EUDORE AUX BORDS DÜ RHIN
« Épuisé par les travaux de la journée, je n’avais durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m’arrivait, pendant ce court repos, d’oublier ma nouvelle fortune; et lorsqu’aux premières blancheurs de l’aube, les trompettes du camp venaient à sonner l’air de Diane, j’étais étonné d’ouvrir les yeux an milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aui périls de la nuit. Je n’ai jamais entendu, sans une certaine joie belliqueuse , la fanfare du clairon, répétée par l’écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui sauaient l’aurore. J’aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d’où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les faisceaux d’armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans l’attitude du silence, le cavalier qui «traversait le fleuve coloré des feux du matin , le victimaire qui puisait l’eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau *. »
Tels deviennent ses souvenirs, armés et vêtus à la romaine; telle devient la réalité réfléchie dans cette imagination merveilleuse. N’admirez-vous pas comme le tableau se compose et s’achève; comme de vingt traits épars observés un à un, puis rassemblés et groupés, il sait faire un tout où rien ne manque? C’est l’art suprême. Un aimable auteur moraliste, et peintre aussi , Vauve nargues, parlant à un jeune ami sur la Gloire et l’y exhortant , a rappelé également avec vérité et sentiment,, avec moins d’art, mais d’une manière qui me touche plus encore , ses souvenirs de soldat , qui font vibrer la corde de l’honneur au sein de ce xvm® siècle amolli. Puisqu’il est bien entendu que nous sommes dans une étude littéraire et que nous n’avons pas plus à nous pres-
' Les Martyrs, livre VI.
ser que nous ne ferions dans une promenade* nous nous permettrons ici le rapprochement :
« Quand vous êtes de garde au bord d’un fleuve, où la pluie éteint tous les feux pendant la nuit et pénètre dans vos habits, vous dites : Heureux qui peut dormir sous une cabane écartée, loin du bruit des eaux! Le jour vient; les ombres s’effacent et les gardes sont relevées; vous rentrez dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus serein pour prendre un repas délicieux. Au contraire, un jeune homme né pour la vertu, que la tendresse d’une mère retient dans les murailles d’une ville forte , peudant que ses camarades dormentsous la toile et bravent les hasards, celui-ci qui ne risque rien, qui ne fait rien, à qui rien ne manque, ne jouit ni de l’abondance ni du calme de ce séjour*: au sein du repos, il est inquiet et agité ; il cherche les lieux solitaires ; les fêtes, les jeux, les spectacles ne ’ l’attirent point ; la pensée de ce qui se passe en Moravie occupe ses jours , et pendant la nuit il rêve des combats et des batailles qu’on donne sans loi l . »
On a ici le sentiment de l’honneur, de la vertu, du patriotisme dans toute sa pureté et son ingénuité , le sentiment moral, exquis, antique, plus antique que celui d’Eudore, malgré le costume romain de ce dernier. C’est la différence du moraliste au poëte pittoresque, au peiütre. • 1
Eudore ne fait encore qu’exprimer les sensations nouvelles de son auteur, dans ces paroles qui contrastent si bien avec ce que nous avons vu des perspectives infinies du Désert américain; on dirait qu’il étouffe maintenant dans cet automne brumeux de nos contrées :
« Mais lorsque jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirg et plats de la Germanie, ce ciel sans
* V&uvenargues, Discours sur la Gloire.