CINQUIÈME LEÇON
Retour en France. — Émigration. — Eudore aux bords du Rhin; Vauvenargues en Moravie. — Chateaubriand- à Londres. — Essai sur les Révolutions; idée du livre. — Système du cercle en histoire. — Défauts de composition. — Pages à tiroir. — Du sentiment du ridicule. —Une jeunesse qui ne rit plus.
Que voulait, après tout, Chateaubriand dans cette
p ointe en Amérique, une fois son premier but du Pôle
oublié ? Il voulait faire ce qu’il a fait en tous ses voyages, obéir à l’instinct de migration, éch app er au secret ennvu , voir, change^, ravir en* courant ce qu’uTfluTaflmt' de réalité pour peindre ensuite ^es a fonds de tableaux et pour décorer, ses mondes. Il lui advint là, d’ailleurs, ce
qu’il épuouva toute sa vie : à peine arrivé dans un lieu, .
l’ennui le re pre nait, et il repartait aussitôt. Il harassait A MxtOc-
son guide, ié grand Hollandais, comme plus tard en
Grèce il mettra sur les dents domestique et janissaire, (Ji j^. ,
ne leur laissant pas un instant de repos, et menant les
voyages comme la guerre, brûlant le pays comme on
dit. Les figures romanesques, les chers fantômes qu’il
promenait avec lui et qu’il commençait à animer d’une
vie immortelle, nouslesconnaissoqs : lui d’abord, René,
la grande et principale figure de ses tableaux; puis cette
charmante Lucile, si poétique, si tendre, si mystérieuse,
qu’il se plaisait à déguiser à peine dans le personnage
d’Amélie, en lui prêtant ou en lui dérobant avec art des
sentiments troublés; d’autres figures encore, dont il
lui avait suffi d’entrevoir, en passant, quelques traits
terrestres pour achever de les rêver et de les diviniser dans le inonde idéal de la poésie et de la passion, la douce Céluta, la fière Atala, et aussi le vieux Sachem. Une fois ces traits rapides saisis avec flamme, que lui fallait-il encore ? revenir vite sur le théâtre du monde, combiner, fixer dans une œuvre'brillante ces trésors nouveaux, en tirer parti pour la gloire; intéresser, ravir, conquérir à sa manière cette société maudite qu’il avait fuie un moment; se mettre en règle avec elle, lui payer la dette de l’honneur, obéir en un mot à ces autres instincts mondains non moins puissants chez lui que ceux du solitaire, bien qn'alors moins déclarés. •
Il revint en France, prit terre au Havre ( janvier 92), rejoignit sa famille en Bretagne, se maria ( moment singulièrement choisi)' pour complaire, dit-il, à sa sœur LucileS et partit le lendemain, ou peu s’en faut, de son • mariage pour l’armée des Princes. Ce qu’il raconte dans les Mémoires d’ Outre-tombe de ses appréciations politiques à Paris, en y passant, demanderait à être confronté avec ses vraies opinions d’alors sur les tommes et sur les choses, telles qu’on les lit dans 1 ’Bssai : mais ce côté nous importe peu ici. 11 assista au siège de Thionville, et il a rendu ses propres sensations durant les veilles nocturnes du' camp, dans le récit d’Eudore, quand celui-ci est aux avant-postes de l’armée romaine sur les frontières de la Germanie. En général, j aime mieux saisir ses impressions personnelles, là où il ne se pose pas directement pour nous les dire : il y a chance pour qu’elles sortent plus sincères, plus naturelles. Il est plus vrai sous le nom d’Eudore qu’en son propre nom :
< Sur ce mariage il m’a été raconté d’étranges choses : je dirai peutêtre ce que j'en ai su, à la fin de ces volumes.