LE CYGNE
nos demeures : quelquefois deux beaux étrangers, aussi blancs que la neige , arrivent avec les frimas : ils descendent, au milieu des bruyères, dans un lieu découvert, et dont on ne peut approcher sans être aperçu ; après quelques heures de repos, ils remontent sur les nuages. Vous courez à l’endroit d’où ils sont partis, et vous n’y trouvez que quelques plumes, seules marques de leur passage , que le vent a déjà dispersées : heureux le favori des Muses qui, comme le Cygne, a quitté la terre sans y laisser d’autres débris et d’autres souvenirs que quelques plumes de ses ailes ! »
Qui de nous n’a dans la mémoire et dans le cœur le chant du Poète mourant de Lamartine? L’image du cygne domine et plane dans cette pièce, elle y est comme perpétuelle :
Ah ! qu'il pleure celui dont les mains acharnées S’attachant comme un lierre aux débris des années ,
Voit * avec l’avenir s'écrouler son espoir !
Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre ,
Je m’en vais sans effort, comme l’herbe légère Qu'enlève le souille du soir.
Le poète est semblable aux oiseaux de passage Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage ,
Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois ;
Nonchalamment bercés sur le courant de l’onde,
Ils passent en chantant loin des bords ; et le inonde Ne connaît rien d'eux que leur voix.
Ce n’est pas là de l’imitation, c’est de l’émulation. — Nobles poètes, pourquoi tous deux n’avez-vous pas justifié jusqu’au bout votre emblème, sans jamais ternir votre blancheur?
Plus on a aimé les poètes sous cette forme idéale qu’ils
1 Ici la grammaire est complètement en oubli. Le pluriel voient ne saurait satisfaire -. des mains qui voient ! Mais l’harmonie qui anime l'ensemble de cette pièce est telle, qu'on ne s’aperçoit de la faute du sens qu’en transcrivant le vers.
nous ont donnée d’eux-mêmes, plus on regrette qu’ils ne l’aient pas réalisée en tout dans leur vie, et qu’ils se soient tant mêlés ensuite à la poussière et aux bruits de la terre. Mais l’homme ne veut pas mourir; et quand le chant sublime l’abandonne avec la jeunesse, il essaye de changer la clef, et il recommence sur un mode inférieur une cantate, encore harmonieuse, s’il se peut, — dans tous les cas moins aimable.
Pour revenir à notre sujet, notre digression même nous avertit que des beautés de description et de poésie, telles que nous venons d’en admirer, pourraient certainement se trouver dans un tout autre ouvrage que le Génie du Christianisme : elles n’y ont aucun rapport immédiat, et c’est à peine si l’on peut apercevoir le lien, tant il est arbitraire. J’en dirai autant de l’épisode des Ecureuils et de leur expédition aventureuse contre les Castors : guerre d’Athènes et de Lacédémone. La nécessité de tout ramener aux causes finales, même lorsqu’elles échappent à notre courte vue, a conduit l’auteur à des exagérations qui font sourire; il en revient aux crocodiles, dans lesquels il se plaît à reconnaître quelques marques de la grâce ou de la bonté divine :
« Un crocodile, un serpent, un tigre , sont-ils moins tendres pour leurs petits qu’un rossignol, une poule, et, puisqu’il faut le dire, qu’une femme?... N’est-ce pas une chose aussi miraculeuse 1 que touchante, que de voir ce crocodile bâtir un nid et pondre un œuf comme une poule, et un petit monstre sor-
4 L’auteur ne paratl pas se bien rendre compte de ce que signifie miracle, qui est une dérogation aux lois de la nature. Le crocodile et le serpent sont dans l'ordre de la nature, ni plus ni moins que l'homme. Le miracle est partout, ou il n'est nulle part. Au reste je ne me permets pas de soulever ici les objections véritables et fondamentales contre ce point de vue où se complaît l'auteur, et qui consiste à transporter dans la vue de la nature toutes les illusions anthropomorphiques ; je me