‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 31 sur 90 · Arti cle sur Salammbô · texte numérisé non relu

Arti cle sur Salammbô

Ce 31 décembre 18G2.

Quel joli cadeau, Princesse, que de bontés, et comment vous remercier de tant d’attentions aussi indulgentes qu’utiles ! L’écritoire-pendule est sur ma grande table et devant moi : elle m’avertira de l’heure à laquelle Votre Altesse a bien voulu honorer cette chambrette d’étude de sa présence. Les livres s’écarteront un peu et ne masqueront point mon petit monument de leur échafaudage. Mais je ne puis me retourner sans y voir un autre don, une image, — ni trop marcher dans mon petit chez moi , ni même m’y asseoir un peu doucement, sans m’apercevoir que j’ai affaire de tous côtés à des objets, — souvenirs de bonne grâce et d’ingénieuse indulgence. Que je voudrais savoir quelque chose qui vous plût un peu ! Je serai obligé de déviner. — Je voulais me donner, tous ces soirs, l’honneur de vous aller saluer ; mais des douleurs aux bras, une quasi-goutte m’a retenu. Je me dédommage ce soir.

Daignez agréer, Princesse, avec l’expression de ma vive gratitude, celle de mon profond et

Ce 1er janvier (1803)

Ah ! c’est trop fort, je m’insurge, Princesse ; mais c’est ce qu’on appelle ne pas jouer franc jeu, c’est tricher. Quoi ! sans me le dire ! Pendant que suis là à causer innocemment, pendant que je suis en train de vous remercier ! Ce n’est que de maintenant que je commence à vous connaître tout entière.

Mais sincèrement, je suis touché comme je le dois, et, après m’être insurgé, je me soumets et je m’enveloppe de la belle et bonne couverture, non sans en avoir admiré le travail. Je vais dormir et rêver couleur de jjcnsée.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de tous mes vœux et souhaits pour le bonheur et l’agrément d’une vie qui sait les répandre sur tout ce qui l’entoure.

Ce dimanche 4 janvier.

Princesse,

Au moment de renfermer le petit volume1 cijoint dans mon armoire à livres, il me vient à la pensée que peut-être vous ne le liriez pas sans intérêt ; il n’est pas publié et n’est tiré qu’à peu d’exemplaires. Ne me dites pas engoué, n’est-ce pas ? je vous en prie. Il y a dans le ton peutêtre quelques notes qui ne vous iront pas ; mais je serais surpris si vous ne trouviez aussi d’autres accents qui vous frapperont par leur pénétration et leur intimité tendre et à la fois élevée.

J’ai été retenu tous ces jours, plus que je ne l’aurais voulu, par ma tâche et aussi des engourdissements à la main : les heures que je lisais à la pendule m’ont paru longues; je veux du moins, avant d’avoir l’honneur de vous aller

1. Il s’agissait d’un opuscule « d’un caractère exclusivement privé et nullement fait pour un public quelconque », — Henriette Itenan, Souvenir pour ceux qui l'ont connue. Paris, septembre 1 802. Tiré à cent exemplaires.

saluer demain soir, vous envoyer comme excuse cette lecture.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Mes doigts se refusent à écrire plus lisiblement; je crois que je deviens goutteux.

P.- S. — Je laisse dans le volume une lettre d’envoi qui y était déjà attachée, pour moi seul.

Ce 12 janvier, lundi.

Princesse,

Quoi ! encore? Maintenant vous gâtez les miens, mes bonnes petites gens. Ils sont trop heureux et reconnaissants de ces beaux présents pour que je ne me joigne pas à eux : Marie, qui n’a pas eu l’honneur de vous voir hier, a hâte de vous remercier. J’étais allé à ma boutique corriger mes épreuves. Mais oui, certainement, j’y serai aujourd’hui et demain mardi, et mercredi j’y serai encore, et puis samedi.

A LA P1UNCESSE.

Et demain, Princesse, je compte aller à la grande réception !

Daignez agréer l’expression de mes sentiments de respect et d’attachement.

Allons! le bon archevêque est nommé1. Tout ne va pas nécessairement au plus mal.

Princesse ,

Ce vendredi.

Je vous remercie de tant de bonté et de vous être ressouvenue d’un désir exprimé naïvement et tout haut. J’avais un avant-goût de cette fin.

J’ai hier vu à l’Académie Mérimée qui racontait devant moi à M. Lebrun qu’il avait dîné à Saint-Cloud mardi, qu’il avait été chargé par l’iinp... de dire à M. Fould de ne prendre aucun

1. M. Darboy, promu à l’archevêché de Paris le 10 janvier 1803. ■ — LVpithète de bon, en cette circonstance, n’a pas besoin de commentaires. Par tout ce qui vient d'être dit précédemment au sujet de la question romaine, on s’explique assez cette exclamation de joie et de félicitation.

parti sans l’avoir entendue; et la suite, etc. — Je demeure comme vous, Princesse, attristé ; car je suis, bien qu’un des plus humbles rameurs, dans la barque et dans le vaisseau de César, et j’aime que le pavillon soit très-haut.

J’aurai l’honneur d’aller vous remercier, Princesse, dès que ma besogne m’en laissera le loisir.

Daignez agréer, Princesse, avec mes remerciements, l’expression de mon très-respectueux attachement.

Ce 27 janvier, mardi.

Cela a donc été bien vif et bien amusant! II me semble que tout le monde est dans son caractère et dans ses tons. Renan parle à merveille, mais je ne le trouve point un si grand charmeur d’âmes, à moins que vous ne m’assuriez du contraire : il s’adresse plutôt à l’esprit.

à l’intelligence, et nous frappe par le talent : ce qui persuade et qui enchante ne me paraît pas appartenir à sa nature, restée un peu hautaine, dédaigneuse et qui a gardé des plis du sacerdoce. Quant à Caro, c’est un aimable garçon, beau parleur, doué d’élégance, de facilité, d’aménité; ses opinions morales et religieuses me semblent d’accord avec son éducation philosophique, ses idées à la Cousin, et sa nature qui aime mieux plaire et se dérouler qu’enfoncer et pénétrer. Quand on s’exprime si aisément et avec autant de rondeur, on n’a pas besoin de creuser, et n’en ayant pas besoin, on s’en abstient volontiers : témoin Berryer et ces natures oratoires à la bouche ronde et harmonieuse. Il est donc sincère (sauf quelques complaisances), il obéit à sa pente. Nous y obéissons tous, plus ou moins. Avez -vous lu, Princesse, la lettre de Mrae Sand dans la Presse sur Salammbô? Comme tout cela se tient! Comme il est naturel que Mme Sand pense ainsi ! elle aime, dit-elle, tout ce qui est une tentative. Lélia aimait avant tout à chercher, dût-elle ne jamais trouver. — Berlioz de même admire

Salammbô, c’est juste : c’est le thème de sa musique, toute née du cerveau. — Une autre grande et très-grande dame admire Salammbô et s’en préoccupe : n’est-ce pas juste? n’est-ce pas naturel? n’est-ce pas d’accord avec les recherches de modes et d’invention ultra-française dont sa jolie cervelle est parfois entichée? Ainsi de chacun : votre bon et droit sens, Princesse, a résisté ; ma timidité et ma modération m’ont rendu le même service.

De même pour les opinions religieuses : Renan est d’un autre ordre, selon moi, que Caro ; mais celui-ci est bien d’accord avec lui-même au total, et il aime naturellement à se tenir dans la région un peu vague où son talent et son beau dire trouvent leur compte et où d’ailleurs les universitaires qui veulent remplir toute leur carrière sans encombre et sans naufrage habitent volontiers.

Mais cela est amusant comme vous le dites, Princesse, et c’est une charmante et noble disposition que de savoir en elfet s’amuser à tout cela, quand on y joint la bienveillance et l’intelligence qui animent tout.

Laissez-moi vous remercier, Princesse, de votre aimable confiance, et agréez l’expression de mon respectueux attachement.

Princesse ,

Ce 30, jeudi.

Je tiens à ne pas perdre mon office de secrétaire surnuméraire de vos commandements.

M. Vitet n’est pas encore de retour à Paris; ou du moins il n’a pas paru à l’Académie.*

— Voici, en attendant, la réponse de M. Forcade, lequel est, comme cela devait être, aux ordres de Votre Altesse impériale.

J’aurai bientôt. Princesse, l’honneur d’aller vous saluer, mais ceci n’est que pour l’exécution de ce dont vous aviez daigné me charger.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux dévouement.

Ce 31.

Princesse ,

J’aurai l’honneur de dîner demain avec vous. Je préviendrai M. Forcade ; mais dans tous les cas je ne manquerai pas ma soirée.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux dévouement.

Ce lundi, 2 février

Princesse ,

Vous êtes bien indulgente, comme vous l’êtes toujours avec moi. J’en suis touché. Je me conduis, me dis-je à moi-même, avec bien de la négligence, ou plutôt je semble en avoir et je n’en ai pas. Le fait est que je suis en retard depuis ma Doulllers *, et obligé de forcer la

1. Allusion aux articles sur La Comtesse de Douf/lei s Nouveaux Lundis, tom IV).

marche et de doubler le pas sur de nouveaux sujets sur lesquels je n’étais pas prêt. Ce n’est donc que jeudi en effet que je pourrai me donner l’honneur et le plaisir de vous voir, et de dîner comme un abonné tout uniment de votre table. D’ici là je vais piocher pour me remettre au courant et me rendre digne d’être lu de vous comme par le passé.

Je viens de voir M. Camille Rousset, que j’avais prévenu de votre gracieuse et puissante intervention en sa faveur. 11 a voulu attendre pour se donner l’honneur de remercier par lettre Votre Altesse impériale d’avoir vu M. Rouland. C’est aujourd’hui qu’il a dû avoir audience du mmistre; il ne m’a pas dit encore comment et dans quelles conditions la faveur accordée aura été réglée *. — Moi aussi, je me permets de dire à jeudi — et agréez, Princesse, l’expression de mon respectueux dévouement et attachement.

1. Il s’agissait de faire obtenir au savant archiviste du dépôt de la guerre, qui était encore en ce temps-là professeur au Jycéc Bonaparte, un congé dont il avait absolument besoin pour terminer ses belles études sur Louvois.

Ce mardi 17.

Oui, Princesse, je sais toute votre bonté et votre indulgence, et je me permets toutes mes licences sans aucun remords. Je voulais l’autre soir vous dire un mot de l’ affaire de M. Camille Rousset à laquelle vous avez tout lieu de croire qu’il n’y a plus à mettre la main puisque vous y avez touché. Et cependant je crois que vous aurez besoin encore de lever votre petit doigt. Je ne sais où en sont les choses aujourd’hui 17, mais voici en quel état elles étaient le 12, si vous voulez bien en juger par le mot que je recevais de M. Rousset au sortir de son audience avec le fils du ministre. — Ce que M. Rousset ne dit pas dans cette lettre, mais ce dont il m’a plusieurs fois exprimé le désir, c’est le besoin qu’il a de remercier Votre Altesse impériale de son intervention bienveillante. Je lui avais dit d’abord : attendez! croyant que la solution ne serait que de peu de jours, et qu’il aurait alors

à remercier de tout; et le voilà, bien malgré lui, en retard. — J’en saurai plus mercredi sur lui.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon entier et respectueux dévouement.

Ce lundi, 9 mars.

Princesse ,

Je ne saurais me pardonner de publier des livres sans me donner l’honneur de vous les offrir, et cependant je voudrais bien éviter de le faire. Si vous vouliez bien me dire un merci tout court et ne pas m’en parler autrement,

Votre Altesse me ferait bien plaisir : il y a tant

de choses, surtout dans ces livres de vers si anciens, qui ne sont plus moi, que je suis toujours embarrassé quand j’ai à répondre là-dessus Veuillez donc, Princesse, y voir seulement une carte de visite respectueuse. — J’ai été souffrant

1. M. Sainte-Beuve venait de publier l’édition complète de ses Poésies en deux volumes (chez Michel Lévy).

ces jours-ci et privé de l’honneur de vous voir, — ce qui est la bonne et seule vive manière de se communiquer les pensées de prime-saut et coûte que coûte. — J’ai rencontré hier M. Patin, qui était de la présentation aux Tuileries du prince Albert de Broglie. L’empereur a été parfait de bon goût et de politesse : charmé de voir l’Académie se recruter d’hommes distingués, rappelant au fils la visite du père en pareil cas, il y a quelques années; lui rappelant aussi qu’autrefois en Espagne l’impératrice l’avait vu (chez la comtesse de Montijo probablement) : enfin causant avec M. Villemain des travaux qui se font à l’Institut. Pas un mot de mécontentement, ni rien de piquant. Heureux les forts ! ils peuvent être doux !

Je mets à vos pieds, Princesse, mes hommages de respectueux dévouement.

Ce 10 mars.

« Tout pour ceux que l’on aime : rien pour ceux qui ne vous aiment pas! »

Savez-vous, Princesse, qu’il ne se peut de plus belle devise? moi, qui passe ma vie à recueillir de belles paroles et de belles pensées et à en faire des bouquets, je m’empare de celle-là et je l’inscris. — Je suis tenté de l’inscrire au bas d’un portrait.

A mercredi donc, Princesse, puisque vous êtes l’indulgence même : je ne sais reconnaître vos bontés qu’en les acceptant.

Je suis. Princesse, votre dévoué et respectueux serviteur.

Princesse,

Ce mardi.

Je reconnais là tous les avantages du cœur et de la non-impartialité. Je me hâte de faire part à M. Rousset de votre bon appel. Je ne sais si je l’atteindrai à temps, car il habite à Alfort et ne vient à Paris qu’à de certains jours : mais ma lettre va courir après lui.

Et moi je suis avec mille hommages à vos pieds, Princesse.

Ce 14 mars.

Je n’ai pu empêcher ma petite maison de deviner que c’était votre fête; et elle est si reconnaissante et si honorée de vos bontés, qu’elle a devancé l’heure où on vous la fête en mai. Excusez-la et agréez un élan du cœur qui ne savait pas être reconnu.

J’espère avoir l’honneur de vous saluer ce soir. — Je mets à vos pieds, Princesse, mes hommages et mes tendres respects.

Ce 19 mars.

J’écoute et ne dirai rien, Princesse; hier l’indignation vous a donné d’éloquentes paroles, pardonnez ce témoignage tout littéraire à travers une passion qui chez vous est si vraie.

Hélas ! l’expérience et l’étude nous ont forcé à

admettre bien des combinaisons qui ne sont pas toujours telles qu’on le souhaite et qu’on le rêve. Mirabeau n’était pas une vierge ; était-il un honnête homme dans le sens le plus général et le plus extensible du mot? On n’oserait le soutenir. Et -cependant l’intelligence et le talent ont éclaté dans sa personne.

Croyez, Princesse, que tout ce que vous voudrez bien laisser déborder de mon côté sera reçu et compris comme il doit l’être.

Vous voulez bien me demander de mes nouvelles; je me sens un peu en train de me détraquer. Je vais y pourvoir en me ménageant. — J’ai écrit tout à l’heure à M. Taine pour le prévenir de votre flatteuse attention et de votre invitation pour mercredi.

Agréez, Princesse, l’expression de mon profond et respectueux attachement.

Mignet a été des plus sensibles à votre souvenir : il a retrouvé à l’instant le charmant sourire de ses belles années et tout son visage s’est éclairé d’amabilité et de bienveillance.

Ce mercredi.

Princesse ,

Je n’avais pas oublié voire bonté habituelle du mercredi, et j’y allais sans rappel : voilà pourtant comme vous m’avez fait. •

Je’ savais bien que M. *** était ici, mais je ne savais pas que madame y fut. Hélas ! parlons- en peu !

Je vous prie d’agréer, Princesse, les expressions de mon plus respectueux attachement.

Ce lundi.

Mercredi, à une heure, je serai chez vous, Princesse, heureux d’une journée qui commencera si bien.

• Je connais M. Fromentin pour ses paysages sous les deux formes, et je le trouve bien distingue en effet : c’est un romancier aussi délicat

que d’autres le sont peu , et il est vrai en même temps.

Agréez , Princesse , l’expression de mon respectueux dévouement.

Ce 2 avril.

Princesse,

Je vous dois compte de la suite d’une afTaire dans laquelle le nom de Votre Altesse s’est trouvé mêlé et a pesé de tout son poids : c’est au sujet de cette lettre que j’ai écrite au nouveau ministre de l’instruction publique pour lui déclarer ma situation et ma disposition d’esprit sur la chaire du Collège de France que je ne remplis pas 1 .J’avais fait vraiment ce que je devais, avec un peu de précipitation, voilà tout. M. Giraud, excellent et chaud ami (et il me l’a bien prouvé en cela), a

1. M. Sainte-Beuve voulait c /solument régulariser sa situation, c’est-à-dire que, n’ayant jamais occupé la chaire, il n’en voulait plus rester même le titulaire fictif; — et il avait (estil besoin de l’ajouter?), dès les premiers jours, renoncé aux émoluments.

bondi en apprenant mercredi cette nouvelle , et il a absolument voulu prendre sur lui d’aller le lendemain trouver le ministre pour le prier de considérer la lettre comme non avenue, ainsi que la réponse, et de laisser le statu quo. Il y a mis tout le feu qu’il met aux choses qu’il aime et un zèle d’ami qui n’écoute que son inspiration. C’est à cette occasion que l’opinion que vous avez l’autre jour exprimée, Princesse, a été mise en avant et que vous êtes devenue une autorité en ma faveur et à l’appui de la démarche de M. Giraud. J’ai hier dîné chez M. Boittelle avec M.Duruy,et je lui ai expliqué comment je croyais que tout était bien, moi ayant fait ce que je croyais devoir faire, et lui en voulant bien faire de son côté ce qu’il devait et plus qu’il ne devait. Il a été très-amical. Ce n’est donc pas tout à fait un coup de tête que j’avais fait. Si cette ennuyeuse affaire en valait la peine, j’aurais l’honneur de vous porter et de vous lire, mercredi , la lettre par laquelle j’avais exposé l’état de choses relatif à cette chaire, qu’il ne savait en effet qu’imparfaitement.

Mais ce que je tenais surtout à vous dire.

Princesse, c’est que votre nom prononcé en ma faveur a été, comme il sera toujours, non-seulement un honneur, mais un talisman.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce 2 avril.

Princesse, Princesse, permettez-moi un petit mot d’explication, de rectification, que j’ai été un peu bête de ne pas donner de vive voix. Jamais je n’ai voulu dire qu’il me fût désagréable qu’on me parlât, — surtout vous, Princesse, — de ce qui fait mon occupation habituelle et mon sujet de métier de chaque semaine. Je ne suis pas à ce point violette ni sensitive , et je ne me permettrais pas, dussé-je en être quelquefois un peu embarrassé, de couper courtainsi aune veinetoute naturelle de conversation. C’était, en ayant l’honneur de vous envoyer d’anciens volumes, réimprimés depuis peu, de Poésies où il y a toutes sortes de choses, confidences, effusions, lamentations,

cris du cœur — du cœur d’autrefois, — que je me risquais à vous prier, en voulant bien les recevoir, de ne m’en point parler. C’était de ces anciennes Poésies intimes seulement qu’il s’agissait dans ma pensée. La prose est plus robuste et supporte la discussion, la poignée de main et même un léger coup de poing. Voilà mes principes en telle matière. — Soyez assez bonne pour m’excuser de ne vous avoir dit de vive voix, depuis l’autre mercredi , ce que je vous explique ici. Je ne savais comment débrouiller le quiproquo dont j’étais cause.

Ne me répondez pas, Princesse; et sachez bien que tout de votre part sera pris par moi comme marque de bonté et d’indulgence; vous m’avez appris à y compter, et vous daignez compter aussi sur mon respectueux et bien reconnaissant attachement.

Ce 6 avril.

Jeudi, je serai à vos ordres avec bien du plaisir. J’ai vu samedi chez lui Gavarni , il était

encore souffrant et pouvant peu parler. 11 me semble que je prends un peu de son mal, — plus bas et dans les bronches. Je me sens très-souffrant, et je vais suspendre après lundi en huit pour un mois mon travail, afin de me recueillir un peu.

Agréez, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement. „

Princesse ,

Ce 21.

Voilà la dénonciation que cet honnête homme d’évêque d’Orléans 1 vient de lancer contre nos

1. M. Dupanloup a tellement écrit de lettres, qu'on ne sait plus à laquelle Sl. Sainte-Beuve faisait allusion dans le billet suivant, sans date précise :

« Ce SI août.

» Voici, Princesse, cette lettre politique du pétulant évêque. Je crois cette fois que vous pouvez user du précepte : Mettezvous en colère et ne péchez pas. — Ce n’est pas pécher que de se sentir irrité contre ces intrusions du pasteur dans la politique la plus journalière. —

» Daignez agréer, Princesse, l’expression de mes sentiments les plus respectueux et dévoués. »

amis Renan et Taine, et surtout contre M. Littré à la veille de l’élection académique : qu’il combatte ailleurs et sous d’autres formes, mais la dénonciation ainsi faite est une manœuvre odieuse.

Au reste, il y a de jolies citations, qt cela vous amusera à parcourir, en même temps que vous serez indignée, Princesse. Je compte que quelques-unes de ces citations tourneront contre l'évêque, au moins en ce qui est de Renan et de Taine. Quant à Littré, il est hérissé et farouche.

Je ne vous parle pas de votre santé, Princesse; vous savez nos vœux, notre ennui; je fais mon carême.

Daignez agréer l’expression de mon respectueux dévouement.

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