‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 137 sur 194 · tome i · texte numérisé non relu

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sent devant lui et l’arrêtent. Au bout de chaque avenue apparaît l’image en perspective sur son piédestal, ou, à défaut de piédestal, sur un épieu. Autrefois c’était le bel esprit qui s’aiguisait, qui se terminait nécessairement en trait ou en épigramme; aujourd’hui, à chaque .pas, à tout bout de champ, c'est l’image qui est inévitable. Elle crève les yeux. Le héron blanc est partout. — Et puis, qu’est-ce que toutes ces choses, poule d'eau, poule-sultane, héron ou butor, ont à faire avec le Génie du Christianisme?

Il est habile pourtant , en plus d’un lieu , à approprier d’anciennes descriptions et d’anciens souvenirs à ses fins nouvelles. La perspective de la nature envisagée sur l’Océan est célèbre :

« Dieu des Chrétiens! c’est surtout dans les eaux de l’abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance ! Des millions d’étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivage, l’infini dans le ciel et sur les flots! Jamais tu ne m’as plus troublé de ta grandeur, que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l’Océan, j’avais l’immensité sur ma tète et l’immensité sous mes pieds 1 !

« Je ne suis rien; je ne suis qu’un simple solitaire ; j’ai souvent entendu les savants disputer sur le premier Être, et je ne les ai point compris : mais j’ai toujours remarqué que c’est à la vue des grandes scènes de la nature, que cet Être inconnu se manifeste au cœur de l’homme.. Un soir (il faisait un profond calme), nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie : toutes les voiles étaient

1 Le bon Joinville, au moment du départ pour la Palestine, quand il perd de vue la terre et qu’il ne voit plus que le ciel et l’eau, a naïvement exprimé le sentiment de pieuse terreur qu’il éprouve, et qui le mène à conclure que « bien fol hardi est celui qui ose se mettre en tel péril avec le bien d’autrui sur la conscience et en péché mortel; car l’on s’endort le soir là où on ne sait si l’on ne se trouvera pas, en se réveillant, au fond de la mer. » Voilà la foi chrétienne dans toute sa simplicité.

PRIÈRE Dü SOIR SER L'OCÉAN

pliées : j’étais occupé sous le pont, lorsque j’entendis la cloche qui appelait l’équipage à la prière ; je me hâtai d’aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers; l’aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d’eux, les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac ; nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau , qui regardait l’occident.

« Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire, au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la poupe, que l’astre radieux changeait à chaque instant d’horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l’orient, où la lune montait avec lenteur; le reste du ciel était pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l’astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s’élevait de la mer comme un pilier de cristal, supportant la voûte du ciel. »

Je demande pardon d'interrompre le merveilleux tableau, mais cette trombe, mise en si beau jour, m’a bien l’air d’être ajoutée après coup , pour compléter le triangle. Ce contraste si parfait me rappelle celui que nous avons précédemment noté dans le nid du bouvreuil , le * contraste de la rose, du noyer et de l’aurore. L’arrangement ici, pour être dans de*tout autres proportions, me paraît rentrer dans le même artifice : c’e9t le même procédé qui là-bas se jouait dans une miniature brillante, et qui s’applique ici à une décoration sublime. Je ne sais si je m’abuse, mais une magnificence moins concertée, moins théâtrale , n’aurait peut-être pas moins de grandeur, et elle s’accorderait mieux avec l’émotion :

« 11 eût été bien à plaindre celui qui dans ce spectacle n’eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières lorsque mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent à entonner d’une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame-de-Bon-Secours, pa-

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tronne des mariniers. Qu’elle était touchante la prière de ces hommes!... »

Faut-il que ce soit de cette môme scène qu’il ait dit dans ses Mémoires posthumes :

« Quand je transportais cette description dans le Génie du Christianisme, mes pensées étaient analogues à la scène; mais quand j’assistais au brillant spectacle, le vieil homme était encore tout entier au fond du jeune homme. Était-ce Dieu seul que je contemplais sur les flots. ..? Non; je voyais une femme et les miracles de son sourire '!... »

11 est fâcheux vraiment de savoir ainsi le secret , de voir à nu le revers de la toile. Môme là où l’on ne sait pas, on est tenté désormais d’agiter la tapisserie magnifique, et de dire : Il y a du creux. — Et c’est ce qu’on pourrait dire presque toujours, sans crainte de se tromper, aux plus magnifiques endroits des écrivains de ce temps-ci. Au contraire, jamais le plein des choses ne se sent mieux que quand on tient en main les grands écrits du siècle de Louis XIV.

Oh! qu’il eût mieux valu encore faire tomme le cygne : après le dernier chant mélodieux:, disparaître et

1 Je donne le texte tel que je l’ai transcrit en 1834, avant les dernières corrections de l’auteur. Les curieux peuvent voir le passage dans les Mémoires d' Outre-tombe ; je me suis arrêté avant les inconvenances que l'auteur prend plaisir à caresser. Du premier texte il résultait que ce devait être quelque belle jeune femme , pa’ssagère comme lui à bord du navire, qui préoccupait le voyageur : au moins c’était naturel. Dans le dernier texte, il suppose que c'est une femme inconnue qui l’enflamme, — cette Sylphide sur le compte de. laquelle il met tout ce qu'il ne veut pas préciser : mais alors, pour rendre cette folle ardeur vraisemblable , il est obligé de multiplier l’expression de scs désirs et d'introduire des couleurs presque lascives : « Je me figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l’univers qui la cachait à mes yeux, etc. » De sorte qu'en nous en disant plus qu’il n’en faut pour détruire son idéa du Génie du Christianisme , il ne nous donne pas pour cela le réel. Nous n’avons le vrai d'aucun côté.

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