas combien ces preuves de ta confiance me touchent et me pénètrent. Il m'est si doux de lire dans ta
n8 LETTRES A LA FIANCÉE
belle âme, d'étudier ton noble cœur ! Je n'ai pas besoin d'être bon, chère amie, pour te dire avec transport la vérité sur ce que je pense de toi ; je ne puis avouer que j'aurais aime davantage une demoiselle qui se fût conduite autrement, car je ne conçois pas qu'on aime plus que je ne t'aime, ni qu'on se conduise mieux que tu ne te conduis, et si l'on me parlait d'une jeune personne qui agît comme toi, j'irais baiser la poussière de ses pieds.
Adieu, mon Adèle bien-aimée, adieu, ma femme. Je t'embrasse avec respect. Parle-moi de ta santé. Que ne puis- je l'entretenir au prix de la mienne de ma vie !
Samedi 24 novembre (1821).
Il faut chez moi un grand fonds de confiance pour ne pas croire, Adèle, que cette correspondance t'ennuie. C'est la dernière fois qu'une réponse aussi longue suivra une lettre aussi courte. Sous les raisons que tu me donnes, j'en ai découvert une qu'elles cherchent à me cacher ; tu devrais me parler non de la difficulté, mais de l'ennui de m'écrire ; tu serais franche au moins. Tu parais attacher de l'importance à une visite manquée ; je ne croyais pas, Adèle, qu'une privation de ce genre fût un sacrifice, et je n'ai pas jusqu'ici songé à me vanter de tous les sacrifices de cette espèce que je fais journellement pour te voir ou t'écrire. Il est vrai que si je ne les compte pas, moi, c'est qu'ils ne me coûtent rien...
Mon Adèle, je viens de relire le commencement de cette lettre et j'en suis mécontent parce que je crains que tu "n'en sois mécontente. Il m'est impossible de conserver longtemps de l'humeur contre toi, même quand j'ai raison. Me voilà prêt, chère Adèle, à te demander pardon de t* avoir accusée.
N'ai- je pas pourtant un légitime sujet de me plaindre ? Adèle, je ne te demande pas de m' écrire de longues lettres de suite, puisque tu n'as que de courts moments ; mais il est impossible que tu n'aies pas chaque jour le temps de m' écrire, à différentes reprises, au moins une page, ce qui, au bout de plusieurs jours, donnerait à tes lettres, sans te fatiguer, une longueur satisfaisante. Je t'indique ce moj-en de bonne foi, parce que je pense que tu le cherches de bonne foi. Non, chère amie, moi qui ai tant de plaisir à t'écrire, à m'entretenir avec toi, je ne penserai pas que ce qui m'est si doux te soit importun, que ce qui me rend si heureux te soit à charge. Ce serait une preuve que tu ne m'aimes pas, et je ne les accueillerai jamais aisément. J'ai tant besoin d'être ou du moins de me croire aimé ! Pardonne-moi, de grâce, les premières lignes de cette lettre. Songe qu'un doute sur ton affection me tourmente bien plus qu'il ne peut t' affliger. Si tu savais combien la moindre alarme me fait souffrir, tu éviterais, ne fût-ce que par pitié, de m'en donner sujet. Ainsi, pardonnonsnous mutuellement, et embrasse-moi.
Je t'obéis, ma bien-aimée x\dèle, je ne travaille plus la nuit, et ce matin je me suis levé de bonne heure pour t'écrire. Jeudi soir, en rentrant, j'étais bien tenté de veiller pour te dire tout ce que j'avais dans le cœur. Tu ne saurais imaginer quel effet indéfinissable ta vue a produit sur moi ; te trouver
encore debout et nous attendant, à près de minuit, m'a fait à la fois une vive peine et un vif plaisir. D'un côté, ta vue, qui suffit pour me rendre heureux, m'a surpris d'autant plus délicieusement que je n'ai pu m'empêcher de croire que c'était peutêtre un peu pour moi que tu t'étais résignée à veiller si tard. D'un autre côté, l'idée de ma pauvre Adèle s' ennuyant seule, pendant que j'étais censé m' amuser, m'est apparue comme un remords. J'ai pensé que tu étais malade, que tu souffrais de ton côté, que tu avais eu froid... Chère amie ! Je me suis reproché les moments passés au café comme autant d'instants douloureux pour toi. J'aurais voulu racheter cette soirée de dix ans de ma vie, et, quand il a fallu te quitter sitôt sans pouvoir te remercier, m' informer de tes souffrances, sans pouvoir te réchauffer contre ma poitrine, il m'a semblé, mon Adèle, qu'on nous séparait violemment ; j'ai maudit pour la millième fois les obstacles qui m' éloignent de ma femme, de celle qui est à moi. Je suis ton mari, et cependant il a fallu te quitter sans un embrassement, sans presque une parole ; et si je mourais demain, Adèle, un autre obtiendrait tout ce qui m'est refusé, un autre
aurait ces droits dont je ne puis jouir, un autre
Il me semble que cette insupportable idée ferait bouillonner mon sang dans mes veines après ma mort.
Il est probable que cela ne sera pas ; cependant,
qui peut lire dans l'avenir ? Qu'est-ce que la santé ? De quoi dépend la vie ? Qu'un homme me marche aujourd'hui sur le pied ou me regarde de travers, et qui sait où je serai demain ? Si je ne considère que moi, je ne puis certes tenir beaucoup à une vie à la fois veuve et orpheline. Mais quand ton souvenir me revient avec l'espérance, Adèle, je conviens que je crains la mort. Il me serait affreux de mourir avant de t' avoir possédée, avant de t' avoir appartenu. Je devrais peut-être te cacher mon peu de courage ; il est de bon air de dédaigner la vie, mais perdre la vie, ce serait te perdre ; et autant il me serait doux de te suivre dans un meilleur monde, autant il me serait horrible de partir sans toi.
Je ne sais ce que j'écris, je suis assailli d'idées sombres sans presque en savoir la cause. Ne t'en étonne pas. Dans une certaine disposition d'esprit, il nous vient parfois des tristesses vagues dont l'âme ne peut se défendre ni se rendre compte. Ce sont des souvenirs de malheurs passés ou des pressentiments de malheurs futurs, c'est le feu qui fume lorsqu'il vient de s'éteindre ou lorsqu'il va s'allumer. Ces souvenirs ou ces sentiments se placent, comme des nuages, entre nous et nos idées ; ils ont les formes indécises de l'avenir ou du passé ; car, dans l'ordre des choses idéales comme dans l'ordre des choses réelles, tout ce qui est lointain est vague. L'âme alors croit souffrir
et souffre en effet ; toutes les images riantes se ternissent, toutes les images tristes «'obscurcissent. Qu'un bonheur lui arrive tout-à-coup, le brouillard se lève, tout reprend sa forme et sa couleur, et l'on s'étonne de s'être affligé.
Voilà ce qui m' arrivera ce soir quand je te verrai ; je ne songerai plus qu'au bonheur d'être auprès de toi et à l'espérance d'être un jour à toi.
Cependant, Adèle, tu t'effraies, dis-tu, d'épouser un si jeune homme / tu crains que je ne me repente un jour de m' être engagé, etc., etc. C'est avec peine que je répète ces cruelles expressions. Je ne croyais pas jusqu'ici t'avoir donné le droit de me croire changeant.
Tu dis que tu n'espères pas me rendre tout ce que j'ai perdu. Réfléchis un peu, Adèle, et demandetoi à toi-même si tu n'es pas sûre d'être tout pour moi. Ce que j'ai perdu, il n'y a que toi qui puisses me le rendre ; mais tu me le rendras, et au delà...
Ce dernier mot m'est échappé, je devrais l'effacer peut-être ; mais il est trop vrai que l'amour tel que je l'éprouve est au-dessus de toutes les affections et qu'une épouse est plus qu'une mère.
Hélas ! de vrais- je te dire tout cela ? Mais pourquoi te cacherais- je une seule de mes pensées ? Dieu sait que jamais mère n'a été aimée comme j'aimais ma noble mère ; Dieu sait aussi que jamais femme n'a été adorée comme j'adore la mienne.
Je crains quelquefois, mon amie, que tu n'aies pas tout pandonné à la mémoire de ma mère. Je voudrais que tu l'eusses connue, je voudrais qu'elle t'eût connue. Elle m'a rendu bien longtemps malheureux parce qu'elle poussait trop loin le désir de me voir heureux. Son seul tort est de ne pas avoir deviné ta belle âme ; elle était cependant bien digne de la comprendre. Pourquoi l'ai-je, pourquoi l'as-tu perdue ? Aujourd'hui peut-être nous serions unis. Ma longue douleur, ma profonde mélancolie commençait à la vaincre ; elle avait vu tout échouer auprès de moi et ne m'eût certainement pas refusé le seul bonheur que me présentât la vie. Ses répugnances à ce mariage étaient d'ailleurs toutes indépendantes de toi, et elle estimait assez son fils pour estimer beaucoup l'être auquel il avait voué un si profond et si opiniâtre attachement. Aujourd'hui nous serions heureux avec elle, tandis que l'éternelle épreuve dure encore. Je n'en finirais pas là-dessus. J'éprouve une douceur triste à parler de ma mère à ma femme.
J'ai pourtant encore tant de choses à te dire. Ta distraction, en priant Dieu, mon Adèle bienaimée, ne m'a point fait rire, mais elle m'a bien touché, j'en suis heureux et reconnaissant. Quelquefois j'ose me figurer que je suis tout pour toi, et alors tout mon cœur est plein d'une fierté de roi et d'une félicité d'ange. J'éprouve au reste tout ce que tu ressens, et la distraction continuelle
qui m'entraîne vers toi me console de tout. Toute ma vie est une longue prière pour toi. Je prie pour le bonheur de celle qui fait tout le mien.
Adieu, mon Adèle adorée, pense à ton mari et songe qu'il me faut une longue réponse ; pardonnemoi le commencement de cette lettre en faveur de la fin. Adieu, parle-moi donc en détail de ta santé. Je t'embrasse tendrement.
Ton fidèle Victor.
Vendredi (7 décembre).
Tu vois que je suis fidèle à ma promesse et je n'y ai pas de peine, Adèle ; car, depuis quatre jours que je ne t'ai vue, quel plaisir plus grand que de m'occuper de toi ! Je ne sais trop ce que je vais t 'écrire, je ne suis heureux que lorsque je te vois, et, quand je t'écris, je ne te vois pas. En ton absence, toutes mes idées sont tristes, et, pour me débarrasser d'un présent qui me pèse, je suis contraint de me reporter par le souvenir à la dernière fois que je t'ai vue, ou par l'espérance à la première fois que je te verrai. Je me rappelle que tu m'as parlé, que tu m'as souri, et je ne puis me croire à plaindre quand je songe que tu me parleras, que tu me souriras encore.
Cependant, chère amie, tu ne saurais te figurer la multitude d'ennuis qui m'assiègent. Indépendamment de mes chagrins et de mes inquiétudes domestiques, il faut encore me résigner à tous les dégoûts des haines littéraires. Je ne sais quel démon m'a jeté dans une carrière où chaque pas est entravé par quelque inimitié sourde ou quelque basse rivalité ! Cela fait pitié et j'en ai
honte pour les lettres. Il est insipide de se réveiller chaque matin en butte aux petites attaques d'une tourbe d'ennemis auxquels on n'a jamais rien fait et que, pour la plupart, on n'a jamais vus. Je voudrais t'inspirer de l'estime pour cette grande et noble profession des lettres, mais je suis forcé de convenir qu'on y fait une étrange étude de toutes les bassesses humaines. C'est en quelque sorte un grand marais dans lequel il faut se plonger, si l'on n'a pas des ailes pour se soutenir au-dessus de la fange. Moi, qui n'ai pas les ailes du talent, mais qui me suis isolé par un caractère inflexible et des principes invariables, je suis quelquefois tenté de rire de tous les petits torts qu'on cherche à me faire, mais plus souvent, je l'avoue à la honte de ma philosophie, tenté de me fâcher.
Tu penseras peut-être, chère Adèle, avec une apparence de raison que, dans les intérêts importants qui m'occupent, je devrais être insensible à de telles misères ; mais c'est précisément l'état d'irritabilité où je suis qui me les- rend insupportables. Ce qui ne ferait que m'importuner, si j'étais heureux, m'est aujourd'hui odieux ; je souffre quand de misérables moucherons viennent se poser sur mes plaies. N'en parlons plus, c'est avoir trop de bonté ; ils ne valent pas la plume que j'uoo et le papier que je salis.
Samedi 8.
Il faut que tu me grondes, chère amie, j'ai été presque stupide toute la semaine, préoccupé que j'étais par les souvenirs de cette charmante soirée passée avec toi au bal. Je dis charmante et cependant j'ai été bien jaloux et bien tourmenté. Je voudrais que tu ne t'habillasses ainsi que pour moi. Tu vois combien je suis extravagant, mais n'en ris pas, car si tu en ris, ce sera avouer que tu ne m'aimes pas comme je t'aime. Quand je te vois si jolie et si parée pour les autres, ma tête s'en va et je ne saurais te dire quelle infernale émotion j'éprouve. Je suis si peu de chose près de tous ces jeunes gens qui dansent si bien ! — D'un autre côté, il y a tant de noblesse et de simplicité dans ton caractère qu'il me rassure contre la coquetterie que ton miroir pourrait t 'inspirer, et l'on est si belle quand on est belle et modeste ! Toi, tu es ravissante de grâce et de candeur. Conserve toujours, mon Adèle adorée, cette angélique vertu, sans laquelle se perd la dignité de l'âme et la chasteté de l'amour. Songe que tu es mon modèle sur la terre, que tu as rempli l'idéal que mon imagination exaltée s'était formé des vertus de la femme, et que je retrouve en toi la compagne de ma vie telle que les rêves de mon adolescence me l'avaient fait entrevoir. Ce ne sont point ici de vaines paroles. Songe quelle influence tu as
exercée sur moi depuis que je me connais ; pense à ce que j'ai fait, à ce que je fais, à ce que je ferai toujours pour me conserver digne de toi jusqu'au jour si ardemment désiré de notre mariage, et tu verras à quelle hauteur tu es placée dans mon estime et dans mon enthousiasme.
Quand je me reporte, mon Adèle bien-aimée, à ces courts instants où je t'ai tenue si près de mon cœur en revenant de ce bal, je suis enivré. Pourquoi a-t-il fallu me séparer de toi ? Qu'importerait au monde entier que toute ta vie s'écoulât ainsi dans mes bras ? Quel mal faisionsnous ? Adèle, explique-moi, je te prie, à qui j'aurais fait tort en gardant ma femme contre ma poitrine. Pourquoi ces moments-là passentils ? Et pourquoi un homme qui a deux bras et une volonté se les laisse-t-il ravir ? Qui sait s'ils reviendront jamais ? et quelle puissance humaine pourrait ramener le bonheur enfui ?...
Je vois que je divague ; aie pitié de mes folies, toi qui fais tout mon bonheur et toute ma joie. Adieu, adieu, je suis un pauvre insensé. Plainsmoi et aime-moi ; mon âme, mon cœur, ma vie, tout est à toi.
Tu vois que je t'en écris bien long, plus même que
tu n'avais demandé. Si cela te fait plaisir, tu me
le prouveras, en m'écrivant aussi de ton côté bien
long. Adieu, adieu. Je ne sais si tu pourras me lire.
i3o LETTRES A LA FIANCÉE
Jeudi matin (13 décembre).
Je ne sais trop quelle lettre je t'aurais écrite, Adèle, car je t'avouerai que j'étais sorti dimanche soir triste et mécontent de toi ; mais hier je t'ai vue et tous mes nuages ont été dissipés. J'étais sombre quand je t'ai rencontrée, cette joie inespérée m'a rendu ma sérénité. Oublions donc tout. Aussi bien, tu ne te rappelles sans doute plus toimême tout ce qui m'avait si vivement blessé dimanche. Chère Adèle, tu ne t'amuserais pas à me tourmenter dans le peu d'instants que je passe avec toi, si tu réfléchissais que ce n'est qu'en toi que je puis trouver bonheur et repos.
Je ne puis m'empêcher d'admirer le hasard qui m'a conduit hier sur tes pas dans un moment où j'avais tant besoin de ta vue. La fermentation qu'une vie isolée fait naturellement subir à toutes mes idées avait porté mon abattement au comble, je ne sais quelles extravagantes méditations s'étaient emparées de mon cerveau, quand mon bon ange t'a offerte tout-à-coup à moi comme le seul remède à tous mes maux, la seule consolation
à toutes mes peines. Mon seul regret, c'est que ma vue n'a certainement pas produit sur toi la même impression, car je devais avoir l'air d'un spectre.
Vendredi, minuit et demi (14 décembre).
Je n'essaierai pas, chère, bien chère Adèle, de te décrire l'effet que ta lettre vient de me produire ; je ne m'attendais pas à être aussi sévèrement jugé par toi et toute ta famille sur quelques mots échappés sans doute à la chaleur d'une discussion où je crois cependant, si ma mémoire est bonne, avoir soutenu les véritables idées d'ordre et de morale, sauf l'exagération permise peut-être à mon âge. J'ai pu dire bien des choses légères, émettre bien des idées peu méditées ; une phrase entre autres t'a frappée, je me rappelle parfaitement avoir prononcé cette phrase violente et m'en être sur-le-champ repenti. Je pense comme toi que ces noms ignobles et hideux d'instruments et d'exécuteurs de supplices ne doivent jamais souiller la bouche d'un homme ; je ne sais même comment je les ai proférés ; il faut que les provocations de mes contradicteurs m'aient poussé à bout et m'aient amené au point de déraisonner ; fâcheux écueil sur lequel les controverses ne nous amènent que trop souvent. Aussi est-ce bien de tout cœur que je déteste la discussion.
Mais ce qui est poignant pour moi, mon Adèle, ce qui m'a bien cruellement pénétré, c'est que l'on ait pu un moment mettre dans les chances de malheur de notre union future les idées qu'une conversation indifférente m'a fait émettre. Ce qui me désole, c'est qu'on ait pu te faire partager ces craintes, car je ne puis croire que tu les aies conçues de toi-même, toi qui ne m'as jamais dit avoir un profond mépris pour moi.
Conçois-tu tout ce qu'il y a d'injurieux pour nous deux à mêler des idées à* adultère à notre mariage ? Non, tu ne l'as pu penser. Que ne connais-tu mon caractère ! Que n'as-tu entendu même les railleries dont j'étais, il y a bien peu de temps, l'objet, parce qu'à des gens qui m'avaient demandé si je ne tuerais pas ma femme surprise en adultère y j'avais répondu simplement que ce serait moi que je tuerais !
Au reste, pourquoi te dire tout cela ? Je n'ai pas besoin, j'en suis sûr, de justification auprès de mon Adèle, et la cruelle lettre que tu m'as écrite n'est pas de toi. O mon Adèle, moi te tourmenter jamais ! Voyons, interroge-toi bien, et tu riras d'une telle supposition. Ne sais-tu pas que je suis ton esclave, ta propriété, que je donnerais mille vies pour t'épargner une larme ? Adèle, ne me juge pas, je t'en supplie, sur je ne sais quelle parole inconsidérée, mais sur le peu que tu connais de mon âme et de mon caractère.
Grand Dieu ! est-ce toi qui as écrit cela : Quel sera mon sort ? je n'en sais rien ; la soirée d'hier ma laissé une impression qui s'effacera difficilement ? Adèle, ne devais-tu pas penser que ces fatales paroles de doute s'imprimeraient sur mon cœur comme avec un fer ardent ? Oh ! tu es bien cruelle quelquefois !
Chère amie, je ne dirai pas que j'ai pour toi presque de V admiration, mais une admiration entière, profonde, fondée, mais un culte d'amour, de dévouement et d'enthousiasme. Et c'est toi qui peux dire que tu trembleras un jour devant moi ! Non, ce ne sont point là des idées qui viennent de toi. Garde-toi, je t'en conjure, ma noble Adèle, des suggestions étrangères ; juge-moi avec ton jugement, vois-moi avec tes yeux. Je suis déjà si peu de chose par moi-même que je m'indigne à l'idée de devenir encore moins dans ton estime, grâce aux autres.
Tu me fais un autre reproche sensible, c'est de voir partout la médiocrité chez les autres. D'abord, chère amie, je te supplie de croire que ma prétendue supériorité est nulle à mes yeux ; je vois les choses de plus haut. La gloire humaine n'est rien près du bonheur angélique promis à celui qui partagera ton sort, et je ne me soucie au monde que de toi. C'est à toi seule que j'aspire, c'est pour toi seule que je vis. En général, il est vrai de dire que la plupart des hommes sont vulgaires et ternes ;
je crois que je les méprise en masse ; mais, si je rencontre parmi eux quelques êtres dignes du nom d'hommes, je ne les aime et ne les en admire que plus. Je te place, mon Adèle bien-aimée, à la tête de tous ces êtres.
Je fais peu de cas, je l'avoue, de l'esprit de convention, des croyances communes, des convictions traditionnelles. C'est que je crois qu'un homme prudent doit tout examiner avec sa raison, avant de rien accueillir. S'il se trompe, ce ne sera pas sa faute. Au reste, j'ai peut-être tort dans toutes mes idées, mais je crois du moins n'avoir pas celui de déprécier tout le monde. Je passe au contraire pour enthousiaste et exalté. Le fait est que ma vocation est une vie tranquille, douce, obscure, s'il est possible ; je n'aime rien tant que la vie de ménage et les soins de famille. Que ne me connais-tu mieux !
Au reste, chère amie, ta modestie est charmante, mais elle me fâche quelquefois ; tu prétends avoir de la déférence pour mes opinions ; jusqu'ici je ne m'en suis guère aperçu, et tu as pu voir souvent au contraire quelle haute confiance m'inspirent tes conseils, avec quelle docilité j'obéis à tes avis. Je te confierais toute la conduite de ma vie, sûr de la noblesse de tes vues et de la grandeur de ton âme.
Adieu, il est bien tard, je t'embrasse tendrement. Quelle délicieuse soirée je viens de
passer près de toi ! Elle me fait te pardonner ta lettre.
Adèle, aime-moi, car le ciel sait que jamais on n'a aimé comme je t'aime.
Adieu, tâche de lire mon griffonnage. Oh ! combien je t'aime et combien tu me tourmentes quelquefois !
Ton mari, ton esclave fidèle et dévoué.
Samedi (15 décembre).
Encore quelques mots. J'aurais dû, mon amie, répondre à ta précédente lettre, mais celle que tu m'as remise hier soir a brouillé tout dans ma tête. J'ignore quelles idées rempliront ce papier. La seule qui me reste est celle qui me domine continuellement, celle de mon inexprimable tendresse pour toi.
J'ai souri quand j'ai vu que tu t'imaginais voir autour toi des êtres plus dignes que toi d'être aimés comme je t'aime. Je te conjure à genoux pour la millième fois de ne faire à personne l'honneur de le comparer à toi. Tu dis, Adèle, qu'un jour je m'apercevrai de ton peu de savoir et que ce sera un vide pour moi. Sache, chère et charmante amie, que tu as la plus belle et la plus rare des sciences, celle de toutes les vertus. Au reste, les connaissances
futiles et purement relatives que tu voudrais posséder ne servent en rien au bonheur. Tout ce qui s'acquiert ne vaut pas la peine de s'acquérir. Tu m'as déjà dit une fois avec une simplicité charmante que tu n'entendais pas la poésie, c'est comme si tu m'avais dit que tu ne comprenais pas la vertu. Adèle, la poésie, c'est l'âme ; le génie, c'est l'âme ; ce qu'on appelle mon talent n'est autre chose que mon âme. Tu n'y es donc nullement étrangère, chère amie ; car jusqu'ici, si j'ose t'en croire, nos deux âmes se sont toujours comprises. L'être le plus ignorant peut sentir la poésie, cette poésie rêveuse et pure à laquelle les connaissances positives n'ajoutent rien, qui revêt toutes ses pensées fantastiques d'images vivantes, qui se nourrit d'amour, de dévouement, d'enthousiasme, et révèle aux êtres généreux les mystères les plus secrets de leurs âmes. Cette poésie, Adèle, tu la comprendras toujours parce que tu es bonne, douce, noble et simple. Qu'importe le reste ? Que sont, auprès de ces divines inspirations, de ces illuminations idéales, les sciences laborieuses, incertaines et souvent fausses des hommes ? Elles dessèchent la vie, et la poésie, cette poésie que je puise dans tes regards, dans ton sourire, la charme et la console. Pardon, je ne sais où je vais, mais parler de poésie, c'est presque encore parler de toi.
Hier, mon Adèle, j'ai passé une ravissante soirée.
Laisse-moi t'en reparler. Qu'il est doux de se pardonner quand on s'aime ! Adèle, il me reste cependant un remords, tu as pleuré ! je t'ai fait pleurer, grand Dieu, chère amie ! Oh ! pardonnemoi ! que ne donnerais- je pas pour racheter les larmes que tu as versées en silence près de moi et à cause de moi ! Hélas ! devrais-tu pleurer, toi qui es tout mon bonheur ? Non, je ne me le pardonnerai pas, et, plus j'y pense, plus je me trouve coupable.
Cependant, si je t'ai blessée, chère et pauvre amie, ce n'est que par excès d'amoui. J'avais moi-même si cruellement souffert en croyant que tu ne me suivais que par complaisance et avec déplaisir !... Oh ! dis-moi que tu me pardonnes, et souris pour me consoler de tes larmes !
Adieu, mon Adèle adorée, tu ne diras pas que cette lettre est courte. J'y joins quelques vers que j'ai faits pour ta fête, en des heures de tristesse et d'abattement1. Je ne devrais peut-être pas te les donner, mais ils te prouveront combien je pense à toi.
Adieu, adieu, écris-moi bien long et remplis les lignes jusqu'au bout. Je t'embrasse et te jure que tu ne pleureras plus à cause de moi.
Ton mari.
1 A Toi ! — Odes et Ballades.
Lundi (17 décembre).
Il faut, mon Adèle bien-aimée, que je me jette à tes pieds pour obtenir mon pardon. Si tu savais combien je me repens de t' avoir désobéi hier. Je suis sorti mécontent de moi, parce que, malgré tes douces et indulgentes paroles, je n'avais pas lu ma grâce sur ta figure. Tu avais raison et grandement raison. Je ne te dirai pas, chère amie, que tu t'es fâchée pour peu de chose, attendu que je ne le pense pas. Ce n'est pas le sujet de la désobéissance, mais la désobéissance en elle-même ^ui est grave. Je sais qu'à ta place j'aurais été extrêmement mécontent, et je ne me dissimule pas que je n'aurais peut-être pas été aussi bon que toi. Il est dans ta destinée, mon excellente et généreuse Adèle, de me surpasser en tout, excepté dans l'amour que je te porte. Chère amie, je n'ai été coupable que de légèreté, mais cette légèreté qui t'a affligée est bien coupable. Pardonne, oh ! pardonne-moi ! Je ne pense depuis hier, mon amie, qu'à la peine que je t'ai causée. Je ne comprends pas comment, moi qui ne voudrais pas te faire
le moindre chagrin pour tous les intérêts de la terre, j'ai pu t' affliger ainsi sans but et avec tant d'étourderie.
Adieu, adieu. Je t'adore, car tu es un ange, et je t'embrasse, car tu es ma femme.
Vendredi (21 décembre).
Adèle, sais-tu quelle est l'insupportable idée que je veux fuir et qui revient sans cesse m' obséder depuis le dernier jour que je t'ai vue, depuis quatre jours ? Grand Dieu î si notre mariage faisait jamais son malheur !... Adèle, sais- tu quelle est ma jalousie ? En as-tu bien pesé, avant de songer à lier ta vie à la mienne, toutes les exigences, toute la susceptibilité ? L'autre jour, quand ta mère a dit devant moi que tu avais accepté le bras de je ne sais quel autre homme, je ne saurais te dire ce qui se passa en moi. L'idée qu'un étranger avait obtenu de toi ce bonheur qui est si grand pour moi, que d'autres peut-être partageaient tous les jours mes privilèges auprès de toi, ces privilèges si innocents et qui font pourtant toute ma joie, cette idée s'empara de ma tête et me remplit de trouble. Il me sembla encore que tu trouvais tout simple ce qui m'affligeait si cruellement. Adèle, tout ce tourment, joint à la nécessité de me contraindre, me mit dans un état difficile à peindre. Je sortis, et, depuis, ces idées qui me pour-
buivent empoisonnent tout pour moi, jusqu'au plaisir de penser à toi.
Je me suis examiné sévèrement, car on a l'habitude de considérer la jalousie comme ridicule, et, sous ce rapport encore, je ne pense pas comme les autres. Je me suis demandé si j'avais tort, et non seulement je n'ai pu blâmer mon ombrageuse jalousie, mais j'ai même reconnu qu'elle était de l'essence de cet amour chaste, exclusif et pur que j'éprouve pour toi et que je tremble de ne t' avoir pas inspiré. Cet amour, chère Adèle, si tu ne le sens pas, tu es du moins faite pour le comprendre. Aussi suis-je sûr que tu ne riras pas de ce qui m'a causé une douleur si vive. Que je serais heureux d'être aimé comme je t'aime !
Il faut que j'aie une bien aveugle confiance en toi pour te dévoiler ainsi les plus intimes secrets de mon âme. Si je parlais à un être ordinaire, je craindrais qu'il ne vît dans ma jalousie une faiblesse. Avec toi, je ne crains rien. Ce qui fait tout mon bonheur n'est pas assurément peu de chose à mes yeux, et tu ne dois pas t'étonner qu'il me soit impossible de le partager avec qui que ce soit.
Communément, la jalousie est un soupçon outrageant pour l'être qui l'inspire et avilissant pour celui qui le conçoit. Je ne te fais pas, chère amie, l'injure de croire que tu confondes avec cette brutalité des esprits vulgaires la délicatesse de l'amour impérieux que tu es si digne de faire naître.
Ma jalousie est extrême, mais elle est respectueuse ; je crois qu'elle m'honore, parce qu'elle prouve la pureté de ma tendresse. Si jamais ma femme me rendait jaloux par légèreté, j'en mourrais, mais je ne la soupçonnerais pas un seul instant.
Je t'ai parlé longuement de toutes mes idées là-dessus, parce que cette matière est importante. Ma jalousie, chère Adèle, doit te plaire; si elle t'effraie, tu ne m'aimes pas. Si tu me rencontrais, moi qui suis un homme, donnant le bras à une jeune fille, à une femme quelconque, cela te serait il indifférent ? Réfléchis, car si cela t'est indifférent, je suis perdu, tu ne m'aimes pas. Voilà mes sentiments invariables. L'amour n'est ni vrai, ni pur, s'il n'est jaloux. Crois que ceux qui aiment toutes les femmes ne sont jaloux d'aucune. Chère et bien-aimée Adèle, tu m'as dit que tu m'aimais, et jusqu'à ce que tu me dises le contraire, je veux le croire ; je veux m' attacher à cette délicieuse conviction comme à la seule croyance qui m'enchaîne encore à la vie.
Adieu, il faut bien t' aimer pour avoir écrit les deux pages que j'achève. A demain.
Samedi (22 décembre).
Je viens de relire ces deux pages. Je tremble qu'elles ne te semblent singulières, car cela me
prouverait que tu ne me connais ni ne m'aimes. Adèle, chère amie ! ah non ! je veux croire que nos âmes s'entendent, n'est-il pas vrai ? Et alors, mon Adèle adorée, quel bonheur nous est réservé ! Va, ne soyons pas comme les autres hommes qui craignent de sentir ou d'exprimer ce qu'ils sentent. Soyons candides, nous qui sommes innocents et purs. Xe nous cachons mutuellement aucune de nos impressions, disons-nous toujours toutes nos pensées, afin de nous garantir l'un et l'autre des fausses interprétations qui détruisent si souvent la confiance et même l'affection.
Je t'ai vue quelquefois avec douleur, Adèle, reculer devant plusieurs de mes opinions, c'est que tu ne pénétrais pas ma pensée ou que tu t'exagérais le sens de mes paroles. J'ignore si tu m'estimes plus ou moins que je ne vaux, mais, de grâce, sois indulgente. J'entends au fond de moi je ne sais quelle voix qui me dit que je ne perdrais pas à être connu de toi tel que je suis. Ce témoignage de ma conscience m'est cher ; c'est, avec le peu d'affection que tu peux avoir pour moi, la seule consolation qui me reste. Il n'y a rien de dégradant dans mes défauts, tout nombreux qu'ils sont, et, si je sais que je suis plein d'imperfections, je sais aussi que tu es pleine de bonté.
Je balance depuis quelques instants à te faire une confession, et j'ai tort de balancer, car ce que j'ai fait me pèsera sur le cœur tant que tu ne me
l'auras pas remis. Adèle, pardonne-moi, car j'ai encore enfreint la promesse que je t'avais faite et réitérée. J'ai travaillé cette semaine plusieurs nuits consécutives, mais il le fallait et tu te rappelles que je me suis réservé quelques cas extraordinaires. Je t'ai donc désobéi en me promettant de m'en accuser près de toi. C'est pour toi, Adèle, que je travaille. Ce n'est qu'à force de fatigues et de veilles que je puis espérer de t'obtenir. Ne me condamne donc pas et sois sûre que je ne me résigne pas à manquer à tes ordres sans une nécessité absolue et impérieuse. Il s'agissait d'une chose très importante et très pressée. — J'ai tort de parler de tes ordres, tes moindres désirs, tes dernières prières en sont pour moi et suffisent pour me tracer une voie dont je ne m'écarte jamais que bien à regret.
Je m'aperçois que le temps et le papier vont bientôt me manquer, et cependant que de choses j'ai encore à te dire ! Je te parle si rarement, je te vois si peu ! Chère amie, combien je suis à plaindre et qu'ils sont heureux ceux qui peuvent à toute heure jouir de ta vue, de ton sourire, de tes paroles ! Moi, je suis comme un exilé. Quand je vais chez toi, tout me gêne, tout m'observe. Il faut me contraindre, me dissimuler, et nul être ne porte plus difficilement que moi un masque ou une entrave.
Oh ! quand tout cela sera-t-il fini ? Quand pourrai-je atteindre à l'unique et immense bonheur
que me promet l'avenir? Pardonne à cette lettre écrite si rapidement, au désordre de mes idées, à celui de mon écriture.
Chère et charmante amie, je te verrai donc ce soir ! Oh ! que j'en ai besoin ! Que les semaines sont longues et quel fardeau de tristesse et d'abattement je soulèverai ce soir en entrant chez toi. Adieu. Je t'embrasse bien tendrement.
Soigne ta précieuse santé. Parle-m'en bien au long. Tu dois tous ces détails à ton Victor, à ton mari. Adieu.
Lundi (24 décembre).
Je ne t'aurais pas promis, chère Adèle, de ne point travailler hier soir que cela m'eût été impossible. Comment, encore tout enivré de cette charmante soirée passée à tes côtés, livrer ma tête et mes idées à un travail qui me serait insipide si je ne pensais que ce n'est qu'en travaillant que je puis me créer une existence digne de t'être offerte. Je suis rentré transporté. Quel bonheur sera le mien ! Je me suis couché parce que j'ai pensé que tu te couchais en ce même moment. Longtemps j'ai repassé dans mon esprit les moindres circonstances de ces instants si tranquilles, si courts et si regrettés, passés près de mon Adèle adorée ; longtemps ton souvenir bien-aimé m'a empêché de dormir, et, quand le sommeil est enfin venu, mille rêves de félicité m'ont encore rapporté ton image rayonnante de charme et de douceur.
Chère amie, que ne peux-tu voir mon cœur à nu pour y retrouver ta pensée qui domine sans cesse toutes mes autres pensées. Oh ! combien je t'aime et en quelles expressions de feu te l'exprimer ! Je veux te dire mille fois que je t'aime, je veux que
tu me le dises mille fois. Voilà tout mon bonheur. Quelle langue de génie et d'amour me donnera des mots pour rendre tout ce que je sens pour toi ! Tu es si bonne, si noble, si généreuse ! Toutes tes vertus sont si doucement empreintes sur ton visage que je m'étonne que tous les hommes qui te voient ne soient pas fous de toi. Mais ils ont la vue si basse, le jugement si faible, l'esprit si commun ! Oui, mon Adèle, chacune des grâces de ta figure révèle une des perfections de ton âme. Tu es pour ton Victor un ange, une fée, une muse, un être qui n'a d'humain que ce qu'il en faut pour rester à la portée d'un être terrestre et matériel tel que celui dont tu daignes partager le sort et la vie.
Ne souris pas, chère amie, de ces paroles d'enthousiasme. Quelle créature au monde est plus digne que toi de l'exciter ? Oh ! que ne te vois-tu telle que tu es, telle que te voit celui dont tu seras éternellement la compagne adorée ! L'immortalité de mon âme ne me semblerait qu'un grand et triste désert, si je ne devais le traverser entre tes bras. Oui, mon Adèle, c'est dans tes bras que je vivrai, dans tes bras que je mourrai, dans tes bras que je parcourrai l'éternité. Je m'arrête. Laisse-moi me reposer sur ces idées de bonheur. Un autre jour, je penserai au travail et à la gloire.
Jeudi (27 décembre).
J'ai encore, Adèle, passé mardi une journée bien heureuse, empoisonnée seulement le soir par l'idée que Ton te gronderait peut-être de mon assiduité près de toi. Chère amie, l'idée que tu puisses endurer pour moi le moindre chagrin est l'un de mes chagrins les plus vifs. Je ne comprends pourtant point qu'il puisse y avoir le moindre mal à ce qui me rend si heureux. Quoi qu'il en soit, je sacrifierai tout, mon Adèle bien-aimée, plutôt que de te voir tourmentée à cause de moi. Quand toutes ces contraintes s'évanouiront-elles ? Quand pourrai-je me glorifier à la face du monde de t' aimer, toi dont je suis si fier, toi en qui j'ai mis toute ma gloire et tout mon orgueil ! Que ton Victor, chère Adèle, que ton mari sera heureux le jour où il pourra porter publiquement ce titre, le plus beau de tous à ses yeux! Va, nous serons bien heureux un jour!
Mais nous sommes, ou (pour parler sans présomption) je suis bien à plaindre aujourd'hui. Ne passer sur tant de jours que si peu d'heures auprès de toi, et les voir encore troublées par une gêne
perpétuelle, en vérité, toutes mes autres peines, qui sembleraient peut-être plus douloureuses à un cœur froid, ne sont rien près de celle-là. Tous mes amis, qui me demandent si souvent d'où vient que je parais triste et soucieux, sont loin d'attribuer cette tristesse à sa véritable cause.
Mais, Adèle, tu m'aimes, et mon imagination ne conçoit pas d'effroyable malheur dont cette seule idée ne me console. Elle suffit pour me faire brusquement passer de l'abattement à l'exaltation. Tant que je sentirai que j'ai une vie à donner pour toi, je ne me plaindrai pas de mon partage. Ton esclave, mon amie adorée, n'a-t-il pas deux bras pour construire ton bonheur ? Oh ! je t'en supplie, aime-moi et ne doutons pas de l'avenir. Marchonsy avec un cœur fidèle et un front serein. Enseignemoi, toi qui es la plus noble des créatures semblables à Dieu, enseigne-moi tes angéliques vertus, car je ne vaux rien que par toi. Si je peux jusqu'ici dérouler toute ma vie sans rougir, n'est-ce pas à toi, Adèle, que je le dois? Si, aujourd'hui, je ne trouve aucun remords parmi tous mes chagrins, ne le dois-je pas à l'influence protectrice de ton être sur le mien ? Combien je dois t 'aimer, toi qui m'as préservé de tout, qui me conduiras à tout ! Combien je t'aime, toi à qui je dois de pouvoir t' aimer d'une manière digne de toi ! Que tu m'aimes aussi un peu, et le malheur n'est rien !
Vendredi (28 décembre 1821).
Il y a juste aujourd'hui deux ans, mon Adèle bien-aimée, que je passai une soirée bien enivrante et dont le souvenir restera toujours entre mes plus doux souvenirs. Nous allâmes ensemble pour la première fois au spectacle.
C'était aux Français, te le rappelles-tu? On donnait Hamlet. Dis-moi, chère amie, as-tu conservé quelque idée de cette charmante soirée? Te rappelles-tu que nous attendîmes bien longtemps ton frère dans la rue voisine du théâtre et que tu me disais que les femmes étaient plus aimantes que les hommes? Te rappelles-tu que, durant toute la représentation, ton bras resta appuyé sur le mien ? que je t'entretins de malheurs imminents et qui, en effet, ne tardèrent pas à nous frapper ? que je te répétai bien des fois qu'une soirée aussi heureuse ne se représenterait pas de longtemps ?...
O mon Adèle, quand je songe que deux ans se sont écoulés depuis ces délicieux moments et que les moindres circonstances en sont encore dans mon cœur comme des événements d'hier, je me
demande s'il en est de même pour toi, si ta mémoire a été aussi fidèle, et je me le demande en tremblant, car il y aurait de la présomption à le croire, et cependant si tu as oublié tout cela, tu ne m'aimes pas. 0 dis-moi que tu ne l'as pas oublié ; dis-moi, je t'en supplie, que tu as quelquefois, durant ma longue absence, pensé avec regret à ces instants sitôt passés...
Chère Adèle ! combien de fois j'y ai songé, moi, avec désespoir ! Mais qu'importe aujourd'hui cette pénible épreuve, puisque tu m'appartiens enfin, du moins en espérance et en avenir ! Qui osera, maintenant que je te tiens, t'arracher de mes bras ! Hélas ! il y a deux ans, j'étais tranquille et serein auprès de toi, et, quatre mois plus tard, je devais me courber sous le plus affreux des malheurs, je devais être séparé de toi ! Aujourd'hui, si je te vois avec plus de gêne et moins de facilité qu'alors, c'est du moins avec plus de sécurité. Car il faudrait que l'enfer tout entier fût dans mon avenir, pour que tu ne fusses pas à moi tôt ou tard.
Mon sort est bien simplifié ; je n'ai plus que deux perspectives, toi ou la mort. Rien ne peut m'enlever à mon Adèle. Famille, parents, tout cela, sans toi, serait tout pour moi ; près de toi, ce n'est rien. Je suis une chose qui est à toi.
Samedi (29 décembre).
Je relis bien souvent tes charmantes lettres. Elles me rendent quelque chose de ta présence. Je m'étonne, chère amie, que cette correspondance si douce pour moi te laisse encore quelques scrupules ; car la manière même dont tu t'accuses de n'en pas avoir me prouve qu'il t'en reste encore. Ne te souviens-tu donc jamais que je suis ton mari, que je dois être le confident unique et le dépositaire légitime de toutes tes pensées ; que cette communication mutuelle et intime, qui ne nous est permise que par lettres, est un de mes droits comme un de tes devoirs. O mon Adèle, ne me parle plus, je t'en conjure, de ta crainte d'être mésestimée de moi ! faut-il te répéter sans cesse que tu me causes un violent chagrin ? Sois sûre de ton Victor, je t'en prie, aie confiance en celui qui vit tout en toi et pour toi. Ne me force pas, comme tu le dis toi-même avec tant de grâce, à défendre ma femme contre ma femme.
Oui, je suis fier de mon épouse adorée, de ma charmante et bonne Adèle, et ce n'est pas de la vanité, c'est de l'orgueil et de l'orgueil le plus pur.
Tes vertus sont mon trésor, tes perfections sont mon bien, et je les défendrai contre tes propres attaques avec la jalousie d'une mère et la fierté d'un époux.
Quand je t'ai dit que ton âme comprenait la poésie, je n'ai fait que te révéler une de ses célestes facultés. Les vers ne sont donc pas de la poésie? demandes-tu. Les vers seuls n'en sont pas. La poésie est dans les idées, les idées viennent de l'âme. Les vers ne sont qu'un vêtement élégant sur un beau corps. La poésie peut s'exprimer en prose, elle est seulement plus parfaite sous la grâce et la majesté du vers. C'est la poésie de l'âme qui inspire les nobles sentiments et les nobles actions comme les nobles écrits. Un poëte malhonnête homme est un être dégradé, plus bas et plus coupable qu'un malhonnête homme qui n'est pas poëte.
C'en est assez sur toutes ces choses indifférentes et que tu sens d'ailleurs plus que je ne peux le dire. Je voudrais seulement que tu pusses savoir combien ton âme est belle, grande et poétique. Quand nous serons unis, chère amie, ce sera toi qui m'inspireras, toi que je consulterai sur tout ce que je ferai, et c'est ainsi qu'après t 'avoir dû mon bonheur, je te devrai encore ma gloire si j'y suis appelé.
Sois donc satisfaite de toi sans cesser d'être modeste. La modestie te va si bien ! Mais distingue la modestie qui consiste à ignorer ses avantages, de
celle qui se borne à les rapporter à d'autres qu'à soi, à faire hommage à Dieu des dons de la nature et à ses parents de ceux de l'éducation. Cette dernière est la seule vraie, la seule durable. Elle sauve du faux orgueil et mène à la juste fierté.
Je t'ennuie, ma chère et noble Adèle, car tu sais tout cela mieux que moi. Pardonne-moi et ne t'en prends qu'à toi, car c'est toi qui, par tes scrupules et tes craintes, me conduis à ces tristes et insipides dissertations. Elles sont cependant utiles en ce qu'elles te prouvent que mon estime pour toi n'est pas moins fondée que ma tendresse.
Adieu ! j'ignore si tu pourras lire ce griffonnage. A tous les mots qui t'échapperont substitue je t'aime, tu en auras toujours la pensée.
Après la longue et douloureuse séparation, on a vu Victor reprendre les douces habitudes de son amour retrouvé. Il a pu revoir Adèle, fréquemment chez elle en présence de ses parents, et quelquefois seule dehors ; il l'a accompagnée avec sa mère au théâtre ou en promenade ; enfin il lui a écrit et elle lui a répondu ; joies précieuses en comparaison de la triste année solitaire ! mais il s'y mêlait pour Victor une inquiétude, une inquiétude mortelle.
Plus de six mois s'étaient écoulés depuis la mort de Mme Hugo, la nouvelle année 1822 allait s'ouvrir, et rien n'était changé dans la situation matérielle de Victor. Son père n'avait pas donné le consentement nécessaire, et même ignorait entièrement son amour. Quant à la place ou pension promise, elle semblait reculer sans cesse. Combien de temps cela durerait-il encore ?
M. Foucher, bonhomme, aurait peut-être pris patience ; mais, autour de lui, l'oncle Asseline et sa femme, Victor Foucher, le frère aîné, les amis, surtout les bonnes amies, s'étonnaient des retards, s'effrayaient des assiduités de l'amoureux, parlaient de la réputation d'Adèle compromise. On
s'en prenait à la pauvre Adèle elle-même, qui s'en plaignait à Victor ; cruelle anxiété pour l'âme susceptible du poëte.
Il avait beau reculer l'instant suprême où son sort se déciderait, il fallait mettre fin à ces tracasseries, prendre une résolution, agir. Il ne se préoccupait qu'à demi de la pension ; il travaillait à son roman, il travaillait à un drame, il sentait déjà sa puissance ; l'argent, il le trouverait. Sa grande perplexité, c'était le consentement à obtenir de son père.
Cette perplexité, qui l'avait tant déchiré déjà pour sa mère, combien elle était aujourd'hui plus grave ! Si le général Hugo refusait son consentement, il faudrait, pour s'en passer légalement, attendre la grande majorité de Victor, attendre cinq ans ! Victor ne pouvait même penser à demander à la famille Foucher une si longue patience. Lui-même supporterait-il la souffrance de la solitude et de la séparation sans espérance ? Alors Adèle n'existerait plus pour lui ? alors ?... Quand on songe à la force qu'avait prise sur lui son amour et aussi à la gravité mélancolique et même sombre de cette âme ardente, on ne peut s'empêcher de croire que la question qu'il poserait à son père serait une question de vie ou de mort.