‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 8 sur 194 · UNIVERSITÉ SAVANTE ET NON PÉDANTESQÜE · texte numérisé non relu

UNIVERSITÉ SAVANTE ET NON PÉDANTESQÜE

Le second Cours, tout public, et qui entame l’étude littéraire approfondie des cinquante premières années du siècle, est celui qu’on va lire , et que je livre ici à très peu près dans 1a même forme où il a été donné : je dis ô très peu près , car je ne lisais pas, je parlais ; le Discours d’ouverture a été la seule partie écrite et lue.

La fatigue que j’ai ressentie de ce double travail m’a averti que je ne pouvais le prolonger impunément, et j’ai dû, après cette première année ,, renoncer à une hospitalité bienveillante^ dont j’avais d’abord compté jouir pour un temps plus long.

Cette année , pour moi si remplie, m’aura laissé de profitables enseignements.

, J’ai vu un pays sage et paisible, laborieux et libre, un peuple sensé qui apprécie ce qu’il possède, et qui n’attend pas qu’il l’ait perdu pour le sentir.

J’ai vu une Université savante et non pédantesque, sans entre-mangeries professorales , comme dit Bayle, et sans aucune tracasserie. Je voudrais pouvoir sepérer, dans mon court passage, y avoir laissé quelque chose de l’estime et des sentiments que j’emporte avec moi.

J’ai vu un beau pays , une riche nature , et dans cette vallée de Liège où je pouvais me croire loin de la ville comme dans un verger, j’ai joui, pour la première fois peut-être, de la naissance d’avril et des premières fleurs du printemps. La tristesse qui s’attachait au souvenir de notre malheureux pays et des amis dont j’avais besoin, se gravait mieux dans cette viecalme, et chaque sentiment était dans son ordre.

Ma nomination n’avait pas été sans exciter un petit ou même un gros orage, bientôt dissipé. Je ne veux me souvenir que de ceux qui m'ont généreusement appuyé sans me connaître. M. Clément Muller, rédacteur du journal de M. Desoer, M. Henri Colson et M. de Jonghe me permettront de leur témoigner ici ma reconnaissance.

Ne pas nommer M. le professeur Lacordaire, ce serait paraître trop oublier les soins de l’amitié la plus attentive, qui a présidé à mon arrivée et m’a entouré pendant tout mon séjour.

Le Cours que je reproduis en ce volume ne paraîtra pas rentrer dans ma manière habituelle, qui jusqu’ici était plutôt de peindre que de juger. Cette fois je n’ai voulu faire que de la crit ique judicieuse .* cela a l’air d’un pléonasme , c’est pourtant une nouveauté.

J’ai profité de l’indéptendance littéraire qu’on trouve à la frontière (elle n’existe pas à Paris) pour développer mon jugement én toute liberté et sans manquer à ce que je crois les convenances. .Comme les convenances sont chose relative, je ne voudrais pourtant point paraître y manquer aujourd’hui, en venant imprimer à Paris ce qui a pu être dit ailleurs. On me permettra quelques explications à ce I sujet. ‘ '

J’ai jugé M. de Chateaubriand comme '.certes chacun est en droit de le juger aujourd’hui. \ Il est temps que pour lui la vie critique commence , à moins qu’on ne veuille faire de sa renommée, com-‘ me de celle de Bossuet et de Racine, une de ces rc-

INFLUENCE DE M me RÉCAMIER 17

J ligions françaises 1 auxquelles on ne peut trouver ! mot à dire sous peine d’ètre excommunié. La dé- J votion et la critique ne vont guère ensemble] Or, les ‘ longs respects qu’on a payés au glorieux vivànt sont tout près de se changer en dévotion, aujourd’hui qu’il n’est plus. Je n’ai pas cru devoir imiter ceux qu'une longue amitié enchaîne à ce rêle honorable, et rien en effet ne m’y obligeait.

J’ai eu L’honneur de voir souvent M. de Chateaubriand dans les vingt dernières années de sa vie, et même celui de le louer quelquefois. Mais mon jugement, longtemps suspendu, date de loin. Il ne serait pas difficile, à ceux qui voudraient prendre cette peine, d’en retrouver l’expression vers 1830- 1832, dans les recueils où j’écrivais alors. Depuis 483 V environ , une influence aimable m’a tout à fait paralysé sur ce point, et n’a plus laissé place sous ma plume au jugement proprement dit. J’avouerai avec franchise que, depuis cette heure, je n’ai jamais ét é libre e n venant parler en public de M. de ChateauBrîïmd-. Les amis qui m’ont introduit pour la première fois auprès de M"* Récamier savent bien que c’était là ma crainte, et que le critique en moi résistait : mais un si doux charme attirait d’ailleurs vers cette femme gracieuse qui s’était consacrée à René vieillissant, qu’il fallut bien céder en définitive, et faire comme tous ceux qù’elle a vaincus. Quand un critique cède pourtant , et qu’il se laisse aller à son plaisir, ce n’est jamais pour lui sans con- »

4 Expression du coralc Joseph de Maistre

séquence : c’est en louanges qu’il doit payer son écot. J’ai essayé de rendre plus d’une fois ce qu’il y avait de nuances flatteuses dans ce monde d’élite où M. de Chateaubriand ne s’encadrait que par un Seul aspect; je me suis fidèlement prêté à la perspective. Il m’est pourtant arrivé , même dans ce monde de bonne grâce, de résister plus d’une fois aussi, de me refuser tout net à parler au public de tels ou tels des ouvrages du maître publiés depuis 1834. Môme en cédant, j’insinuais mes réserves, comme lorsque j’ai parlé de son dernier ouvrage s ur fiancé : je me comparais tout bas à la cigale obligée de chanter dans l a gueule du lion.

En deux ou trois circonstances, M. de Chateaubriand a daigné prononcer* mon nom avec éloge : fy fus sensible comme je le dus, moins encore peut-être qu’à la crainte de me voir enchaîné par là, comme par un carcan d’or, au pied de sa statue. : / J’apprécie certainement les éloges personnels venant d’une telle plume; je n’ai pas moins ressenti combien en toute circonstance M. de Chateaubriand s’est montçé peu favorable et même contraire à l’ordre d’idées et d’efforts poétiques auxquels ma ) jeunesse s’est associée , et que sa vieillesse était faite pour accueillir, puisque la source avait jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieux chêne.

De tout, cela il résulte, que je me suis considéré comme parfaitement libre aujourd’hui, et que j’ai usé de cette liberté en l’appliquant, selon la mesure de mon jugement, au plus illustre de nos écrivains

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