XL1 V
Ce 20 mai, mercredi matin.
Princesse ,
Permettez-moi , avant que j’aie l’honneur de vous voir ce soir, de vous dire avec la plume ce qu’il est ennuyeux de dire en paroles, mon excuse de n’avoir pas profité de cette agréable occasion de lundi : c’est tout simplement que j’ai été ce jour-là sur mon canapé, souffrant toute la journée, et au-dessous de zéro le soir. Voilà comme je désire, Princesse, que vous vouliez bien expliquer mes irrégularités et inégalités trop fréquentes; c’est la force qui me trahit, mais n’en accusez jamais ni la pensée ni le cœur. — Ceci dit, je suis plus à l’aise pour vous aborder d’un air tout riant ce soir et pour répondre à cette bonne grâce prévenante; et je vous prie, Princesse, d’agréer l’expression de mon respectueux attachement.
Princesse ,
Ce jeudi.
Me permettez-vous un petit supplément de conversation? 11 est bien exact, n’est-ce pas? qu’un soir, chez l’impératrice, Horace Vernet s’amusa à faire avec de la cire un casque , et que l’empereur trouvant le modèle à son gré, le fit adopter pour une partie de la cavalerie? — II me semble bien avoir retenu exactement le récit que vous avez bien voulu me faire *.
M. Giraud m’a, hier, emmené pour me montrer la Préface dans sa dernière forme : aucune indication, rien qui puisse désigner la personne à laquelle il adresse sa dissertation critique; une dernière phrase seulement, dans laquelle" il revient sur l’éloge, pourrait donner à penser et piquer le
1. M. Sainte-Beuve travaillait en ce moment-là à ses articles sur Horace Vernet ( Nouveaux Lundis , tome V), et l’on a là, dans ce supplément de conversation qu’il demande, une marque de ce besoin d’esactitude qui le poursuivait partout et le préoccupait sans cesse.
lecteur de l’envie de deviner : mais il m’a semblé, encore une fois, qu’il n’y avait nul inconvénient possible. Vous pourriez, Princesse, si vous aviez doute, lui demander de vous envoyer les pages mêmes; je ne crois pourtant pas la chose nécessaire.
J’ai repensé à l’idée Magny; elle est charmante. Et pourtant... 11 y a un de nos amis qui manquait hier au dîner et qui aura là-dessus un avis juste, ce me semble.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
Ce 31 mai.
Princesse, — merci.
Voilà la couronne de mes mercredis. — J’écris à Girardin pour qu’il ne manque pas. — J’espère que l’ami malade ne le sera plus ce jour-là. J’irai au premier matin, Princesse, vous remercier de toutes vos bontés, avant l’heure de votre sortie.
Agréez, je vous prie, l’expression de mon respectueux attachement.
Ce samedi.
Princesse, Princesse!
C’est moi qui viens vous rappeler ce que je n’aurais jamais osé articuler de moi-même, ce que Girardin a risqué et qui a amené cette aimable et gracieuse promesse !
Comme je n’ai rien à offrir que le bon cœur et un cabinet particulier dans ma guinguette, il faut, pour vous, que ce soit un jour perdu, un reste de journée superflu, quelque chose qui n’empêche rien et ne contrarie rien !
Cet entre-deux du départ pour Saint-Gratien, est peut-être le moment. A vous, Princesse, île décider. J’oserais vous prier, si vous fixez un jour, de faire vous-même les invitations auprès de vous. Je compte prévenir Girardin, auteur premier du délit : vous, Princesse, et deux personnes que vous voudriez choisir et
amener, voilà ce qui, en m’ajoutant, fera le nombre cinq , qui ne saurait se dépasser sans danger et sans étouffement.
Je crains de ne pouvoir, ce soir, aller chercher une réponse : que ce soit avant, que ce soit pendant Saint-Gratien, que ce jour de grâce et de faveur arrive, et la petite maison bondira comme un agneau! — Je suis tout à vous, Princesse, avec respect et reconnaissance.
Ce 6 juin.
C’était à moi d’aller vous remercier et je l’eusse déjà fait si je n’avais été repris par ma roue mécanique périodique. Je ne parle pas de l’honneur, je ne veux parler que du plaisir et de la joie que vous avez apportés par votre bonne, votre gracieuse et charmante présence. Le parfum reste, le souvenir vit et vivra. — Celui du 3 juillet dernier vit toujours.
Certainement j’irai mercredi à Saint-Gratien,
je voudrais bien, avant, y faire une petite visite du matin. — Oh ! il est attrayant et séduisant le projet! mais l’heureux Girardin ne sait pas combien le travail est une peine. Occupé toujours d’intérêts présents, de sujets qui s’offrent et vivent d’eux-mêmes, il ne sait pas ce qu’il faut d’isolement et de maussaderie solitaire pour ranimer des sujets morts ou refroidis. 11 y a une partie obscure et pénible de ma vie que j’aime à ensevelir. Le paradis terrestre ne va pas avec le travail auquel fut condamné Adam. Ce que je conçois dans cette vie heureuse, dans ce cadre riant, c’est un demi-travail, ce que les oisifs appellent un travail tout entier, une occupation des matins qui ne fait qu’amuser l’esprit et l’entretenir. J’ai par malheur prélevé mon mois de vacances ; il faudra une autre année que je le ménage... — Mais voilà, Princesse, que je me perds en raisonnements et que je me permets tout haut un de ces petits dialogues que je n’engage d’ordinaire qu’avec moi-même et qui font dire quelquefois aux personnes de la maison : Tiens ! monsieur parle tout seul !
Agréez, Princesse, l’expression de ma pro-
fonde gratitude et de mon respectueux attachement.
Ce 16 juin, mardi.
Princesse ,
Voilà le premier échec de mon année. Je suis pris depuis avant-hier soir par les reins et les entrailles de manière à ne pouvoir bouger; et je crains que demain, môme en allant mieux, je ne sois hors d’état de faire mon pèlerinage à îNotre-Dame de Saint-Gratien. Ce mercredi était pourtant et il est plus que jamais sacré pour moi. Il me faut le remettre. J’implore indulgence, et j’irai, dès que je serai debout, et dès celte semaine, s’il se peut, m’assurer que j’ai mon pardon.
On parle ici de modifications dans le ministère : si c’est une régénération et un véritable rajeunissement, tant mieux ! —
Agréez, Princesse, l’expression de morr respectueux attachement.
Princesse,
Ce 18 juin, jeudi.
J’ai reçu votre bonne lettre. J’avais vu le petit bijou Daphnis et Cliloé ; ce sont des jeux de petits amours ; il faut passer aux érudits d’aimer ces choses à la folie, ils ont à dévorer dans leur métier tant de choses ennuyeuses !
Le rapport est très-bien fait et fera un bon effet; mais en France on est si naturellement pour l’opposition ! La liste civile, fi donc! De là, même dans les analyses qu’on en fait, peu de bon vouloir et de l’infidélité. Les choses pourtant finissent par parler et prévaloir, lorsque les hommes durent. 11 faut user ses ennemis.
Je viens de recevoir de M. de Falloux une singulière lettre; il se ravise, il a lu l’anecdote Breguel } il n’en veut pas. Je joins ici copie de cette partie de sa lettre. S’il y a moyen d’avoir une réitération de témoignage, j’en serai charmé; car nous sommes d’honnêtes gens, et nous ne
voulons que la vérité. Je me contenterai de lui dire que la déclaration du valet de chambre ne signifie rien, et que la mortification chrétienne, la pénitence du bon général a pu échapper à ce valet de chambre : il suffit qu’une personne d’intelligence l’ait remarquée. Oh ! que la vérité donne de mal à trouver, et qu’elle rencontre de difficultés en chemin !
Je me remets un peu à sortir. Après mon gros travail de vendredi, je compte bien me dédommager de ma privation, et aller saluer Notre-Dame de Saint-Gratien.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
La guerre intestine a recommencé au Constitutionnel entre la propriété, la gérance et l’administrateur politique. La rédaction politique et littéraire est assise sur un procès en permanence. Nouvel exemple de l’habileté et de l’adresse qui président à toutes choses grandes et petites !
Voici l’extrait de la lettre de M. de Falloux :
« Monsieur et cher confrère,
» Je viens de relire dans les Nouveaux Lundis 1 les deux articles consacrés à M'"' Swetchine et je conserve l’impression que j’en avais reçue d’abord. Je demeure convaincu que ce qui me parait injuste tient à l’antagonisme radical des points de vue; je reconnais avec gratitude dans l’appréciation de plusieurs détails une étude sérieuse, l’équité et même la bienveillance d’intention.
» Je n’hésite donc pas à vous exprimer la surprise que m'a causée l’addition de la note finale. Je me suis étonné d’abord que vous m’ayez rendu responsable d’un article du Monde dans le volume même où vous avez retracé la •carrière polémique de M. Louis Veuillôt et rappelé des dissidences qui ne sont pas moins vives dans le Monde qu’elles ne l’étaient dans Y Univers.
» Quant à l’anecdote dont vous vous armez par représailles, elle est, permettcz-moi de l’affirmer, aussi peu digne d’une critique élevée que de M",e Swetchine. Aucun de ceux qui l’ont connue n’aura besoin de témoignages pour démentir le fait en le lisant. Mais j’ai voulu me munir de renseignements certains, en vue des hommes de . Vautre bord qui vous ont induit en erreur. Voici ce que me fait répondre Cloppet, l’homme de confiance du général et de Mmc Swetchine pendant trente ans : « Le géné-
1. On trouvera la réponse à cotte lettre dans la réimpression du tome premier des Nouveaux Lundis.
» rai a eu longtemps trois montres, deux en argent et » une en or ; il a donné successivement à des personnes » qui l’ont servi les deux montres en argent; il ne s’est » jamais dessaisi de la montre en or, et il l’a léguée par » testament à un jeune Ségur... etc.