ÉRUDITION INSUFFISANTE
Ce grand Solitaù'e et ce Célibataire des mondes a disparu dans les éditions corrigées.
De grandes beautés se mêlaient pourtant aux défauts de cette première partie et les recouvraient par places, si elles ne les rachetaient pas. Il suffirait de citer la belle scène du dernier des Sacrements , de Y Extrême- Onction : « Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre, venez voir mourir le fidèle... » L’auteur, il est vrai , se sent dans cet apprêt; j’aperçois le doigt du peintre , et presque du décorateur; mais, à ce prix, le tableau a de la beauté et même de la vérité.
Le chapitre où l’auteur compare les lois morales des différents peuples de la terre, quelques lambeaux des lois de l’Inde, de l'Égypte, des lois de Zoroastre, de Minos, de Solon, etc., avec celles de Moïse; le chapitre où il veut prouver la supériorité de la tradition de Moïse sur toutes les autres cosmogonies, étalent une érudition incomplète, partiale, insuffisante. Ces endroits et beaucoup d’autres, surtout dans leur rédaction première, offraient une large prise à la critique, et, pour un esprit philosophique un peu rigoureux, il y avait en effet de quoi faire tomber le livre des mains dès le premier volume 1 . L’auteur aurait bien dû mieux écouter
* On peut noter, chemin faisant, une page brillante et ingénieuse sur Y astronomie , née chez les pasteurs, et toute peuplée d’images et de dénominations rurales, une page digne d’Ovide dans les Fastes. Mail’auteur a une singulière manière de vouloir prouver la Chute, en noudécrivant les singularités du serpent, qu’il se donne les airs d’avoir profondément étudié : « Le serpent a souvent été l’objet de nos observations; » et il en conclut que « tout est mystérieux, caché, étonnant, dans cet incompréhensible reptile ; que ses mouvements diffèrent de ceux de tous les autres animaux ». Peu s'en faut qu'il n'y voie un miracle , comme si la zoologie ne tenait pas compte de l’organisation des reptiles, aussi bien que de celle des poissons et des oiseaux. Le serpent se meut comme tous les êtres organisés, conformément à son organisation même. L’historiette du Canadien et de sa flûte, qui vient à ce
sur ce point les délicats et charmants avis que lui faisait parvenir par M me de Beaumont l’aimable critique intérieur que nous aimons tant à citer, M. Joubert. C’était en effet au village de Savigny,cbez M œe de Beaumont même, dans l’automne de 1801 , que le jeune écrivain faisait en toute hâte ses extraits d’érudition ecclésiastique quelque peu indigeste, et cette aimable femme l’y aidait de son mieux; singulier collaborateur, toutefois , en matière d’orthodoxie 1 Mais le monde était si brouillé alors qu’on n’y regardait pas de si près, et l’Église a toujours passé beaucoup à ses défenseurs. — M. Joubert donc craignait ces hors-d’œuvre de science dans un ouvrage qui devait être tout de charme et de persuasion. — La vérité n’est jamais mieux dite que quand elle se dit de près et qu’elle sort de la bouche ou de la plume d’un ami intime. Ces sortes de confidences et de contradictions intestines arrivent rarement au public; mais, s’il pouvait les surprendre, tout le travail de la critique lui serait épargné : il la trouve-
propos, est agréable , mais elle n’est bonne qu’à faire dire à tout esprit réfléchi : Qu’est-ce que cela prouve? Et ici remarquez qu’on ale droit d’élever cette question, sans ressembler à ce géomètre qui la faisait en venant d’enlendre de la musique ; car l’historiette est donnée à titre d’argument , comme une' sorte d’induction en faveur des vérités de l’Écriture. — Le tableau du Déluge est plein d’antithèses à la Girodet; mais surtout l'auteur fait preuve d'une grande complaisance quand il croit voir des attestations du Déluge dans les phénomènes météorologiques les plus simples, ou même dans de pures métaphores : «Le soleil n'eut plus pour trône au matin, et pour lit au soir, que’J'é* lément humide, où il sembla s’éteindre tous les jours, ainsi qu'au temps du Déluge. Souvent les nuages dmciel imitèrent des vagues amoncelées, des sables ou des écueils blanchissants... Il naquit dans les lieux les plus arides des arbres dont les branches affaissées pendirent pesamment vers la terre, comme si elles sortaient encore toutes trempées du sein des ondes... b II semble que les saules pleureurs naissent de là. A tout instant ce sont de ces vains mirages de l'imagination. Tout dans ces pages atteste le pur jeu du talent et l’absence totale de gravité.
M. JOÜBERT A M me DE BEAUMONT 305
rait là, fine, juste, tempérée, exquise, définitive. Croyez bien que si quelqu’un a su les défauts de Luther, ç’a été Mélanehthon ; si quelqu’un a connu le défaut de la cuirasse du grand Arnauld , ç’a été Nicole. Ainsi dans tous les groupes religieux, politiques, intellectuels, littéraires, où il y a eu des gens d'esprit, et il s’en glisse aisément partout. Seulement quand ils se mêlent de juger les leurs , ils ne prennent ni porte-voix ni trompette, ils parlent bas, et du dehors il est souvent impossible de les entendre. Que si leur parole nous arrive par quelque heureux accident, pe manquons pas de la recueillir et d’en faire notre profit.
. « Dites-lui qu'il en fait trop (écrivait M. Joubert à Mme de
f Beaumont) ; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées; que c’est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c’est de la beauté, et non pas de la vérité, qu’on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu’enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le Christianisme, et non pas sur le Christianisme pour faire ..aimer Chateaubriand. J’avouerai, à la suite de ce blasphème, qu’il ne doit rien dire, lui, qu’il ne croie la vérité; que, pour le croire, il faut qu’il se le prouve, et que, pour se Le prou* ver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compull ser, etc. Mais, hors de là, qu’il se souvienne bien que toute \ étude lui est inutile; qu’il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le Christianisme, et qu’il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d’être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu’à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transpoi'ter les autres hors et loin de tout ce qui est connu : cette règle, trop négligée, et que les savants même en titre d’office devraient observer jusqu’à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir 1 . Je ne veux
Bien au contraire , il ne l’a jamais caché. Il nous a étalé à satiété
pas qu’on soit un charlatan, et qu’on use en rien d'artifice; mais je veux qu’on observe l’art. L’art est de cacher l’art 1 . Notre ami n’est point un tuyau, comme tant d’autres, c’est une Source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations ^ont, pour la plupart , des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu’à l’Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures : que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l’appui de chaque air ^Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots , sa prose est de la musique et des vers. Qu’il fasse son métier : qu’il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par 6a magie; il y laisse entrer des voix qui n’ont rien de surhumain , et qui ne sont bonnes qu’à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses infolio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d’en faire ce qu’il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d’en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale ; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le Christianisme; à respirer avec quelque plaisir l’encens qu’il offre au Ciel; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu’on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l’œuvre de la Religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l’homme une fois , elle s’en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n’entre point dans ses tem-
toutes ses notes en volumes. Par exemple , les Martyrs sont pleins d’érudition et en font montre. Puis sont venues les notes des Martyrs. — Puis la Défense des Martyrs. — Puis l'Itinéraire. Enfin les Études historiques, dernier résidu des doctes matériaux. — Il ne nous a fait grâce de rien.
* On sait les beaux vers du Tasse dans la description des Jardins d’Armide ( Jérusalem , chant xvi) :
E quel che ’l bello e’1 caro accresce ali’ opre,
L’arte che tullo fa, nulla si scopre