‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 10 sur 194 · POUR SERVIR D'INTRODUCTION · texte numérisé non relu

POUR SERVIR D'INTRODUCTION

AU COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE PRONONCÉ LE LUNDI 30 OCTOBRE 1848 DANS LA SALLE ACADEMIQUE DE L’C N I V E n S I T Ë DE LIEGE

Messieurs,

Mon premier mot est pour réclamer votre bienveillance. Nommé par le Roi, appelé par la confiance du Gouvernement à une chaire longtemps occupée par un maître excellent et vénéré 1 , associé tout d’abord comme collègue aux hommes distingués qui - composent cette Université savante, j’ai beaucoup à faire pour justifier cet honneur. Tous mes efforts seront consacrés à y réussir. Vous seuls pourtant. Messieurs, pouvez me mettro à même d’atteindre complètement un but ,et un objet qui n’est autre que vous. La parole du maître ne saurait, avoir son entier effet et son inspiration véritable que dans une communication vive et sentie avec le jeune auditoire. Ce n’est pas en un jour qu’une telle sympathie se conquiert; j’espère la gagner avec le temps; mais, dès le premier jour, qu’il y ait au moins entre nous un premier lien.

1 M. Lcsbroussart, auteur de Fables et d’un grand nombre d’cçriis

Pourquoi ai-je désiré venir ici, hors de mon pays, parmi vous? Messieurs, permettez-moi de m’adresser cette question comme en votre nom, afin de me donner le droit d’y répondre. Je ne voudrais pas, et vous ne voudriez pas qu’il y eût dans mes paroles rien qui pût paraître un reproche , une ingratitude pour ce que j'ai quitté ; mais ce que je suis venu chercher en Belgique, Messieurs, je puis hautement le dire : j’y suis venu chercher un pays d’entière et de véritable liberté. Cette liberté, je le sais (et je l’ai déjà éprouvé peut-être), a bien quelques petits inconvénients pour ceux même qui l’estiment à si haut prix; mais quand elle est véritable, c’est-àdire quand elle sait elle-même se limiter au sein de l’ordre et respecter en définitive les droits de chacun, elle vaut la peine qu'on fasse quelques pas pour elle. On a, dans ces derniers temps , inventé ou renouvelé bien des devises dont les murs se sont tapissés et dont les carrefours ont retenti : pour moi, je n’en sais qu’une que j’ai toujours ambitionné de voir inscrite au seuil, au foyer de toute existence d’homme de Lettres, et de la mienne en particulier : liberté et dignité.

J’ai hâte d’en venir aux sujets d’étude paisible qui doivent seuls nous occuper et desquels nous n’avons aucun de nos instants à distraire si nous voulons y suffire. Et d’abord il mümporte d’établir dans vos esprits comment je comprends mes nouveaux devoirs, et quelle différence je fais entre la charge du professeur et le rôle de l’écrivain. '

L’écrivain (je parle surtout de l’écrivain critique, de celui qui traite à peu près des mêmes matières que 'le professeur) est ibre, indépendant; il n’a, dans la variété de sa course, à suivre, s’il le veut, que son instinct individuel et ses goûts di-* vers. Éclaireur avancé, armé à la légère, il pourra sortir souvent de la route tracée pour tenter l’aventure, pour reconnaître ce qui a pu échapper au gros de l'armée, pour accroître, s’il se peut, le butin commun. Quoique, dans ce genre d’histoire qui s’applique aux monuments de l’esprit, le hasard ait moins de part que dans les résultats de l’histoire générale, il y entre aussi pour quelque chose : les livres et les auteurs ont leurs destinées, comme le reste. Il s’agit donc, pour l’écrivain

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