‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 131 sur 194 · LIEUX -COMMUNS · texte numérisé non relu

LIEUX -COMMUNS

fauteuil (ce qui pourtant a bien aussi son avantage et son agrément). —

J’ai dit que le Génie du Christianisme se compose d’une suite de tableaux. Les uns sont factices et de propos délibéré; les autres sont observés] et plus vrais : cela se sent aussitôt. On sent dans les premiers un peintre qui se pose devant sa toile et qui se dit : Je veux faire un tableau. Mais dans les seconds règne un grand sentiment de nature et une belle critique littéraire.

La première partie du Génie du Christianisme est la plus factice, la moins attrayante ; elle est aussi la plus faible. La rhétorique proprement dite , une rhétorique transcendante’, y a une grande part. C’est qu’en effet l’auteur y traite des Mystères, des Sacrements, des trois Vertus théologales, du Décalogue, de la Cosmogonie de Moïse, de la Chute, du Péché originel, du Déluge, tous objets qui peuvent prêter au tableau , mais qui demandent encore un autre mode de démonstration et d’ex position. Le lieu commun y domine, revêtu de magni- I licence, lieu commun pourtant s’il en fût jamais. L’au- j teur commence ainsi sur les Mystères '

« II n’est rien de beau, de doux, de grand dans la vie, que les choses mystérieuses. Les sentiments les plus merveilleux, sont ceux qui nous agitent un peu confusément. La pudeur, l’amour chaste, l’amitié vertueuse , sont pleines de secrets. On dirait que les cœurs qui s’aiment s’entendent à demi-mot, et qu’ils ne sont que comme entr’ouverts. L’innocence à son tour, qui n’est qu’une sainte ignorance, n’est-elle pas le plus ineffable des mystères? étc., etc. »

De tels préambules sont, je le répète, des lieux eom-

1 Ce qu’on appelait autrefois rhétorique s'appelle aujourd'hui poésie. De ce que le rhéteur et le sophiste est déguisé en poète, on croit qu’il a disparu. Tel se (latte toujours d’être un poète qui n’est le plus souvent qu’un magnifique rhéloriden.

dOO CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE

muns qui s'appliqueraient à bien des choses, et qui certainement ne s’appliquent pas plus au Christianisme qu’à toute autre religion. L’auteur confond le mystère qui est vague, et les Mystères, au sens chrétien, qui sont une chose fort positive. Quand il veut aborder ces derniers Mystères, la Trinité, la Rédemption, l’Incarnation, iljse perd dans les images; il en est réduit à chercher

le côté poétique de ces redoutables obscurités :

« La Trinité confond notre petitesse, accable nos sens de sa gloire, et nous nous retirons anéantis devant elle. Mais la touchante Rédemption, en remplissant nos yeux de larmes, les empèche’d’ètre trop éblouis, et nous permet du moins de les fixer un moment sur la Croix. »

Il sent lui-même le côté faible, et il laisse échapper l’objection : « Des images ne sont pas des raisons, dirat-on peut-être ; nous sommes dans un siècle de lumières qui n’admet -rien sans preuves... On ne manquera pas de s’écrier : Eh! qu’est-ce que tout cela prouve , sinon . que vous savez plus ou moins bien faire un tableau?... »

Il a beau essayer de répondre à cette objection qu’il soulève, il n’y parvient pas d’une manière satisfaisante, et ou reste en droit de lui dire : Parlez-nous d’un Mystère parce qu’il est grand , redoutable et vrai; mais venir nous en parler et nous le prêcher parce qu’il est beau, c’est puéril. De môme pour un Sacrement : parlez-pous-en parce qu’il est souverain, efficace et salutaire; mais venir nous le prêcher parce qu’il doit nous sembler touchant et beau, c’est nous traiter comme des • enfants qu’on gagne avec des images. « Supposé même •que la Communion fût une cérémonie puérile , dit en un endroit l’auteur, c’est du moins s’aveugler beaucoup , de ne pas voir, etc. » Mais ce sont là de ces suppositions que les Dogmes saints ne supportent pas un seul

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instanl. Évidemment la méthode de sentiment et d’imagination n’a nulle place ici, dans cette portion réservée du sanctuaire. Tout y est subordonné au Vrai. Il n’est point permis d’y prononcer d’autre mot que celui de vérité. L'imagination peut se jouer autour des portiques, et tout au plus dans le vestibule du temple, mais non pas ailleurs.

Le chapitre sur la Communion se terminait dans le principe par cette conclusion :

« Nous ne savons pas ce qn’on peut objecter contre un Sa- • crement qui fait parcourir un tel cercle d’idées poétiques, morales, historiques et métaphysiques ; contre un Sacrement qui commence avec des Heurs, de jeunes années et des grâces, et qui finit par faire descendre Dieu sur la terre , pour le donner en pâture spirituelle à l’homme. »

Comment! vous ne savez ce qu’on pourrait objecter... Mais on pourrait tout objecter contre une telle institution malgré les grâces et les / leurs , si ce n’était pas un Sacrement réel et fondé en vérité. Cette phrase étrange a disparu et a été élaguée dans les éditions dernières, mais l’esprit qui l’avait dictée circule dans toute la branche.

C’est sur celte partie de l’ouvrage que tombe avec justesse la critique de Ginguené, qui disait :

« Et d’abord qu’cst-ce que cet ouvrage? Est-ce un livre dogmatique, ou une poétique, ou un traité de philosophie morale? Si c’est le premier, la partie poétique est de trop, ou n’est pas ce qu’elle devait être... Si c’est une poétique ou un traité sur le parti que les poètes modernes pouvaient tirer de la Religion chrétienne (et ce sujet pouvait être riche et intéressant à traiter), toute la partie dogmatique est au moins superflue. Si Aristote s’était proposé d’analyser dans sa Poétique l’emploi que les grands poètes grecs avaient fait de la mytho-

logie, et celui qu’on en pouvait faire encore, il n’eût certainement pas commencé par démontrer la vérité de tous les dogmes du polythéisme ; c’était l’affaire des hiérophantes et des prêtres de Jupiter 1 ».

L’analyse de Ginguené nous montre de plus combien l’auteur a profité des critiques pour corriger cette partie de son ouvrage dans les dernières éditions :

« Des Mystères il passe aux Sacrements ; on ne doit pas être surpris qu’en traitant de l’Ordre et du Mariage, il examine à fond le vœu du célibat sous ses rapports moraux, et qu’il le regarde comme la plus morale des institutions... Ce sujet de la virginité , qui lui inspire des idées si peu communes , est tellement de son goût, qu’après en avoir parlé plusieurs fois accessoirement et par occasion, il le traite ex professo dans tout un chapitre, qu’il intitule très-sérieusement : Examen de la Virginité sous ses rapports poétiques. Ce n’est pas, on peut le croire, un des moins curieux de l’ouvrage; il faudrait le citer tout entier, de même que l’auteur y a compris la nature entière. Contentons-nous de ce grand trait qui termine et couronne tous les autres. « Ainsi la Virginité, remontant depuis « le dernier anneau de la chaîne des êtres jusqu’à l’homme, o passe bientôt de l’homme aux Anges, et des Anges à Dieu,

« où elle se perd... Dieu est lui-même le grand Solitaire de « l’univers, l’étemel Célibataire des mondes. »

1 Et M. Vinet a dit aussi : « Il en a trop fait pour une simple poétique , et trop peu pour une apologétique. .. Le théologien et le peintre s’embarrassent mutuellement; ils échangent et confondent leurs arguments... On dirait, quand la preuve fait défaut, que l'image est là pour faire le compte. » — Il faut lire les articles de Ginguené dans la Décade (30 prairial, 10 messidor et 20 messidor an X, 19 et 29 juin, 9 juillet 1802), et non dans les Œuvres de Chateaubriand, où ils sont tronqués. C’est au sujet de ces articles que Benjamin Constant écrivait à Fauriel (Genève, 28 messidor an X, 17 juillet 1802): « Je viens de lire dans la Décade, avec un bien grand plaisir, l’extrait de Chateaubriand, par Ginguené. On voit que l’auteur de cet extrait avait commencé avec le désir de nôtre pas trop sévère et de ne pas blesser l’auteur, et qu il a été graduellement emporté par la force de la vérité et par l’amour de la philosophie et de la république. » (Style du temps.)

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