‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 110 sur 194 · UNE PYRAMIDE OU UN SARCOPHAGE POUR TOMBEAU · texte numérisé non relu

UNE PYRAMIDE OU UN SARCOPHAGE POUR TOMBEAU

vu naître est sublime : ses vagues seront bien belles en venant se briser autour du rocher de ma tombe. » On y peut voir une préoccupation personnelle bien persistante, un désir d’art et d’effet bien prolongé; mais un tel mode de personnalité n’est pas vulgaire

Le discours du Père Aubry à Atala et à Chactas est célèbre. Combien de fois quelques-unes de ces paroles ont été répétées depuis sans qu’on se rappellât bien d’où elles étaient tirées 1

« L’habitant delà cabane et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l’on s’est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois ! »

Un spirituel critique, mais des plus étourdis, citait un jour ces paroles comme étant de Bossuet : elles ont un faux air de Bossuet en effet ; mais il en est d’autres, à côté, qui seraient plus dignes de lui être attribuées en ce qu’elles sont plus simples :

J « Est-ce votre amour que vous regrettez ? Ma fille , il faufdrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le cœur de

* « Pour moi, dit-il quelque part, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande Pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d’un esprit magnanime. L’idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations , les mœurs , les lois , les âges, à se briser au pied d’un cercueil, ne saurait être sortie d’une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil, c’est du moins un grand orgueil. Une vanité comme celle de la grande Pyramide , qui dure depuis trois ou quatre mille ans, pourrait bien à la longue se faire compter pour quelque chose. » ( Itinéraire ). — Étant ambassadeur à Rome en 1829, il eut, un moment, l’idée de se choisir un sarcophage antique pour cercueil : « Mes fouilles vont bien , écrivait-il à M roc Récamier : je trouve force sarcophages vides-, j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée... J’aurai du moins un grand tombeau en échange d’une petite vie. » — Quel arrangement et quelle pose jusque dans la mort ! 1

l’homme , et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempête. »

Et cette pensée qui scandalisait si fort l’abbé Morellet :

/« Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles; il faut tôt ou tard qu’elles finissent, parce que le cœur / de l’homme est fini ; c’est une de nos grandes misères : nous [ ne sommes pas même capables d être longtemps malheul reux. »

L'abbé - philosophe prétendait au contraire que l’homme, puisqu’il avait la faculté de se consoler, en était, par là même , moins [ misérable . Ata bonne heure 1 c’est selon le sens où on le prend. Il n’y a quFTninïFre d’entendre les choses.

4 A côté de ces grandes paroles qu’un Bossuet ne désavouerait pas, il en est de plus neuves, de plus particulières en images, et qui ne peuvent être signées que de Chateaubriand, mais qui sont belles encore :

« Le cœur, ô Chactas ! est comme ces sortes d’arbres qui ne donnent leur baume pour les blessures des hommes, que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes *. »

Et encore, pour exprimer qu’il n’est point de cœur mortel qui n’ait au fond sa plaie cachée :

« Lecœurleplus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alaéhua : la surface en paraît calme et

* M. de Lamartine, parlant du jeune Dauphin dans cette Histoire des Girondins où il y a des émotions et des scènes pour tout le monde, a dit avec ce talent qui, par malheur, ne l’abandonne jamais : « L’enfant, précoce comme les fruits d'un arbre blessé, semblait devancer de l'intelligence et de l’âme les enseignements de la pensée et les délicatesses du sentiment. »

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