‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 77 sur 90 · CCV · texte numérisé non relu

CCV

Ce samedi 1 1 mai.

Princesse,

Je prends bien part à votre douleur; j’avais grand goût pour cette bonne comtesse si dévouée, si droite, qui avait dû être si belle : le profil de Dante, en femme!

Ricord étant malade, le docteur Phillips sort de chez moi. Il vient de me faire une visite à fond; sa conclusion est rassurante. J’étais fort abattu avant de le voir. Il me redonne l'espoir que je reverrai mes amis et chez eux.

Quel beau printemps. Princesse ! et dire que je ne pourrai en jouir nulle part à vos côtés!

Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

GGVII

Ce 17 mai.

Je savoure d’avance l’odorant présent d’ananas. G’ est me gâter vraiment!

Je suis tout à fait mieux et comme auparavant, — de plus, avec la sécurité , — Ricord étant guéri et Phillips m’ayant prouvé toflte son habileté. Je ne suis plus, en un mot, qu’un inlirme et un invalide, non un malade. La joie se loge où elle peut.

C’est bien que Feuillet soit à Fontainebleau : c’est une résidence de roi. On dit que son roman’ dans la Revue est bien.

Je suis tout à vous. Princesse, du fond du cœur et avec un tendre et inviolable attachement.

i. Monsieur de Camors.

Ce 23 mai.

Oui, travaillez ferme pour le succès de cette affaire Berthelot. Je vous jure que c’est une belle et bonne chose. Mais Duruy n’a que des idées inférieures en fait d’enseignement et d’études. Cet ordre de sciences le dépasse. Il n’était bon qu’à être un très-bon applicateur et inspecteur

sous un chef. Il n’y a que l’empereur pour lui

dire : Je le veux, faites!

Je prends bien part en idée à ces fatigues du monde; vous suffisez à tout, vous y excellez; mais la nature la plus royale elle-même a besoin de ces temps de repos et de sommeil.

Mais je n’en suis pas là, Princesse, où votre affection se figure. Hier, j’ai fait une sortie en voiture en compagnie et sous l’œil du docteur Phillips, qui a voulu observer de près mes gênes. Il a suivi jusqu’au bout sa petite expérience et le résultat lui a paru rassurant. Reste, toutefois,

l’état d’empêchement, qui est mon fonds de tristesse.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

GGIX

Ce samedi.

Princesse,

Je tremble toujours quand je vois toutes ces fêtes monstres 1 : la folie a tant de chances de s’y glisser 2 !

Pour moi, ce sont moins les fous encore qui m’indignent que les sots, ces avocats en robe qui, la veille, insultent -un hôte, compromettent la France et font une gaminerie indigne dans le parvis même où siège la justice 3. Oh ! la logique

1. L’Exposition universelle de J8G7, et tout ce qu’elle entraînait de manifestations et de réjouissances officielles.

1 2. Allusion à l’attentat de Berezowski contre l’empereur de Russie, après la revue du bois de Boulogne (G juin 18G7).

3. On avait crié : Vive la Pologne ! sur le passage du czar, pendant sa visite au palais de justice.

n’est pas notre fort. Espérons qu’il y aura une réaction tout à côté de la sottise. Nous payeronsnous toujours de déclamations? — Tout ce qui se passe d’ailleurs, vu de loin et par un moine (le moine malgré lui que je suis), n’est certes pas sans grandeur; c’est un spectacle unique, et je ne puis m’empêcher de croire que la civilisation au sens le plus élevé y gagnera.

Je cherche à deviner quelques-unes de vos pensées, Princesse, et à me mettre en harmonie avec elles.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

CGX

Ce 14 juin 1807.

Princesse,

Je n’ai guère personne sous la main pour me renseigner, et Nisard serait à cet égard la pierre de touche, puisqu’il s’agit d’un de ses fonctionnaires. Il me semble toutefois que vingt-cinq

francs la leçon est tout à fait un maximum des plus honorables.

Voilà un léger répit dans cette avalanchp de fêtes; j’en jouis pour vous, Princesse, et vais vous savoir avec plaisir sous ces beaux arbres de Saint-Gratien.

Avec plaisir et le cœur gros, tout bas! En suis-je donc exclu pour toujours? — Et pourtant je n’ai pas péché comme Adam pour ne plus avoir le droit d’entrer dans le jardin ! Si Phillips me débarrassait cet automne et me délivrait des obstacles qui me clouent à ma chaise, il n’y aurait pas assez d’autels à lui dresser.

Je suis à vous, Princesse, avec un tendre et

Ce lundi.

Princesse,

Voici la brochure. Livrez-vous à une de ces belles colères qui font que ceux qui vous aiment vous aiment mieux et faites-m’en part.

J’ai répondu. J’ai beau faire, j'ai un faible (reste de mes souvenirs de jeunesse) pour ceux qui osent en art, fût-ce un peu à tort et à travers.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de ma gratitude et de mon inviolable attachement.

GCXII

Princesse,

Ce 5 juillet 1867.

... Le docteur Phillips a été très-flatté de savoir que son cottage avait été honoré d’une telle visite. 11 rêve pour moi des voyages en barque. Moi qui me sens, je souris et suis peu crédule à tant d’espoir.

Princesse, je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

Ce 9 juillet.

Princesse,

Je suis bien sensible à ce bon intérêt. On a voulu, en effet, me donner des tracas, et j’ai eu une vraie peine pour cette affaire de l’École normale, en ayant été comme l’occasion directe1.

1. L’École normale venait d’être licenciée, à la suite de la publication d’une lettre de félicitation, écrite par les élèves à M. Sainte-Beuve pour sa vigoureuse défense des droits de la pensée au Sénat, dans les séances des 29 mars et 25 juin 1807. Dans la lettre suivante à M. Duruy, M. Sainte-Beuve prend la défense d’un des meilleurs élèves de l’École dont la faute originelle était d’avoir tenu la plume au nom de ses camarades.

< Ce 22 juillet 1861.

» Monsieur et cher ministre,

» Laissez-moi vous parler, à mon tour, d’une affaire à laquelle je suis si fort intéressé et qui m’a causé un vrai chagrin. Vous avez assisté au commencement de cet orage le jour où vous étiez au Sénat, ce jour où vous avez si bien défendu votre loi d’enseignement primaire, et où j’ai subi cette avanie [l'apostrophe de M. Lacaze et du maréchal Canrobert). Depuis lors, je ne crois pas qu’il y ait rien eu de ma faute, et cependant tout s’est passé comme si je m’étais rendu coupable de

L’inconcevable faiblesse de ... et la roideur non moins incroyable de ... ont dès l’abord brouillé une affaire qui devait se terminer à l’intérieur. — L’absence du ministre a failli mettre les choses au pire. J’espère que tout est réparé depuis hier soir et que cela finira par l’éloignement temporaire d’un très-bon élève qui n’est pas plus coupable que les autres et qui rentrera après une courte éclipse.

quelque méfait politique. J’ose me flatter que ce n’est pas vous qui' êtes de cet avis; car au fond notre cause n’est pas si éloignée ni si distante, et je no vais si en avant que parce que je n’ai pas la mémo responsabilité.

» Je viens faire appel à votre esprit de justice en faveur du jeune élève L..., dont je puis au besoin vous montrer les lettres. Cette correspondance, entamée par lui, au sujet de la loterie de bienfaisance de l’École, s’est trouvée ensuite contenir, au milieu du remerciement pour le lot que j’avais envoyé, , le paragraphe dit d 'adresse qu’on a eu le tort de publier. Tout le tort est là,, pas ailleurs, comme vous le verriez par la suite même des lettres. L’autre tort retombe en entier sur M. ... qui n’a pas su attendre votre arrivée et réserver jusque-là l’état de l’École et le sort des personnes. Ce jeune élève L..., frappé à cause de moi, choisi d’abord entre tous ses camarades sans être plus coupable qu’aucun, mérite votre indulgence, et il n’a en rien mérité ce coup précipité que les... ont pris sur eux de lui appliquer. 11 est devenu mon client naturel.

» Vous concevrez mieux que personne,’ monsieur et cher ministre, le sentiment qui m’anime dans celte requête que j’ai

Quant au cartel Lacaze-Heeckeren, c’est une chose que j’ai dû mener à ma manière; au fond, j’y vois du ridicule et un peu d’odieux. J'espère que l’opinion est pour moi, si j’en crois le battement du pouls qui se fait vivement sentir.

J’ose espérer, Princesse, que vous m’accorderez en tout ceci quelque crédit, absent que je suis, sentant autrement que bien des personnes qui ne sont pas du même milieu que moi et qui

l’honneur de vous adresser. Vous avez sans doute écouté jusqu’ici beaucoup de sénateurs : daignez en écouter un qui parait l’ôtre bien peu, au cas qu’on fait de lui, mais qui tâchera de compter pour sa part et pour sa voix, et qui est du moins de vos amis.

» Avec toutes mes excuses et mes respects. »

La justice, qu’invoquait M. Sainte-Beuve, fut rendue, et, vers la fin des vacances, il reçut ce billet de M. Danton, directeur du personnel au ministère de l’instruction publique :

• 29 septembre 1867.

« Monsieur,

« En faisant donner à M. L... un poste que les normaliens, reçus agrégés, n’obtiennent pas toujours, je savais que je vous serais agréable; mais je tenais aussi à satisfaire ma conscience, en réparant, à l’égard de ce jeune homme, une mesure prise malgré moi. — J’ai dû, par convenance, laisser ignorer au public mon opinion sur cette affaire; mais rien ne m’empêche de vous dire que, si j’avais été le maître, ce n’est pas l’École normale qui aurait été licenciée., etc. »

ne sont pas obligées de voir ces questions sous le même jour. J’espère encore une fois que je ne sortirai pas de toute cette lutte diminué ni aplati, et que je paraîtrai encore digne d’être votre ami.

Mais que ces grands corps de l’État, que ces grandes assemblées sont loin d’être présidées comme elles devraient l’être! Que d’imprévoyances!

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inaltérable attachement.

Votre protégée du Conservatoire, MUe C,.M va passer, avec sa mère malade, une saison à Enghien. Cette mère est une personne des plus distinguées; la jeune personne est trèsbien, très-gentille. Une ambition de la pauvre mère serait de conduire un jour, un matin, sa fille à Saint-Gratien, et peut-être que vous pourriez l’entendre un quart d’heure chanter à ce piano que Mme de Fly tient si agréablement. Vous jugeriez de cette jeune voix.

Je parle peu de ma santé, — la même, mais sans mieuxe

Princesse,

Ce 20 juillet 18G7.

Un vrai découragement que j’ai tout au fond de moi m’empêche d’écrire, à moins que je n’y , sois provoqué. Qu’écrire, en effet, quand je sais le fond et que (malgré les bonnes paroles d’indulgents médecins) mon état ne reviendra jamais tel que la vie sociale me soit encore permise?

J’ai dit à l’aimable docteur Phillips votre bonne grâce, dont, certes, il usera prochainement.

J’ai eu des nouvelles de Saint-Gratien de divers côtés, et par Sacy, heureux, jeune, rayonnant, plein d’une belle flamme : j’ai le feu, la flamme m’est refusée.

Ces bonnes et excellentes personnes, M,ne C... et sa fille, sont à Enghien, logées à l’établissement même des bains.

Il y aurait bien à dire sur cette solution normale; M. Duruy dira ce qu’il voudra : tout ceci

a été mal mené et mal conclu. Qu’il répare de son mieux à l’avenir!

L’avenir préoccupe un peu : après les fêtes et le décor, on se retrouve en présence de la réalité. Que médite-t-on? Quelles chances nous réserve l’année qui vient? La tête de bronze — celle que vous auriez quelquefois voulu casser pour savoir ce qu’elle renferme — nous gardet-elle quelque surprise? L’idée seule que cela est possible est un inconvénient et tient les choses en échec. Personne n’ose s’abandonner.

Ces questions, que je me pose comme chacun, me seraient toutefois légères si je pouvais, comme autrefois, courir, errer, me retrouver, ne fût-ce que quelques heures, sous les ombrages embellis par votre présence.

Présent ou absent, je suis à vous, Princesse, d’un tendre et inviolable attachement.

Princesse,

Ce 25 juillet.

Ils ont beau dire, les docteurs ! les meilleurs ne savent pas ce que j’éprouve et où le bât me

blesse. Je sens, je me tais, je gouverne mon mal comme je puis, je cause un quart d’heure ou dix minutes tous les huit jours avec l’excellent docteur, qui a la sagesse d’attendre, de ne pas insister sur le point inconnu et de voir venir la saison. Mais aller, mais sortir, mais prendre une voiture, mais sourire et voir sourire, mais être gai (tout heureux que je suis de savoir la gaieté des autres et d'entendre l’écho des voix amies), c’est plus que je n’en saurais demander à mon esprit, devenu silencieux et sévère. Pardonnezmoi, ô la plus aimable des amies! si vous n’étiez la plus ravissante ou séduisante (le mot est de Gavarni) des princesses!

Je crains bien que l’Académie, cette fois-ci, ne chauffe pas encore pour notre cher Gautier si Henri Martin se met en avant. Il serait bien digne de votre bonté de lui avoir un dédommagement et de lui ménager un peu d’appui pour son beau et fier talent, un peu las et saturé.

La saturation, il y a un moment où cela vient dans ce repas qu’on appelle la vie : il ne faut qu’une goutte alors pour faire déborder la coupe du dégoût. J’ai quelquefois pensé que, malgré

le plaisir que je prenais à vivre depuis quelques années dans ce cercle heureux où je rencontrais un charme, je pouvais, moi aussi, en venir à cette disposition rassasiée où le cœur se noie. — Mais je ne serai point ingrat, quoi qu’il arrive, et le sort, en somme, ne m’aura point maltraité. Il m’aura traité bien mieux qu’un nombre infini de mes semblables qui valaient autant ou mieux que moi; et j’aurai eu des journées qui, par leur distinction et leur douceur embellie, comptent plus à elles seules que bien des années vulgaires.

Je suis à vous, Princesse, d’un tendre et inviolable attachement.

Ce il août 1867.

Princesse,

Je me le reproche. Je n’aime à écrire que sur des faits particuliers , j’aime peu à remuer mes sentiments; ils sont voilés, ils sont ternes et tristes. Depuis quelque temps, j’ai une singulière

vue des choses : j’assiste, je ne vis pas1.

J’ai vu les Goncourt à leur retour de Saint- Gratien : mieux de santé, bien d’esprit et d’entrain. Ce petit ruban, qui plaît apparemment quand on est encore jeune, leur viendra-t-il à temps et non dédoublé? Votre bonne grâce y pense, mais ailleurs il y a si peu de bonne grâce !

L... l’aura à coup sûr; il est à la source, il le désire, il rend depuis quelque temps des services agréables par sa plume ; je ne vois pas pour lui de chance de manquer cette gloriole qui, dans le cabinet d’un ministre, est de tenue et de rigueur.

J’aurais aimé à entendre M. Benedetti, même

muet sur les choses d’Etat; mais il y a tant d’accessoires intéressants sur les hommes et les choses! Et il voit si bien, il dit si net!

On m’a dit que le jeune et beau Giraud2 était revenu attristé et non tout à fait guéri; qu’en est-il?

1. C’est le mot d’une lettre de Ducis à Bernardin de Saint- Pierre : « Je ne vis pas, j’assiste. »

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