GG VIII
Princesse,
Ce 23 mai.
Oui, travaillez ferme pour le succès de cette affaire Berthelot. Je vous jure que c’est une belle et bonne chose. Mais Duruy n’a que des idées inférieures en fait d’enseignement et d’études. Cet ordje de sciences le dépasse. Il n’était bon qu’à être un très-bon applicateur et inspecteur sous un chef. Il n’y a que l’empereur pour lui dire : Je le veux , faites!
Je prends bien part en idée à ces fatigues du monde; vous suffisez à tout, vous y excellez; mais la nature la plus royale elle-même a besoin de ces temps de repos et de sommeil.
Mais je n’en suis pas là, Princesse, où votre affection se figure. Hier, j’ai fait une sortie en voiture en compagnie et sous l’œil du docteur Phillips, qui a voulu observer de près mes gênes. Il a suivi jusqu’au bout sa petite expérience et le résultat lui a paru rassurant. Reste, toutefois,
l’état d’empêchement, qui est mon fonds de tristesse.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
GCIX
Ce samedi.
Princesse,
Je tremble toujours quand je vois toutes ces fêtes monstres 1 2 : la folie a tant de chances de s’y glisser * !
Pour moi, ce sont moins les fous encore qui m’indignent que les sots, ces avocats en robe qui, la veille, insultent un hôte, compromettent la France et font une gaminerie indigne dans le parvis même où siège la justice 3. Oh! la logique
1. L’Exposition universelle de 1867, et tout ce qu’elle entraînait de manifestations et de réjouissances officielles.
2. Allusion à l’attentat de Berezowski contre l’empereur de Russie, après la revue du bois de Boulogne (6 juin 1867).
3. On avait crié : Vive la Pologne! sur le passage du czar, pendant sa visite au palais de justice.
n’est pas notre fort. Espérons qu’il y aura une réaction tout à côté de la sottise. Nous payeronsnous toujours de déclamations? — Tout ce qui se passe d’ailleurs, vu de loin et par un moine * (le moine malgré lui que je suis), n’est certes pas sans grandeur; c’est un spectacle unique, et je ne puis m’empêcher de croire que la civilisation au sens le plus élevé y gagnera.
Je cherche à deviner quelques-unes de vos pensées^ Princesse, et à me mettre en harmonie avec elles.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
CGX
Ce 14 juin 1867.
Princesse,
Je n’ai guère personne sous la main pour me renseigner, et N isard serait à cet égard la pierre de louche , puisqu’il s’agit d’un de ses fonctionnaires. 11 me semble toutefois que vingt-ciuq
francs la leçon est tout à fait un maximum des plus honorables.
Voilà un léger répit dans cette avalanchp de fêtes; j’en jouis pour vous, Princesse, et vais vous savoir avec plaisir sous ces beaux arbres de Saint-Gratien.
Avec plaisir et le cœur gros, tout basl En suis-je donc exclu pour toujours? — Et pourtant je n’ai pas péché comme Adam pour ne plus avoir le droit d’entrer dans le jardin! Si Phillips me débarrassait cet automne et me délivrait des obstacles qui me clouent à ma chaise, il n’y aurait pas assez d’autels à lui dresser.
Je suis à vous, Princesse, avec un tendre et respectueux attachement.
CGXI
Ce lundi.
Princesse,
Voici la brochure. Livrez-vous à une de ces belles colères qui font que ceux qui vous aiment vous aiment mieux et faites-m’en part.
J’ai répondu. J’ai beau faire, j'ai un faible (reste de mes souvenirs de jeunesse) pour ceux qui osent en art, fût-ce un peu à tort et à travers.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de ma gratitude et de mon inviolable attachement.
Princesse,
Ce 5 juillet 1867.
... Le docteur Phillips a été très-flatté de savoir que son cottage avait été honoré d’une telle visite. Il rêve pour moi des voyages en barque. Moi qui me sens, je souris et suis peu crédule à tant d’espoir.
Princesse, je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
Ce 9 juillet.
Princesse,
Je suis bien sensible à ce bon intérêt. On a voulu, en effet, me donner des tracas, et j’ai eu une vraie peine pour cette affaire de l’École normale, en ayant été comme l’occasion directe1.
1. L’École normale venait d’être licenciée, à la suite de la publication d’une lettre de félicitation, écrite par les élèves à M. Sainte-Beuve pour sa vigoureuse défense des droits de la pensée au Sénat, dans les séances des 29 mars et 25 juin 18G7. Dans la lettre suivante à M. Duruy, M. Sainte-Beuve prend la défense d’un des meilleurs élèves de l’École dont la faute originelle était d’avoir tenu la plume au nom de ses camarades.
« Ce 22 juillet 1867.
» Monsieur et cher ministre,
» Laissez-moi vous parler, à mon tour, d’une affaire à laquelle je suis si fort intéressé et qui m’a causé un vrai chagrin. Vous avez assisté au commencement de cet orage le jour où vous étiez au Sénat, ce jour où vous avez si bien défendu votre loi d’enseignement primaire, et où j’ai subi cette avanie ( l'apostrophe de M. Lacase et du maréchal Canrobert). Depuis lors, je ne crois pas qu’il y ait rien eu de ma faute, et cependant tout s’est passé comme si je m’étais rendu coupable do