M. Alexandre Dumas fils
celles le petit dîner, et qu’elle jugeait, à réflexion, cela de meilleur goût envers M'ne Sand. Je l’aurai chez moi, indépendamment du dîner rue de Courcelles, et avec deux ou trois de ses amis. Je pense que la chose ne souffrira pas de difficulté.
Que de soins! Ce moment en abonde. J’ai à prier Votre Altesse de m’excuser ces soirs-ci si je fais le mort ou à peu près. Je me trouve en % effet indisposé tout de bon. J’ai affaire au docteur, j’espérais que ce serait au chirurgien, et il se trouve que le médecin refuse d’aller vite et me voilà retenu pour plus d’un jour, au moins pour ce qui est de cérémonie. — Je voudrais aller vous offrir mes vœux de jour de l’an à l’heure du déjeuner. Est-ce possible sans indiscrétion?
Ce pauvre L... est comme une âme en peine: je crois que le mieux serait de l’envoyer tout directement à M. Rouher qu’il connaît. M. Walevvski s’était ravisé et l’avait fait appeler par M. Valette, le secrétaire général de la Présidence. La première combinaison me paraît plus avantageuse.
J’offre à Son Altesse tous mes vœux, mes hom-
mages reconnaissants, et le renouvellement de mon tendre et respectueux attachement.
GXLIY
Princesse,
Ce 4 janvier 1866.
Voici le passage de la Gazette des Tribunaux qui concerne le Constitutionnel *. N’était-il pas à' désirer d’ étouffer et de prévenir de tels débats dans l’intérêt des seules feuilles politiques qui défendent le gouvernement? Veuillez vous rappeler nos craintes d’il y a deux ans, à Ghesneau et à moi : voici les résultats sortis et publics!
Encore un coup, est-ce politique?
Oserai -je rappeler à Votre Altesse la pauvre petite Aïta, peintre? Si j’avais été là encore hier soir lorsque Théophile Gautier est venu, je l’aurais prié de vous dire ce qu’il pense de son talent, fort convenable et estimable. Au fond, ce
1. Dans les annales du Constitutionnel, les débats auxquels il est fait allusion ont gardé le nom de procès Gibiat.
qu’elle voudrait , c’est une commande , une copie. J’aurais aimé que vous vissiez deux de ses portraits, notamment la Foi, qui marque un certain idéal, et la Tunisienne ^qui est d’un beau type. L’enfant, qui a vingt-six ans et qui est née à la Havane, je crois, est honnête et digne d’intérêt, elle et sa mère.
Je suis à vous, Princesse, avec tout le respect et l’attachement que vous savez.
Mlle Aïta demeure rue Pigalle, n° 11.
GXL V
Ce jeudi, une heure moins vingt.
Princesse,
Je vous remercie infiniment de cette attention. La chose e§t faite, et bien faite, par l’habile docteur *. Je suis dans les ennuis et les em-
1. M. Ricord venait de faire à M. Sainte-Beuve l’opération d’un œdème, qui n’était peut-être dès lors qu’un des symptômes de la maladie de la pierre, dont il est mort.
barras inévitables des suites. J’espère demain matin avoir l’honneur de vous écrire d’une main mieux posée, et non plus étendu comme en ce moment.
Agréez, Princesse, l’expression de ma gratitude et' de mon respectueux attachement.
Et puis, quand je serai présentable, j’invoquerai la faveur de votre visite.
Ce 19 janvier, vendredi.
Princesse,
Je dois à votre intérêt mon bulletin de ce jour. — Je ne vais ni très-bien ni très-mal. Je saurai mieux à quoi m’en tenir demain , et j’espère n’avoir plus qu’à attendre une cicatrisation naturelle.
On me dit que la pièce de Ponsard a réussi1.
1. Le Lion amoureux, joué pour la première fois au TliOâtrc- Français, le 18 janvier 1860. — Le surlendemain, M. Saiutc-
Tant mieux ! C’est un talent honnête, élevé et qui a sa force à lui.
Je suis à vous, Princesse, avec un tendre et respectueux attachement.
Beuve recevait, en réponse à sa lettre, ce compte rendu éloquent, dont une copie s’est retrouvée dans ses papiers :
« Samedi (20 janvier 1800)... La pièce de Ponsard a réussi. — Elle m’a ravie — d’abord parce qu’pn y parle français, que les sentiments qu’elle fait naître sont français, et qu’elle est jouée admirablement bien : mes vieux sentiments républicains se sont tous réveillés; — je serais partie avec les républicains pour exterminer les royalistes, ces mauvais Français. — J’ai essayé de siffler lorsque le père de la jeune femme, qui se convertit à la jeunesse d’un général républicain et qu’elle épouse envers et contre tous, auquel Hoche vient de donner sa liberté, quand ce vieil émigré gracié lui dit : « Allons, ma » fille, chez les Anglais. »
» J’ai été contente de moi. Je puis encore sentir vivement et patriotiquement. Mais le public a été forcé d'applaudir malgré lui — il y a des pensées Hères et fortes, superbes. J’ai passé une bonne soirée. Lc3 gens qui ne pouvaient critiquer disaient nonchalamment : « Pourquoi remuer tout cela? » Quel esprit! quelle faiblesse! quelle lâcheté! Quant ii moi, comme je ne suis pas assez noble pour avoir eu des parents guillotinés, je n’ai eu que les roses de la Révolution : je l’aime, je la comprends, sans excuser ses crimes; mais je suis indulgente pour ses erreurs et je voudrais voir tous les Français en sentir la grandeur et la défendre... »
* Ce 20 janvier, samedi.
Princesse,
Mille grâces. Je ne suis pas brillant, mais ils disent que je vais bien, aussi bien que possible. Il y a seulement dans l’ensemble de l’organisation un ébranlement que je commence à sentir, à présent que le détail chirurgical préoccupe moins. En tout, j’espère bien me retrouver comme avant, et vous serez la bonté même de me garder le mercredi, — mon mercredi, à travers mes absences.
Une pensée me vient à travers cette interruption de travail : c’est que cette sécurité qui fait mon oreiller désormais et grâce à laquelle je puis mener ma convalescence, je la dois au Sénat, et le Sénat, je le dois... Quoique ce ne soit pas là une manière politique d’envisager les choses, Votre Altesse me la pardonnera, c’est une manière de sentir qui m’est chère.
Je suis à vous, Princesse, avec tout le respect et l’attachement que vous savez.
Ce 23, mardi, 10 heures.
Le billet arrive au milieu de la consultation des docteurs, ce qui me fait tarder à renvoyer le messager. Ricord répond du malade, malgré les souffrances. Elles sont un peu vives, je l’avoue, mais il dit que je suis une organisation nerveuse et une petite-maîtresse. Le fait est que je ne pourrais tenir la plume pour avoir l’honneur de vous répondre comme l’autre jour. On me dit que, quand j’aurai passé cette journée à obéir ponctuellement à mes bons docteurs, je serai en voie de guérison. Dieu soit loué ! Oh ! les mercredis !
J’envoie à Votre Altesse les expressions de ma gratitude et de tout mon respectueux attachement.
GXLIX
Ce 2i, mercredi midi.
Princesse ,
Je suis sensible à tant de bons soins. M. Giraud vous dira de visu comment je suis. 11 y a deux manières d’aller dans une maladie : la manière médicale, conforme aux règles et aux pronostics. D’après cette manière je vais bien. Mais, d après l’autre manière, qui est celle du malade, je suis loin du compte. Je n’ai rien pris depuis l’opération. Jugez si je suis fort. On me permet aujourd’hui les consommés, mais je n’en ai pas usé encore. Je ne suis pas en état d’écrire moimême. Tout cela reviendra vite, mais pas avant le courant de la semaine prochaine. Celle-ci est encore toute destinée à aller à petits pas et à vaincre des douleurs accessoires, mais assez obstinées.
Je ne crains pas de vous raconter mes maux, Princesse, parce qu’en tout, votre esprit aime ce
qui est. Je n’ai encore rien lu de tous ces beaux discours, excepté celui du maître.
Je mets à vos pieds l’expression de mon respectueux attachement.
Ce 28 janvier 1866, dimanche, huit heures du matin.
Princesse,
Je demande encore la permission de dicter. Je suis tout à fait mieux, mais seulement depuis ce matin quatre heures. Je suis vraiment honteux de tant occuper mes amis pour une petite maladie que mes médecins n’ont pu consentir même à appeler de ce nom. J’en suis, je l’espère, à ma semaine de convalescence. Une visite de Son Altesse lundi ou mardi me rendra très-heui reux et me donnera le reste de patience dont j’a bien besoin encore.
Mlle Marie C... passe mercredi son examen de commençante devant M. Auber. 11 serait bien important quelle pût passer le plus tôt
possible dans la classe de chant qui est son objet et qu’elle ne restât pas trop longtemps dans cette classe de solfège qui n’a été qu’un détour. — Vous voyez, Princesse, comme je sais que la vraie bonté est la bonté persévérante et qui ne s’ennuie de rien.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’expression de mon tendre et respectueux attachement.
Ce 20 janvier I8G6.
Princesse,
Je réponds à tout hasard sur Jules Levallois, et comme les oisifs, j’étends la réponse.
Lorsqu’il m’est venu pour secrétaire, il n’avait guère que vingt-deux ans, était pâle comme la Mort; mince, fluet, il respirait la fièvre. Je le croyais incapable de suffire et je le lui dis. 11 me répondit qu’il essayerait. Il venait tous les jours à huit heures et demie du matin de la rue Bourbon-Villeneuve, par quelque temps qu’il fît. 11 était souvent tout trempé de pluie... Il travail-
lait exactement, avec précision, gagnant chaque jour quelque chose , se taisant quand ce qui. lisait ou ce que j’écrivais lui déplaisait. Quand, au contraire, l’auteur ou le sujet lui allait,- il avait de temps en temps des mots secs, vibrants, dits avec colère, avec émotion, et qui coloraient ses pommettes. — Il est en son genre assez dévot — dévot philosophe. Il a si peu de corps et en prend si peu de soin, qu’il est exclusivement pour l’esprit. Son ambition littéraire, intellectuelle, est grande; je crois même qu’elle n’a pas de limites. Il l’a eue telle dès les débuts. Vers la fin, il était trop formé pour moi, trop lui-même; il ne se pliait plus qu’avec peine. Mais je l’ai toujours trouvé parfait. 11 sait le cas que je fais de lui, de son esprit, de son talent d’expression, quoique j'y trouve beaucoup de roideur. Il est trop mince pour pouvoir être large.
Il est très -distingué. Sa figure le dit. Il ressemble à Jésus-Christ avec finesse. Il est de Rouen. Il a une mère, petite personne spirituelle qui est comme femme de charge ou dame de compagnie dans une grande maison. Il avait pour père un agréé devenu avocat , homme
d’ambition, d’esprit, qui avait du talent de parole et qui est mort de la poitrine très-jeune. 11 a été élevé au lycée de Rouen avec la bourse de l’ordre des avocats.
C’est l’intime et c’a été un moment comme le frère intellectuel de Chesneau... Il mérite toute estime; il a de la dignité.
Voilà tout un portrait, Princesse. A quoi bon? A vous parler d’autre chose que d’un lumbago.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’expression de mon tendre et respectueux attachement.
C# 1er février, jeudi.
Princesse,
Je voulais écrire hier, mais un peu de fatigue m’en a empêché. Je puis aujourd’hui vous remercier de votre aimable présence d’avant-hier. A peine étiez-vous sortie que Marie est entrée toute triomphante me montrant son médaillon d’or, et M'ne Dufour ensuite, ne trouvant à sa bague que le défaut, dit-elle, d’être trop jolie pour elle. Vous n’oubliez personne, vous êtes
toute à toutes — merci! — J’ai eu tout le temps de réfléchir clans ces heures de silence et de • tranquillité souffrante. Combien l’intérêt qu’on prenait à bien des choses s’évanouit! et qu’on apprécie mieux ce qui fait réellement le prix de la vie à qui l’envisage sagement, l’amitié, les douces heures, une réunion où l’esprit a sa part, où la confiance préside, où l’on pense et l’on sent librement, ayant sous les yeux un agréable horizon et un ciel pas trop nuageux! Ce sont là les meilleures heures, les seules bonnes, à mesure qu’on avance vers les années penchantes. Quand je serai debout, je vous assure, Princesse, que j’en jouirai mieux à l’avenir, et je tâcherai d’introduire dans ces agréables instants moins d’inquiétude que je n’ai fait dans le passé. Je me propose enfin d’être un peu plus facile à me laisser être heureux. Votre image est le centre autour duquel tourne mon rêve.
11 n’aura pas été mauvais pour moi que j’aie eu ce petit avertissement de la douleur et de la privation.
Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.