‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 34 sur 90 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Ce 31 mai.

Princesse, — merci.

Voilà la couronne de mes mercredis. — J’écris à Girardin pour qu’il ne manque pas. — J’espère que l’ami malade ne le sera plus ce jour-là. J’irai au premier matin, Princesse, vous remercier de toutes vos bontés, avant l’heure de votre sortie.

Agréez, je vous prie, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce samedi.

Princesse, Princesse!

C’est moi qui viens vous rappeler ce que je n’aurais jamais osé articuler de moi-même, ce que Girardin a risqué et qui a amené cette aimable et gracieuse promesse !

Comme je n’ai rien à offrir que le bon cœur et un cabinet particulier dans ma guinguette , il faut, pour vous, que ce soit un jour perdu, un reste de journée superflu, quelque chose qui n’empêche rien et ne contrarie rien !

Cet entre-deux du départ pour Saint-Gratien, est peut-être le moment. A vous, Princesse, de décider. J’oserais vous prier, si vous fixez un jour, de faire vous-même les invitations auprès de vous. Je compte prévenir Girardin, auteur premier du délit : vous, Princesse, et deux personnes que vous voudriez choisir et

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amener, voilà ce qui, en m’ajoutant, fera le nombre cinq, qui ne saurait se dépasser sans danger et sans étouffement.

Je crains de ne pouvoir, ce soir, aller chercher une réponse : que ce soit avant, que ce soit pendant Saint-Gratien , que ce jour de grâce et de faveur arrive, et la petite maison bondira comme un agneau ! — Je suis tout à vous, Princesse, avec respect et reconnaissance.

Princesse ,

Ce C Juin.

C’était à moi d’aller vous remercier et je l’eusse déjà fait si je n’avais été repris par ma roue mécanique périodique. Je ne parle pas de l’honneur, je ne veux parler que du plaisir et de la joie que vous avez apportés par votre bonne, votre gracieuse et charmante présence. Le parfum reste, le souvenir vit et vivra. — Celui du 3 juillet dernier vit toujours.

Certainement j’irai mercredi à Saint-Gratien,

je voudrais bien, avant, y faire une petite visite du malin. — Oh ! il est attrayant et séduisant le projet! mais l’heureux Girardin ne sait pas combien le travail est une peine. Occupé toujours d’intérêts présents, de sujets qui s’offrent et vivent d’eux-mêmes, il ne sait pas ce qu’il faut d’isolement et de maussaderie solitaire pour ranimer des sujets morts ou refroidis. Il y a une partie obscure et pénible de ma vie que j’aime à ensevelir. Le paradis terrestre ne va pas avec le travail auquel fut condamné Adam. Ce que je conçois dans cette vie heureuse, dans ce cadre riant, c’est un demi-travail, ce que les oisifs appellent un travail tout entier, une occupation des matins qui ne fait qu’amuser l’esprit et l’entretenir. J’ai par malheur prélevé mon mois de vacances ; il faudra une autre année que je le ménage... — Mais voilà. Princesse, que je me perds en raisonnements et que je me permets tout haut un de ces petits dialogues que je n’engage d’ordinaire qu’avec moi-même et qui font dire quelquefois aux personnes de la maison : Tiens ! monsieur parle tout seul !

Agréez, Princesse, l’expression de ma pro-

fonde gratitude et de mon respectueux attachement.

Ce 16 juin, mardi.

Princesse ,

Voilà le premier échec de mon année. Je suis pris depuis avant-hier soir par les reins et les entrailles de manière à ne pouvoir bouger; et je crains que demain, même en allant mieux, je ne sois hors d’état de faire mon pèlerinage à Notre-Dame de Saint-Gratien. Ce mercredi était pourtant et il est plus que jamais sacré pour moi. Il me faut le remettre. J’implore indulgence, et j’irai, dès que je serai debout, et dès celte semaine, s’il se peut, m’assurer que j’ai mon pardon.

On parle ici de modifications dans le ministère : si c’est une régénération et un véritable rajeunissement, tant mieux ! —

Agréez, Princesse, l’expression de moa respectueux attachement.

Princesse ,

Ce 18 juin, jeudi.

J’ai reçu votre bonne lettre. J’avais vu le petit bijou Daphnis et Chloé; ce sont des jeux de petits amours ; il faut passer aux érudits d’aimer ces choses à la folie, ils ont à dévorer dans leur métier tant de choses ennuyeuses !

Le rapport est très-bien fait et fera un bon effet; mais en France on est si naturellement pour l’opposition ! La liste civile, fi donc! De là, même dans les analyses qu’on en fait, peu de bon vouloir et de l’infidélité. Les choses pourtant finissent par parler et prévaloir, lorsque les hommes durent. 11 faut user ses ennemis.

Je viens de recevoir de M. de Falloux une singulière lettre; il se ravise, il a lu l’anecdote Breguel, il n’en veut pas. Je joins ici copie de cette partie de sa lettre. S’il y a moyen d’avoir une réitération de témoignage, j’en serai charmé; car nous sommes d’honnêtes gens, et nous ne

voulons que la vérité. Je me contenterai de lui dire que la déclaration du valet de chambre ne signifie rien, et que la mortification chrétienne, la pénitence du bon général a pu échapper à ce valet de chambre : il suffit qu’une personne d’intelligence l’ait remarquée. Oh ! que la vérité donne de mal à trouver, et quelle rencontre de difficultés en chemin !

Je me remets un peu à sortir. Après mon gros travail de vendredi, je compte bien me dédommager de ma privation, et aller saluer Notre-Dame de Saint-Gratien.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

La guerre intestine a recommencé au Constitutionnel entre la propriété, la gérance et l’administraieur politique. La rédaction politique et littéraire est assise sur un procès en permanence. Nouvel exemple de l’habileté et de l’adresse qui président à toutes choses grandes et petites !

Voici l’extrait de la lettre de M. de Falloux :

* Monsieur et cher confrère,

» Je viens de relire dans les Nouveaux Lundis 1 les deux articles consacrés à Mn,e Swetchine et je conserve l’impression que j’en avais reçue d’abord. Je demeure convaincu que ce qui me parait injuste tient à l’antagonisme radical des points de vue ; je reconnais avec gratitude dans l’appréciation de plusieurs détails une étude sérieuse, l’équité et môme la bienveillance d’intention.

» Je n’hésite donc pas à vous exprimer la surprise que m’a causée l’addition de la note finale. Je me suis étonné d'abord que vous m’ayez rendu responsable d’un article du Monde dans le volume môme où vous avez retracé la carrière polémique de M. Louis Veuillôt et rappelé des dissidences qui ne sont pas moins vives dans le Monde qu’elles ne l’étaient dans Y Univers.

» Quant à l’anecdote dont vous vous armez par représailles, elle est, permettez-moi de l'affirmer, aussi peu digne d’une critique élevée que de M"1' Swetchine. Aucun de ceux qui l’ont connue n’aura besoin de témoignages pour démentir le fait en le lisant. Mais j’ai voulu me munir de renseignements certains, en vue des hommes de l'autre bord qui vous ont induit en erreur. Voici ce que méfait répondre Cloppet, l’homme de confiance du général et de Mmo Swetchine pendant trente ans : « Le gêné-

L On trouvera la réponse à cette lettre dans la réimpression du tome premier des Nouveaux Lundis.

t> rai a eu longtemps trois montres, deux en argent et » une en or ; il a donné successivement à des personnes » qui l’ont servi les deux montres en argent; il ne s’est » jamais dessaisi de h montre en or, et il l’a léguée par » testament è un jeune Ségur... etc.

» DE F A LLOl'X. »

Princesse,

Ce 17 juillet.

Vous êtes mille fois bonne ; ma rotule recommence tout doucement à faire son service, surtout quand je vais de plain-pied. — J’ai eu tousles détails sur cette fin du noble duc, que j’avais rencontré quelquefois : la fin est toujours triste; il y a deux ou trois jours de la vie qui devraient s’engloutir ou disparaître comme dans un éclair. — Je ne sais trop rien de cette Mme Aglaë... que je vois tant regrettée, à moins que ce ne soit la femme de Charles... le voyageur. En ce cas c’était une femme exacte, à principes (elle avait un amant même par principes), un peu serrée de ton : mais elle avait en effet une grande fortune dont elle faisait un usage humain.

Ce devait être un salon un peu républicain et philosophique. — Je suis heureux que ce couplet final sur Molière 1 ait eu l’heur de vous agréer, Princesse; il m’a amusé à faire. Le mal, c’est qu’il faut qu’un couplet fini, j’en recommence aussitôt un autre ; et l’on n’est pas tous les jours en voix, comme dit La Bruyère. — Je cherche, ces jours-ci, mon ut sans le trouver. — J’apprends avec bien du plaisir des nouvelles de ce portrait par Hébert : je ne lui demande que de vous faire comme je vous ai vue l’un de ces derniers mercredis en arrivant, dans le rayon oblique de ce beau soleil encore loin du couchant et dans tout le brillant de la saison, avec un éclat perlé à la joue.

J’aspire à monter et à descendre un peu librement pour aller mériter mes indulgences et gagner mes pardons à Saint-Gratien. t

Daignez agréer. Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

1. Nouveaux Lundis , tome V, fin de l’article sur Molière : Aimer Molière ! etc. C’est ce que M. Sainte-Beuve appelle son couplet final.

lu

Ce 4 août, mercredi.

Princesse ,

J’ai reçu votre aimable mot ; une lettre de moi vous prévenait, en le croisant, de ma conversation avec M. D... — Il est difficile aux personnes qui n’ont pas été habituées de longue main à l’idée de certaines relations et d’une certaine position élevée de ne pas se trouver un peu au dépourvu s’ils y sont brusquement portés ! les uns pèchent par modestie et embarras, ils ne sont pas d’aplomb ; les autres pèchent par outrecuidance et une certaine griserie. La dame dont il est question me paraît être de ce dernier genre. On se tirerait mieux d’affaire par de la modestie et de la simplicité.

Je vous demanderai, Princesse, de n’avoir l’honneur de vous voir à dîner que vendredi; j’avais invité à dîner pour jeudi une personne qui part le lendemain. Mais vendredi j’aurai mon plaisir, qui n’aura été que retardé.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce dimanche, IG août.

Princesse,

Me voilà au matin du dimanche et je me vois dans une impossibilité toute physique d’être à vos ordres et à la joie de cette fête du soir. Déjà accablé par la chaleur, je suis obligé (à cause du relâche qu’ont fait hier les ouvriers de l’imprimerie) de faire double tâche de révision et de correction, ce qui me mène jusqu’à près de cinq heures. Après quoi je ne suis plus qu’un être las et le moins capable d’être honnête homme.. Je tâcherai, Princesse, de le redevenir, c’cst-àdire de m’affranchir dans un an de cette chaîne et de ce collier trop étroit du métier, et vous verrez, Princesse, que ce n’est pas l’envie qui me manque pour être un homme comme il faut, et le plus respectueusement obéissant de vos attachés serviteurs.

Ce 22 août.

Princesse,

J’ai l’honneur de vous remercier de votre bon et précis renseignement. Voilà donc encore un essai. — Mais on approche d’une session, mais l’opposition dispose de tous les journaux, moins un ou deux. Le Moniteur, comme polémique, ne compte pas. Il n’y a qu’une frégate, cuirassée ou non, qui manœuvre pour le gouvernement avec un peu d’agilité. Est-ce bien sage, au moment de l’engagement, de jeter au cœur de l’équipage un principe de division et de désunion, qui a surtout l’inconvénient de prouver, une fois de plus, à chacun l’indifférence profonde où l’on est des services rendus en ce genre ? — Vous sentez tout cela autant que personne, Princesse : pensons à autre chose. Heureux qui peut enfermer sa vie dans le cadre paisible de l’amitié, des arts, de la courtoisie animée d’affection, et n’en pas sortir !

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce 6 septembre 1863.

Princesse,

Saint-Gratien n’a rien à se reprocher ; j'ai été un peu lourdaud et puni au talon ou près du talon : un jour de repos a suffi et me revoilà comme avant. — Je voulais le lendemain de ma visite dernière avoir l’honneur de vous écrire pour vous dire : — Non, il ne demande rien, mais il accepte, il reçoit avec une reconnaissance respectueuse et sentie tant de marques de votre bonne grâce, et celle surtout où brille dans son éclat ce charmant et généreux talent *. Je me laisse faire à toutes ces bontés, et je m’accoutume comme à une douceur toute naturelle au sentiment qu’ elles inspirent.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

1. C’était une œuvre de pinceau que l’on avait l’intentioa d'offrir à M. Sainte-Beuve, et qui lui fut en effet offerte le mois suivant, comme on le verra bientôt.

Ce lundi, 8.

Princesse,

Je reçois cet aimable mot. Mercredi, en effej, me semble long à venir, et je m’imagine avoir quantité de choses à dire. — En voici une, qui n’est qu’une nouvelle de mon quartier. Savezvous que, jeudi dernier, à ce qu’on appelle le bal Dullier ou la Closerie des Lilas, le rendezvous des étudiants, se trouvaient... qui?... II. de C... et Mmc de P... ; vous voyez bien qui. Ils avaient dîné chez Magny; au sortir de là, ils allèrent à ce bal. C... y est connu des étudiants; elle fut reconnue elle-même, et c’est aujourd’hui la fable du quartier latin : les étudiants

et étudiantes s’abordent depuis trois jours en se

disant: « Étiez -vous jeudi à Bullier? Y avezvous vu C... et Mme de P...? » Je vous assure que c’est d’un effet prodigieux, et que ce monde-là trouve que c’est incroyable , car on y a son genre de goût et de bon sens. On y est un peu fou, mais pas de cette folie-là.

J’ai aujourd’hui une queue d’article Vernet, qui sera la vraie fin. J’ai eu de la peine à passer, sans trop donner de coups de coude, entre le beau-père et le gendre; mais j’ai tenu à y passer afin de marquer un côté sérieux d’Horace.

M. et Mme Lebrun seront bien heureux : ce sont d’aimables gens, je n’en connais pas de plus fidèles en amitié, et M. Lebrun a su garder du caractère sous sa politesse.

J’ai lu l’article de D...; il est assez piquant en effet. D... n’est pas de nos amis politiques, mais c’est un honnête esprit ; il est fort instruit et, ce me semble, assez tolérant. Il est peutêtre du petit nombre, de ce bord, qui mériteraient un appel bienveillant et qui auraient le bon goût d’y répondre. Il a été longtemps en exil à Bruxelles et y a vécu en faisant des cours. 11 me paraît gentil et non sauvage.

Je me prends à bavarder et j’aime encore mieux dire à bientôt, à après-demain.

Je vous prie d’agréer, Princesse, l’expression ■de mon respectueux attachement.

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