SENSIBILITÉ DÉCROISSANTE
« Je vous dirai plus, écrivait-il à M. de Fofttanes *, j’ai été importuné du bruit des eaux (des eaux de Tivoli!), de ce bruit qui m J a tant de fois charmé dans les forêts américaines. Je me souviens encore du plaisir que j’éprouvais lorsque, la nuit, au milieu du désert, mon bûcher à demi éteint, mon guide dormant, mes chevaux paissant à quelque distance , j’écoutaisf la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des bois. Ces murmures , tantôt plus forts, tantôt plus faibles, croissant et décroissant à chaque instant, me faisaient tressaillir ; chaque arbre était pour moi une espèce de lyre harmonieuse dont les vents tiraient d’ineffables accords.
« Aujourd’hui je m’aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature; je doute que la Cataracte de Niagara me causât la même admiration qu’autrefois. Quand on est très-jeune, la nature muette parle beaucoup; il „ y a surabondance dans l’homme ; tout son avenir est devant lui (si mon Aristarque veut me passer cette expression) ; il es- i père communiquer ses sensations au monde et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé, lorsque la per- ' .
spective que nous avions devant nous passe derrière, que nous ' sommes détrompés sur une foule d’illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante; les jardins parlent peu*. Pour que cette nature nous intéresse encore, il faut qu’il s’y attache des souvenirs de la société : n^us nous suffi- JJ\i sons ruoips à nous-mème; la solitude absolue nous pèse, etjjl» nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir a voix basse entre des amis *. »
1 Lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine , imprimée d’abord dans le Mercure du 3 mars 1804.
s La Fontaine, dans la fable de l’Ours et l'Amateur des Jardins (fable x, livre VIII ).
* Si c’est une allusion au vers, lenesque sub noctem susurri ( Odes, I, ix, 19), Horace entend par là quelque chose de mieux encore que des conversations entre amis. — J’ai à faire, au sujet de tout ce morceau, une remarque assez singulière. D’ordinaire ce sont les poètes de son temps qui ont mis en vers les pages de M. de Chateaubriand : ici c’est lui qui s’est souvenu de Delille et qui se l’est approprié. Au chant premier d e l’Homme des Champs publié en 1800, c’est-à-ilire quatre ans environ avant la Lettre à Fontanes, on lit ces agréables vers dont
Il est bien vrai que la jeunesse seule a le don par excellence de peupler la solitude : elle porte en soi des essaims de rêves. Plus tard, quand les rêves se sont envolés et que bien [peu sont revenus avec le rameau , , quand l’ombre s’est retouijpée, qu’elle seule désormais marche et grandit devant nous, et que le soleil déjà couchant est derrière nos têtes, les souvenirs peuvent être doux, mais ils sont tristes aussi; ils sont plus froids, plus lents, ils nous font mqins de bruit, et surtout ne remplissent point une âme avec ivresse. De là aussi la solitude a des attraits moins animés. Pourtant la nature en elle-même ne cesserait jamais sans (doute pour ses vrais amis d’avoir le même charme puissant, mais c’est à ]a cqpdition~q.u’ils lui soient restés fidèles. Si vous vous êtes pris vivement aux cbosësïïë la Société, si l 'ambition vous a une fois mordüTë cîœur, si le démon lit-
les derniers ont l’air d’être une traduction de la grande prose qu’on vient d’admirer :
Mais c’est peu des beaux lieux, des 'beaux Jours, de l’étude,
Je veux que l’amitié, peuplant ma solitude.
Me donne ses plaisirs et partage le miens.
O Jours de ma Jeunesse hélas! je m’en souviens,
Épris de la campagne, et l’aimant en poète.
Je ne lui demandais qu’un désert pour retraite.
Pour compagnons des bois, des oiseaux et des (leurs.
Je l’aimais, je l’aimais jusque dans ses horreurs :
J'aimais à voir les bois, battus par les tempêtes.
Abaisser tour à tour et redresser leurs têtes ;
J’allais sur les frimas graver mes pas errants,
Et de loin J’écoutais la course des torrents.
. Mais tout passe ; aujourd’hui qu’un sang moins vif m’enflamme. Que les besoins des sens font place il ceux de l’ime.
S’il est longtemps désert, le plus aimable lieu Ne me plaît pas longtemps; Us arbres parlent peu.
Dit le bon la Fontaine; et ce qu’un bois m’inspire,
Je veux i mes côtés trouver â qui le dire.
Cette dernière pensée est la même que celle de Balzac : « La solitude est véritablement une belle chose, mais il y a plaisir d’avoir quelqu’un qui sache répondre, à qui on puisse dire de temps en temps que c’est une belle chose. » (Et aussi voir Cicéron, De Amicitia, ch. xx.ni.)