La mort de Gavarni (21 novembre
chez lui phthisie laryngée et fatigue universelle. — Il y a dans les générations des coupes fatales et réglées. De soixante à soixante-cinq ans, il se fait de ces coupes d’automne : Duveyrier, Boüay, Cavarni. — J’en sais encore deux ou trois autres morts récentes, d’amis ou de camarades du même âge. C’est la loi; raison de plus pour goûter avec amitié les quelques années qui restent et qui, passé un certain chiffre, sont certainement de grâce et de faveur. — Une indisposition m’empêche ce matin d’aller jusqu’à Auteuil rendre les derniers devoirs à ce grand et charmant artiste; mais il vivra dans nos cœurs et aussi dans l’histoire de l’art contemporain.
Je mets à vos pieds. Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce 27 novembre 1 866.
J’apprends les détails sur cette fin de l’aimable et charmant artiste notre ami.
Il avait un emphysème du poumon (enflure du tissu cellulaire) qui produisait une oppression continue. Il était si affaibli, que, ayant voulu, il y a quelque temps, aller consulter un docteur (Éd. Fournier) spécial sur les maladies du larynx, il avait pu à peine revenir à Auteuil en voiture, et que, dans un café du boulevard, chez Durand, où il s’était arrêté un moment, chacun le regardait avec inquiétude. Il n’avait d’ailleurs nulle altération dans son humeur et gardait sa douce ironie. Le docteur Yeyne (un ami), ayant des craintes, adressa à son fils un télégramme à Marseille. Le jeune homme arriva le vendredi matin. C’est le soir que Gavarni s’est comme endormi et s’est éteint. Il n’avait pas de douleurs et n’accusait que du malaise. La machine ne fonctionnait plus. Sa femme est arrivée le soir et a voulu le veiller seule la nuit, — lui mort, — et elle a renvoyé les domestiques et les témoins pour cette veille funèbre. — Il avait d’ailleurs depuis quelque temps une situation arrangée : plus de dettes, une partie encore de terrains. Un procès avec Hetzel était arrangé. On a trouvé chez lui huit mille francs en billets;
ses papiers très en ordre, surtout ses papiers de mathématiques. — Enfin, il a pu sourire encore tristement à la vie, — jusqu’à, son dernier moment.
A demain, Princesse. J’ai été, ces temps-ci, fort retenu par mes petites indispositions et fatigues. Daignez m’excuser et agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
On a pu mouler le crâne et la face; on fera son buste.
Ce samedi.
Princesse ,
Après cette soirée de jeudi si agréable et si douce, qui m’aurait dit que j’allais en être privé, de pareille douceur, pour quelque temps? — Je n’ose dire plus. Jeudi, dans l’après-midi et la nuit suivante1, j’ai été saisi d’un accident interne
1. M. Sainte-Beuve venait d'être atteint, cette nuit-là (décembre 1800), de l’infirmité cruelle dont il ne devait point
A LA PI1INCESSE.
assez impérieux pour devoir appeler à l’instant Ricord. Il a pourvu au mal, je ne souffre pas trop, mais me voilà de nouveau rangé, et plus gravement à mon sens que la dernière fois, dans la classe des valétudinaires. Espérons que je pourrai encore reprendre ce doux train de vie dont la Princesse était le charme et l’honneur. (Tout ceci pour vous seule encore, Princesse.)
Voici un Tallemant qui a demandé le temps de se vêtir dignement pour paraître devant Votre Altesse. C’est un esprit qui voit les petits côtés, c’est une commère; mais il est sincère, il a du jugement; s’il a de la malice, il n’a pas de parti pris et ne ment pas. Tel qu’il est, je le mets
à vos pieds,
Et vous renouvelle, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
guérir, et qui n’était elle-même que le résultat le plus apparent de la maladie de la pierre, dont l’autopsie révéla les trop irrécusables témoignages.
GLXXXI
Mille et mille grâces. Je ne suis qu’infirme et point positivement malade. Il n’y a rien de nouveau dans cet état et je n’éprouve que beaucoup %
de fatigue.
Je pense à nos amis qui sont aujourd’hui de fête autour de vous.
Si Hébert s’y trouve, comme je le pense bien, permettez-moi de le complimenter par votre
bouche, Princesse.
Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
GLXXX1I
Ce 29 décembre 1866.
Princesse,
J’ai bien pensé à Votre Altesse et aussi à l’objet dont elle m’a entretenu. J’ai voulu voir la personne qui m’avait paru de loin pouvoir con-
venir; de près elle m’a paru aussi très-convenable en tout ce que j’ai pu apprécier. Elle a quarante ans ou quarante et un ans; moralement et civilement, ce qu’il faut autant qü’on peut en juger; littérairement, et pour écrire et correspondre, a-t-elle également les qualités requises, ou du moins est-elle de nature à les acquérir? Mon examen n’a pu, du premier coup, s’en assurer. Voilà ce que je tenais à vous dire, Princesse, pour savoir si je dois pousser plus avant mon inspection.
Je n’ai rien à dire de nouveau à mes amis sur un état de santé qui paraît être (provisoirement, du moins) un statu quo. Je n’ai regret qu’à la fatigue, qui m’est plus habituelle qu’avant et qui m’arrêtera plus souvent.
Toutefois, je demanderai, dans un des jours de la semaine prochaine, vers jeudi ou vendredi, la faveur d’aller saluer Votre Altesse dans les heures de l’après-midi. Je me réserve cette première sortie comme reprise et tentative de vie sociale.
J’offre à Votre Altesse l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
CLXXXIII
Ce vendredi 4 janvier 1807.
Princesse,
J’éprouve un véritable ennui : il m’est encore impossible de sortir. Depuis que j’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai reculé plutôt qu’avancé. Ce qui devait arriver (n’en déplaise aux docteurs optimistes) et ce que j’avais craint s’est produit. Ainsi, il me faut encore attendre et espérer; vient-il donc un moment dans la vie où l’on n’a qu’à perdre du terrain de jour en jour? 11 me semble pourtant que c’est un peu tôt. — Le prince votre frère m’a fait l’honneur de venir, il y a trois jours; je n’étais pas mal ce jour-là. Il venait de visiter M"'e Sand, dont l’estomac souffre ; voilà une belle génération qui s’entame de tous les côtés.
Combien j’envie ceux qui vont et viennent, qui assistent à une leçon de Zeller dans l’ateliermusée, qui passent deux heures le mercredi dans le salon unique, qui... qui... Je m’arrête dans
A LA P rt INCESSE.
l’expression de mes vœux , bien que je n’en forme, ce me semble, que de bien humbles. Ils sont trop beaux pour moi jusqu’à nouvel ordre. Ils étaient bien doux, en effet, quand il ne tenait qu’à moi de les remplir!
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
GLXXXIV
Ce lundi.
Princesse,
Et voilà donc l’issue du petit complot dont
j’ai hier surpris quelques mots : un magnifique
tapis qui se déploie et qui couvre la plus large pièce de la petite maison. Vos dons eux-mêmes sont plus grands que moi et m’enveloppent. Je me laisse faire et je remercie. Quant au beau tapis pourtant, je ne le profanerai pas tout d’abord dans ma chambrette de malade; il attendra jusqu’à ce que j’aie ouvert ma paroi sur la
chambre voisine, très-belle et digne de le recevoir. Je vais me hâter. Il y sera à sa place.
Agréez, Princesse , mon sensible hommage pour tant de bontés et Texpression de mon tendre et inviolable attachement.
Princesse,
Ce 18 janvier.
Merci de votre mot encourageant! Je puis encore dicter, cela m’est plus difficile quand il faut écrire quelque chose de long.
J’espère en mon dimanche.
Je sens réellement du mieux dans ma santé générale et dans ma manière de gouverner mes misères. Gela suffira à mon ambition si je puis xroïr mes amis.
Je^o’ai pas encore lu les discours sur Ingres 1 : je n’ai vu que les articles divers et assez contradictoires. Vous avez bien raison, il n’était maître
ۥ Ingres est mort le 14 janvier 1807.
qu’en une chose (et c’est déjà très-ueau); pour le reste, un enfant et une sorte de machine automatique qu’on faisait jouer à volonté.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Je tâcherai de faire une colonne ou deux sur Saint-Victor : il faut, tant qu’on est là, saluer les talents1.
Ce 22 janvier.
Le jugement sur X homme est vrai de premier coup d’œil : c’est un manant, un être grossier, un vigoureux nourrisseur de bestiaux qui s’est trouvé chargé de diriger des gens de lettres. Mais, pour être juste, suspendez votre opinion sur son bon sens qui est solide, et non sans finesse, ou du moins sans ruse. Il a été étonné, renversé à brûle-pourpoint, et, comme il l’a dit
1. Voir Nouveaux Lundis, tome X, l’article sur Hommes et Dieux (28 janvier 1867).
tout cru : « Vous m’avez désarçonné. » En un mot, sous cette enveloppe peu avenante ou même répugnante, il a une valeur. N’oublions pas que le butor a une grosse batterie à son service.
Je connais M. T..., — N. T..., — un brave professeur, laborieux, érudit, d’une grande vanité naïve qui s'affiche d’abord et qui a cru qu’il allait devenir un auteur dramatique, mais très-solide en humanités, sachant le grec et l’allemand, ayant d’ailleurs douze ou treize enfants et digne qu’on lui rende service.
Je ne réponds que dans mon cœur à la fin de votre lettre, Princesse, et je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
CLXXXVII
Ce lundi.
Princesse ,
C’est, en effet, un service à rendre à la science même que d’affranchir ce digne C. B... de cette servitude domestique et bigote.
Je lis la lettre de... : je reconnais T... et Desjardins. Ne sachant à quoi on les veut appliquer, je ne puis prendre la mesure exacte. T... est plus excusable que ne le croit... pour les faits de vie privée auxquels il fait allusion. Son principal crime est d’avoir deux ménages, mais il y pourvoit en honnête homme.
Desjardins est aimable de manières, et il doit acquérir chaque jour. Mais il a trahi d’abord un manque de méthode et d’exactitude, une sorte de légèreté scientifique dont il aura peine à se relever dans l’Université.
Ces hommes, d’ailleurs, ont de la valeur et peuvent être d’une réelle utilité ; c’est selon à quoi on les veut appliquer.
Nous avons, ce matin, donné à trois sur Saint- Victor : Taine dans les Débats, Gautier dans le Moniteur, et moi-même dans le Constitutionnel. Vive le Magny! Nous avons été fidèles à l’amitié et au talent.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
CLXXXY1II
Princesse ,
Ge 12, mercredi.
Merci, merci de tant de bonne attention !
J’ai eu hier deux bonnes nouvelles : la première est que je ne suis pas l’acquéreur de la maison (c’eût été un fardeau); la seconde, c’est que l’acquéreur est celui qui me désire pour locataire à ma convenance, de sorte que je jouirai d’une entière tranquillité et de plus d’espace. La petite maison à laquelle il m’eût été si pénible de renoncer S après tout ce qui me l’avait rendue
1. M. Sainte-Beuve, qui avaît redouté un moment l’expropriation pour sa maison de la rue Mont-Parnasse, se trouvait en face d’un autre péril à conjurer. Une maison à côté de la sienne, et tout à fait mitoyenne, était devenue vacante par suite de la mort de la propriétaire. M. Sainte-Beuve craignait que de nouveaux locataires bruyants ne vinssent le forcer à renoncer à son cabinet de travail, dont il avait l’habitude depuis tant d’années. Pour assurer sa tranquillité jusqu’à la fin, il eut un instant l’idée d’acheter cette maison voisine; mais il s’en tint à n’en être que le locataire, et c’est alors que s’ouvrit ce salon dont on a fait une description si fastueuse et purement fantastique.
encore plus chère, pourra donc avoir encore l’heur et l’honneur de vous recevoir.
Mais oui, Princesse, si vous voulez bien m’accepter pour ce soir à dîner, je n’interromprai pas cette douce habitude.
Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce dimanche.
Mille grâces pour tant de bontés.
C’est bien d’un chirurgien que j’avais affaire, et nul n’est meilleur que celui que j’ai pris; léger en effet de main et adroit, ce qu’il faut. J’ai, d’ailleurs, un bon médecin ordinaire tout dévoué1.
Je ne souffre que peu, mais les conséquences ne sont pas moins ennuyeuses ; espérons qu’ elles , cesseront vite. — La Princesse ne me dérangera