HISTOIRE NATURELLE RELIGIEUSE
pies , bien préparé , sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l’envie d’y revenir. C’est à quoi il faut se borner; c’est ce que M. de Chateaubriand peut faire. Mais qu’il écarte la contrainte ; qu’il renonce aux autorités que l’on ne veut plus reconnaître; qu’il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement? qui soient du temps et de l’auteur.
« Il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde, a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances *. Dites-lui de remplir son sort et d’agir selon son instinct. Qu’il file la soie de son sein; qu’il pétrisse son propre miel; qu’il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou. Qu’ a-t-il besoin d’appeler là tant de ressources étrangères*? »
Après de telles paroles la critique du Génie du Christianisme est faite. 11 n’y a rien à y ajouter, êt il suffit de les bien appliquer.
L’auteur se retrouve sur son terrain lorsque dans cette première partie il s’attache à prouver l’existence de Dieu par les merveilles de la nature : il n’a pour cela qu’à puiser dans ses cartons de voyage , et nous retrouvons bien des tableaux de l’Essai retouchés avec art, remaniés avec addition et insistance sur les causes finales :
« Ici, dit-il, nous ne suivrons personne. Nous avions consapré à l’histoire naturelle des études que nous n’eussions jamais suspendues, si la Providence ne nous eût appelé à d’autres
1 La nouveauté , une nouveauté originale , c'est là le point important et le secret des grands succès. « Dans les arts, me fait remarquer un homme d’esprit qui les a vus de près, pour réussir, *il ne s’agit pas de faire plus ou mieux que les autres, il s’agit de faire autrement. » Cela est surtout vrai en France, et s’applique à tout ce qui a vogue, au Génie du Christianisme comme à la danse de M lle Taglioni. — Non tam meliora quam nova, disait le vieux Corneille en tête de Don Sanche.
8 Pensées de M. Joubert, tome II, pages 284 et suiv.
travaux. Nous voulions opposer une Histoire naturelle religieuse à ces livres scientifiques modernes, où l’on ne voit que la matière Pour qu’on ne nous reprochât pas dédaigneusement notre ignorance, nous avions pris le parti de voyager' et de voir tout par nous-mème. Nous rapporterons donc quelquesunes de nos observations sur les instincts des animaux et des plantes, sur leurs habitudes, leurs migrations, leurs amours, etc. : le champ de la nature ne peut s’épuiser, et l’on y trouve toujours des moissons nouvelles. Ce n’est point dans une ménagerie où l’on tient en cage les secrets de Dieu qu’on apprend à connaître la Sagesse divine : il faut l’avoir surprise, cette Sagesse, dans les déserts, pour 11e plus douter de son existence; on ne revient point impie des royaumes de la solitude, régna solitudinis : malheur au voyageur qui aurait fait le tour du globe, et qui rentrerait athée sous le toit de ses pères ! »
Il était pourtant tel à très-peu près, du moins par accès et par veine, en revenant d’Amérique : témoin V Essai, ou les pensées déistes sont contre-balancées par plus d’une qui ne l’est même pas.
Les descriptions d’oiseaux dans le Génie du Christianisme passent en général pour charmantes. Un spirituel admirateur a dit : « C’est Buffon 1 * 3 plus aimable, plus pieux, plus éclairé (ce dernier point est seul contestable). Les oiseaux sont, après l’homme, l’espèce où Diçu se montre avec le plus de force et d’élégance : du moins cela m’a toujours paru ainsi. » Je rapporte les impressions favorables des autres, étant un peu blasé moimême sur ces descriptions à effet. Le chant du rossi-
1 II antidate sa vocation. L'Essai est là pour prouver si c’était bien ce but religieux qu’il se proposait dans ses voyages. Pourquoi ainsi arran-
ger toute chose? On retrouve dans les moindres détails ce peu de souci de la vérité
3 Buffon ou plutôt son collaborateur, Gueneau de Montbeillard ; car la plupart des jolies descriptions d’oiseaux qui se lisent dans Y Histoire naturelle , le Paon , le Rossignol entre autres, sont de ce dernier.