Le docteur Veyne
jamais, puisqu’elle a la bonté de se prêter à toutes les petites choses et misères de ses amis. Dans l’état habituel, c’est avant quatre heures que je me trouve plus libre de ma personne. — J’écrirai ,• au reste, Princesse, d’ici à deux ou trois jours et dès qu’il y aurait amélioration , — ce que tout malade espère et attend.
Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Ce samedi, 2 février.
Princesse,
Je voulais hier avoir l’honneur d’aller vous saluer vers six heures, mais la fatigue m’a fait rester. Je compte, j’espère du moins être plus vaillant, plus heureux ce soir. Laissez-moi vous parler à l’avance d’une chose dont je suis plein.
J’avais vu hier matin E... Il s’est ouvert à moi. 11 est dans une situation extrême, graduel- . lement amenée, mais qui ne peut manquer d’é-
dater par quelque criante opposition... Il n’espère qu’en vous, Princesse, et n’ose vous parler comme il faudrait. Dans tout ce qui lui arrive de pénible et qui tient à sa nombreuse charge et à son exiguïté de ressources, une pensée le domine avant tout : ne vous être en rien désagréable, non plus que de rien faire en dehors du chef si aimé de son administration. Les sentiments qu’il exprime sont d’une délicatesse infinie. Son cœur est trop à vous, Princesse, sa reconnaissance est trop entière pour rien tenter en dehors de vous, pour rien devoir qu’à vous. « Mais, cela étant, lui disais-je, ouvrez-vous sur votre situation à la Princesse... » 11 ne le fait qu’à moitié. J’ose pour lui : l’empereur ne pourraitil faire pour lui quelque gratification extraordinaire qui le tirât de ce mauvais pas, — une foule de petites dettes accumulées? L’empereur le connaît et l’estime.
Revenant à une autre idée : puisqu’il est si bien à sa place à..., puisqu’il y est l’homme du lieu, du château, des étrangers qui le visitent, puisqu’il est à souhaiter qu’il y reste, ne pourrait-on pas absolument faire pour lui l’exception
qui supprime Y adjoint et qui, après plus de vingt ans de service dans cette administration, ne le condamne pas à s’éterniser dans un magnifique cul-de-sac?
Le fait est qu’il est dans un abattement profond, n’espérant qu’en vous, ne voulant rien que par vous , ayant à cet égard les sentiments les plus délicats, qu’il m’exprimait d’une manière que j’aurais voulu noter dans les termes mêmes ; il vous doit tout, disait-il, de l’avoir élevé dans un monde qu’il n’eût pas vu autrement, il est votre homme-lige; le lien de reconnaissance qui l’attache à vous est d’amour-propre — du véritable amour-propre le mieux entendu — autant que de cœur... 11 est, lui et les siens, malheureux; le remède ne peut venir que par vous.
11 ira, dimanche soir, ignorant si j’ai parlé à Votre Altesse. Je livre tout ceci à votre bonté et à cette intelligence qui sait tous les degrés.
J’ai vu hier M. Giraud, toujours garde-malade, mais de sa personne moins fatigué et mieux, ce me semble.
A bientôt, Princesse, à aujourd’hui même, je
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l’espère. Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce 8 février.
Oui, c’est bien le même pour qui vous ave* fait déjà cette bonne action il y a un ou deux ans.
11 m’avait écrit à ce sujet, mais je n’ai rien pa en ce moment. Je vois qu’il s’est adressé plus haut et en de bons termes qui me semblent, en effet, exprimer la réalité de ses sentiments. H mérite un bienfait.
Je vois avec peine que vous soyez un peu souffrante, Princesse. J’ai causé hier de vous avec ce brave Sacy, homme d’effusion. Tant d’autres sont le contraire.
Pour moi, je ne souffre pas plus, mais je ne dégèle pas.
Gomme vous le disiez à Sacy, nous allons à
l’inconnu; la France aime cela, elle est comme les nouvelles mariées. Heureusement, notre Sénat n’acquiert pas trop de nouvelles prérogatives : il ne saurait guère qu’en faire. Laissons à d’autres les expériences.
Je compte bientôt aller chercher de vos nouvelles, Princesse. Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
14 février.
Je vous remercie bien de votre aimable mot. Je vous avais trouvée un peu fatiguée ce samedi soir. Voilà un temps réjouissant et qui donne un avant-goût de renouveau. J’essaye parfois de sortir vers quatre heures. Je vais tâcher d’étrenner aujourd’hui l’Académie. Ainsi je m’accoutume petit à petit et je finirai peut-être par me dissimuler mes gênes. Le Sénat aura son tour, mais pas pour aujourd’hui, c’est trop solennel
1. C’était le jour d'ouvertuiv delà session législative de 1807.
Je compte bien, Princesse, aller vous porter mon hommage un de ces avant-dîners.
Daignez agréer l’expression de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce 1" mars t807.
Sans le dire, il se trouve que je pense aux mêmes choses qui vous occupent. Il y a, en effet, deux systèmes, deux esprits qui sont en présence et aux prises en ce moment ; et, comme on a passé à moitié de l’un à l’autre, il est difficile d’avoir un pied par-ci et un autre par-là; chacun vous tire à soi et vous pousse : dans quelle intention? Dieu le sait. II faut une bonne tête et un flegme sans pareil pour ne pas broncher dans cette position. J’espère que, la santé aidant, la bonne tête y suffira.
Je n’ai vu personne de ceux dont vous me parlez, Princesse, et j’en suis à la simple lecture des journaux, qui me laisse de la réflexion
de reste. J’ai paru à l’Académie jeudi; je suffis juste à ces légers excès, et il ne m’a pas été possible de faire plus. Je vais aujourd’hui essayer de paraître une heure à une réunion d’amis du vendredi 1 ; mais il est possible aussi qu’au dernier moment je me dédise. Que cela est triste d’être ainsi enchaîné ! Il en résulte une teinte de désenchantement universel qui s’étend sur tout. Vous voyez à quel point je suis prêt à être à l’unisson avec vous. Mais ce n’est qu’un instant pour vous, Princesse, et votre vaillante nature revient vite avec son ressort et rebondit.
Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.