CARACTÈRE HISTORIQUE DE NOTRE ÉPOQUE
critique doué de curiosité et enclin à l’investigation, de réviser parfois les arrêts sévères, de corriger les préférences trop inégales, de protester, — non pas, c’est inutile, — mais de disserter à propos de certains jugements consacrés, et d’amener ainsi des explications qui rendent les classements plus justes, les conclusions plus larges et plus compréhensives. En un mot, on pourra par moments avoir l’air de harceler la tradition, afin de la forcer à devenir plus complète et plus fidèle. Dans ce procédé du critique, il se glissera sans doute plus d’une chance de témérité et d’erreur : cela le regarde, car c’est en son propre nom, c’est à ses risques et périls qu’il se conduit.
La position du professeur est tout autre, et son devoir autrement tracé. Guide reconnu, il devra peu s’écarter de la grande route, ou, s’il en sort un moment, bien savoir d’avance où il se dirige, et ne se pas attarder dans les sentiers. Toute école buissonnière lui est interdite; il va droit aux monuments. Sans s interdire ce qui peut en diversifier les alentours, il s’attachera .■>ud°ut à ce qui peut en éclairer les accès. A l’époque de critique avancée où nous sommes parvenus, tout a été dit à peu près an sujet des principales œuvres, tout a été controversé, de ce qui pouvait l’ètre. En tenant compte de la différence des points de vue et en tâchant d’en tirer de jmtes lumières, celui qui enseigne saura se garantir des partis exclusifs. Le caractère de notre époque est historique plutôt que dogmatique. Madame de Staël l’a depuis longtemps remarqué : parlant du/ premier écrit de M. de Barante, du Tableau de la Littérature au dix-huitième Siècle, et de l’esprit d interprétation un peu circonspect que le jeune critique y avait porté : « Le dix-huitième siècle, disait-elle, énonçait les principes d’une manière trop absolue; peut-être le dix-neuvième commentera-t-il les faits avec trop de soumission. L’un croyait à une nature de choses, l’autre ne croira qu’à des circonstances. L'un voulait commander l’avenir, l’autre se borne à connaître les hommes. » Pourtant, connaître les hommes n’est pas assez quand \ il s’agit des oeuvres; et tout en s’appliquant à bien caractériser les productions de l’esprit comme l’expression d’un temps
et d’un ordre de société, on ne saurait négliger d’y saisir ce
qui n’est pas de la vie passagère, ce qui tient à la flamme I nmortclle et sacrée , au génie môme des Lettres.
Ce génie, une fois excité, ne se tient pas immobile et ne s’enferme pas dans les formes toujours étroites des écoles. Ceux qui en sont digneschoisissent eux-mômes l’autel où ils allument leur flambeau. Les uns entrent dans le royaume du Grand et du Beau par Homère et par Sophocle, les autres par Dante, les autres par Shakspeare. Gardons-nous de diminuer les accès et de fermer aucune voie. La route qu’il nous est donné de parcourir doit être une des principales; elle ne sau rait être la seule. On ne peut étudier en détail que quelques monuments. Saluons de loin plus d’un temple sur les collines, indiquons les sentiers qui y mènent, et laissons faire : il est bon que chacun ait à gravir. Si le maître a, sur quelques points, pes vues qui lui soient plus particulières, il se bornera à les faire sentir au passage, sans y abond^et sans y tpop insister Il informera la coksfiip ; nce littéraire dfiWlèvcs, sans prétendi r. la soumettre. Il est un certain milieu éloigné de toute sec*, et de toute doctrine singulière : c'csi la région véri;abte ou l’enseignement doit rester.
La tradition a mille fils et mille nœuds dont l'ensemble faisait sa force : ces liens passe sum en train de se brise', chaque jour; nous essayerons d’en renouer du moins quelques-uns. Nous vivons à une époque peu propice à la durée • des choses délicates : et quoi de plus délicat que la transmission littéraire? L’autre jour, en quittant Paris (permettez-moj ce souvenir), je voyais un exemple frappant de ces vicissitudes qui ne se bornent pas seulement aux empires, et qui s’étendent au théâtre des choses - de l’esprit. La Harpe, Messieurs, était un éminent critique; ses défauts, tout le monde les sai; aujourd’hui, et nous avons été assez vif à les dénoncer nousr môme ; mais ses qualités littéraires étaient rares : il avait l’enthousiasme du goût. Le plus distingué des élèves de Voltaire, il fut en France le premier qui introduisit régulièrement l’éloquence dans la critique. Ses Cours que nous lisons encore avec profit, et qui pour de certaines pages d’analyse, dans les matières qu’il possédait bien, n’ont pas été surpassés, — ses
l’athénée, estaminet DES NATIONS 2.)
Cours ont eu, à leur début, un succès dont son livre , tel qu’il existe, ne saurait donner une juste idée. La Harpe lisait, mais il lisait admirablement, et l’on n'était point alors habitué aux miracles de la parole improvisée, de même qu’on n’eût pas supporté volontiers les tâtonnements et les à-peu-près qu’elle impose. C’était au Lycée (autrement dit à l’Athénée), vers 1787 que La Harpe lisait ses leçons durant les dernières années* brillantes et paisibles qu’a eues le règne de Louis XM,
L’élite de la société se réunissait à ces séances, les lettrés, les jeunes gens, les femmes du monde : c’était une fête de l’esprit.
Lorsqu’ après les mauvais jours de la Révolution il reparut dans la même chaire du Lycée, il y retrouva un succès pareil, bien que moins pur et trop empreint des passions déclamatoires de l’époque. Quoi qu’il en soit, cette chaire du Lycée y honorée par un tel succès, par un tel concours d’auditeurs, - y était restée célèbre : Garat, Chénier, Ginguené, Lemcrcier, — X des savants diserts tels'que Fourcroy ; — plus tard, Gall, benjamin Constant, M. Mignot', s’y étaient successivement assis.
L’autre jour donc, depuis Février de cette annee, passant par la rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Valois, j’aperçus un magnifique estaminet, dit l 'Estaminet des Nations , tout éblouissant de lumières : j’hésitai d’abord à y reconnaître les salons du respectable et toujours un peu sombre Athénée. Je montai pourtant, je» voulus m’assurer du lieu : c’était bien le même.
Là oirîes derniers' vieillards du dix-huitième siècle s’étaient • réunfs, et où j’avais entendu causer Lacretellc aine, Tracy, Baunoü, on jouait autour d’un immensé billawl; et la place justement qu’avait’ occupée la chaire, le fauteuil de La Harpe et de ses successeurs, n’ offrait plus à mes yeux qu une table où fumait le punch : .permis à tous de s’y asseoir. J’étais le seul qui appQEjât dans ces lieux un souvenir.
De telles transformations, ne seraient qu un accident, une simple vicissitude tombant sur des objets matériels, si 1 esprit des choses du moins se .maintenait et survivait, si la vie littéraire , éclipsée d’un 'côté, se transportait au même moment ailleurs, et s’il n’y avait que déplacement dans la marche toujours visible du divin flambeau :