‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 8 sur 90 · DE FALLOUX · texte numérisé non relu

DE FALLOUX

Ce 17 juillet.

Princesse,

Vous êtes mille fois bonne ; ma rotule recommence tout doucement à faire son service, surtout quand je vais de plain-pied. — J’ai eu tous les détails sur cette fin du noble duc, que j’avais rencontré quelquefois : la fin est toujours triste; il y a deux ou trois jours de la vie qui devraient s’engloutir ou disparaître comme dans un éclair. — Je ne sais trop rien de cette Mme Aglaë... que je vois tant regrettée, à moins que ce ne soit la femme de Charles... le voyageur. En ce cas c’était une femme exacte, à principes (elle avait un amant même par principes), un peu serrée de ton : mais elle avait en effet une grande fortune dont elle faisait un usage humain.

Ce devait être un salon un peu républicain et philosophique. — Je suis heureux que ce couplet final sur Molière 1 ait eu l’heur de vous agréer, Princesse; il m’a amusé à faire. Le mal, c’est qu’il faut qu’un couplet fini, j’en recommence aussitôt un autre ; et l’on n’est pas tous les jours en voix, comme dit La Bruyère. — Je cherche, ces jours-ci, mon ut sans le trouver. — J’apprends avec bien du plaisir des nouvelles de ce portrait par Hébert : je ne lui demande que de vous faire comme je vous ai vue l’un de ces derniers mercredis en arrivant, dans le rayon oblique de ce beau soleil encore loin du couchant et dans tout le brillant de la saison, avec un éclat perlé à la joue.

J’aspire à monter et à descendre un peu librement pour aller mériter mes indulgences et gagner mes pardons à Saint-Gratien. ▼

Daignez agréer. Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

1. Nouveaux Lundis , tome V, fin de l’article sur Molière : Aimer Molière! etc. C’est ce que M. Sainte-Beuve appelle son couplet final.

LU

Ce 4 août, mercredi.

Princesse ,

J’ai reçu votre aimable mot ; une lettre de moi vous prévenait, en le croisant, de ma conversation avec M. D... — Il est difficile aux personnes qui n’ont pas été habituées de longue main à l’idée de certaines relations et d’une certaine position élevée de ne pas se trouver un peu au dépourvu s’ils y sont brusquement portés! les uns pèchent par modestie et embarras, ils ne sont pas d’aplomb ; les autres pèchent par outrecuidance et une certaine griserie. La dame dont il est question me paraît être de ce dernier genre. On se tirerait mieux d’affaire par de la modestie et de la simplicité.

Je vous demanderai, Frincesse, de n’avoir l’honneur de vous voir à dîner que vendredi ; j’avais invité à dîner pour jeudi une personne qui part le lendemain. Mais vendredi j’aurai mon plaisir, qui n’aura été que retardé.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

lui

Ce dimanche, IG août.

Princesse,

Me voilà au matin du dimanche et je me vois dans une impossibilité toute physique d’étre à vos ordres et à la joie de cette fête du soir. Déjà accablé par la chaleur, je suis obligé (à cause du relâche qu’ont fait hier les ouvriers de l’imprimerie) de faire double tâche de révision et de correction, ce qui me mène jusqu’à près de cinq heures. Après quoi je ne suis plus qu’un être las et le moins capable d’être honnête homme.. Je tâcherai, Princesse, de le redevenir, c’est-àdire de m’affranchir dans un an de cette chaîne et de ce collier trop étroit du métier, et vous verrez, Princesse, que ce n’est pas l’envie qui me manque pour être un homme comme il faut, et le plus respectueusement obéissant de vos attachés serviteurs.

Ce 22 août*

Princesse ,

J’ai l’honneur de vous remercier de votre bon et précis renseignement. Voilà donc encore un essai. — Mais on approche d’une session, mais l’opposition dispose de tous les journaux, moins un ou deux. Le Moniteur, comme polémique* ne compte pas. Il n’y a qu’une frégate, cuirassée ou non, qui manœuvre pour le gouvernement avec un peu d’agilité. Est-ce bien sage, au moment de l’engagement, de jeter au cœur de

l’équipage un principe de division et de désunion, qui a surtout l’inconvénient de prouver, une fois de plus, à chacun l’indifférence profonde où l’on . est des services rendus en ce genre ? — Vous sentez tout cela autant que personne, Princesse : pensons à autre chose. Heureux qui peut enfermer sa vie dans le cadre paisible de l’amitié, des arts, de la courtoisie animée d’affection, et n’en pas sortir !

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce 0 septembre 1863.

Princesse,

Saint-Gratien n’a rien à se reprocher ; j’ai été un peu lourdaud et puni au talon ou près du talon : un jour de repos a suffi et me revoilà comme avant. — Je voulais le lendemain de ma visite dernière avoir l’honneur de vous écrire pour vous dire : — Non, il ne demande rien, mais il accepte, il reçoit avec une reconnaissance respectueuse et sentie tant de marques de votre bonne grâce, et celle surtout où brille dans son éclat ce charmant et généreux talent *. Je me laisse faire à toutes ces bontés, et je m’accoutume comme à une douceur toute naturelle au sentiment qu’ elles inspirent.

•Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

1. C'était une œuvre de pinceau que l’on avait l’intention d’offrir à M. Sainte-Beuve, et qui lui fut en effet offerte le mois suivant, comme on le verra bientôt.

Ce lundi, 8.

Princesse,

Je reçois cet aimable mot. Mercredi, en eflfej7 me semble long à venir, et je m’imagine avoir quantité de choses à dire. — En voici une, qui n’est qu’une nouvelle de mon quartier. Savezvous que, jeudi dernier, à ce qu’on appelle le bal Dullier ou la Closerie des Lilas , le rendezvous des étudiants, se trouvaient... qui?... IL de G... et M'ne de P... ; vous voyez bien qui. Ils avaient dîné chez Magny; au sortir de là, ils allèrent à ce bal. C... y est connu des étudiants; elle fut reconnue elle-même, et c’est aujourd’hui la fable du quartier latin : les étudiants et étudiantes s’abordent depuis trois jours en se disant : « Étiez -vous jeudi à Bullier? Y avezvous vu C... et Mme de P...? » Je vous assure que c’est d’un effet prodigieux, et que ce monde-là trouve que c’est incroyable , car on y a son genre de goût et de bon sens. On* y est

un peu fou, mais pas de cette folie-là.

J’ai aujourd’hui une queue d’article Vernet , qui sera la vraie fin. J’ai eu de la peine à passer, sans trop donner de coups de coude, entre le beau-père et le gendre; mais j’ai tenu à y passer afin de marquer un côté sérieux d’Horace.

M. et Mme Lebrun seront bien heureux : ce sont d’aimables gens, je n’en connais pas de plus fidèles en amitié, et M. Lebrun a su gardsr du caractère sous sa politesse.

J’ai lu l’article de D...; il est assez piquant en effet. D... n’est pas de nos amis politiques , mais c’est un honnête esprit ; il est fort instruit et, ce me semble, assez tolérant. Il est peutêtre du petit nombre, de ce bord, qui mériteraient un appel bienveillant et qui auraient le bon goût d’y répondre. Il a été longtemps en exil à Bruxelles et y a vécu en faisant des cours. H me paraît gentil et non sauvage.

Je me prends à bavarder et j’aime encore mieux dire à bientôt, à après-demain.

Je vous prie d’agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce mercredi matin 15.

Princesse,

Il est trop vrai que je suis enguignonné et mal enrouté depuis quelque temps. En voilà une nouvelle preuve, qui m’est bien sensible. Mon mal de genou (à la suite de cette chute), que je croyais passé, s’est fait sentir de nouveau depuis trois jours : je croyais, jusqu’à tout à l’heure, pouvoir cependant aller à Saint-Gratien me récréer aujourd’hui, ayant pu sortir hier en voiture. Mais je crains, tout considéré et à certaine difficulté que je ressens dans ma charnière y de ne pouvoir opérer sans inconvénient toutes les petites montées et descentes, un peu brusques, nécessitées par le chemin de fer, et je me vois, à mon grand déplaisir, obligé de renoncer à mon petit voyage d’aujourd’hui. Daignez me plaindre, Princesse, en m’excusant et me permettre de différer jusqu’à quelques jours cette visite qui

est la joie et la récompense de ma semaine.

Agréez, je vous prie, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce 20 septembre.

Oui, Princesse, je pense que Camille Doucet doit se présenter; je l’ai vu, il a dû écrire à M. Guizot, qui, par sa position mixte et sa prépondérance, dispose des voix de plusieurs membres de ses amis, et qui tient dans sa main la clé de l’élection. M. Guizot lui est bienveillant; et puis dans l’intervalle de la candidature, il y a grande chance, d’après la loi des mortalités et sans prononcer aucune parole de fâcheux augure, qu’il s’ouvre quelque succession nouvelle.

J’attendrai, avec bien de l’impatience, la communication que vous me faites l’honneur de m’annoncer. Vous avez pris là une bonne détermination, de fixer par écrit des souvenirs, d’appliquer de ce côté aussi cette manière franche et nette de voir et d’exprimer ; écrire comme vous

parlez, en ne s'attachant en plus qu’à une parfaite exactitude dans les accessoires; votre esprit droit et fidèle est sûr de lui et de son souvenir ; mais il y a des circonstances moins importantes et concomitantes où il importe de ne pas se tromper pour ne pas infirmer la vérité de la chose principale. Mme de Fly, avec un Moniteur sous les yeux, est une aide excellente pour cette tenue des dates.

Vous savez, Princesse, comme je suis un critique rigoureux ; ainsi vous pouvez bien ne vous attendre à aucun quartier de ma part. Voilà qui est encourageant.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce 10 octobre.

Princesse,

Vous êtes ce que je ne puis dire en bonne grâce et en bonté. Je viens de faire une heureuse en votre nom. Imaginez une petite fille

blonde, du temps qu’Eudore1 était un petitgarçon blond ; elle était chez Nodier comme une nièce, et nièce en effet d’une sœur de Nodier. La maison de Nodier, de son vivant, c’était la maison du bon Dieu; il avait pour maxime, quand on lui faisait des représentations sur son laisser-aller à recevoir chez lui et à donner l’hospitalité : « Quand il n’y a rien pour cinq, il y en a toujours assez pour six. » Cette petite fille , Louison , ainsi élevée en demoiselle, a été obligée, à la mort de Nodier, de devenir... religieuse. Elle est restée sept ans au couvent, puis n’a pu y rester davantage. . . La pauvre Louise est devenue femme du peuple, brocheuse, femme d’un maçon qu’elle a été obligée de quitter pour son inconduite. Elle ’ paraît une brave femme, laborieuse, douce de ton, ayant gardé l’accent franc-comtois. Elle aura l’honneur de vous écrire, Princesse, pour vous remercier; mais son ouvrage l’empêche de le faire avant dimanche. Grâce à votre don, elle va pouvoir entrer chez Paul Dupont, à Asnières, où l’on gagne un peu plus; mais M. Dupont exige

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