CCXLII
Ce 21 mai.
Chère et bonne Princesse,
Ç’a été en effet, mais bien relativement, un succès *. Le résultat de toute cette contention a été, non moins certainement, de me refaire plus souffrant et de me rendre quelque chose de mes maux : j’espère arrêter cela à temps, mais je n’ai pu assister hier à la suite de la discussion. Je savais le départ du surintendant, et je craignais que sa présence, si utile et si gracieuse l’autre jour *, ne me fît faute : on a eu le goût, cette fois, de me traiter plus humainement.
Oh ! qu’il me tarde de rentrer dans quelque étude toute littéraire sans tout ce bruit.
Saint-Gratien doit-être bien beau : n’irai-je
1. Le discours de M. Sainte-Beuve dans la discussion sur la liberté de l’enseignement au Sénat (19 mai 1868).
2. M. de Nieuwerkerke avait réclamé le silence dans la séance du Sénat où M. Sainte-Beuve, parlant pour la liberté de la presse (7 mai 1868), ne cessa d’être interrompu par des murmures dont la véritable cause était le récent dîner du vendredi saint, raconté ailleurs.
plus? — Je n’ai pu même me donner le plaisir d’une visite au Salon : ce sont là des diminutions de la vie. On ne laisse pas de les ressentir tout bas, et c’est par là que l’on compte désormais les saisons.
J’ai reçu une lettre aimable de Viollet-le-Duc qui me vient voir aussi quelquefois. Nous nous entendons sur bien des choses autres encore que de vous aimer.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre, de mon respectueux attachement.
CGXLIV
Princesse,
Ce 26 mai 1868.
Voici un petit mot de Maury : il sera très-bon pour les petits jours. C’est de près qu’il a toute sa valeur.
Je joins ici les vers de ce pauvre reconnaissant.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage d« mes tendres et dévoués respects.
27 mai 1868.
Je venais hier d’envoyer une lettre lorsque j’ai reçu la vôtre. Je suis un peu mieux, — pas tout à fait bien encore. — Je félicite les voyageurs, les deux pigeons revenus au gîte après une volée si splendide en deux coups d’aile : voilà notre progrès, cela ne s’est vu que de nos jours.
Il y a, par suite de ces misérables dénonciations et de ces séances prolongées du Sénat qui ont soufflé le feu, une indicible émotion chez les étudiants en médecine : ils sont venus hier chez moi au nombre de deux cents environ1. Ces
1. On a noté, dans le moment même, les paroles que M. Sainte-Beuve adressa, dans son jardin, à ces jeunes gens, auxquels on avait immédiatement ouvert la porte de la maison, afin d'éviter toute collision possible au dehors : « Messieurs, ancien élève, trop faible élève de l’École de médecine, mais fidèle et reconnaissant, rien ne pouvait m’être plus sensible qu’une démarche comme la vôtre. 11 y a longtemps que
jeunesgens étaient contents de leurs professeurs, ils en sont maintenant enthousiastes. On a peine à se remettre paisiblement au train d’études. C’est ce sec et hideux cardinal qui est venu porter la confusion là où il y avait le calme et l’étude.
Il serait bien bon que l’enmereur sût quelque chose de tout cela. 11 ne manquerait plus que de faire Dupanloup cardinal : et je vois le moment où il le sera.
Princesse, tâchez que l’empereur soit pénétré de ceci : ces hommes noirs sont odieux au fonds généreux de la France. C’est compromettre l’avenir que de laisser croire qu’on est lié à eux ou
je l’ai pensé : la seule garantie de l’avenir, d’un avenir de progrès, de vigueur et d’honneur pour notre nation, est dans l’étude, — et surtout dans l’étude des sciences naturelles, physiques, chimiques et de la physiologie. C’est par là que bien des idées vagues ou fausses s’éclaircissent ou se rectifient; que, dans un temps prochain et futur, bien des questions futiles ou dangereuses se trouveront graduellement et insensiblement diminuées, et, qui sait? finalement éliminées. Ce n’est pas seulement l’hygiène physique de l’humanité qui y gagnera, c’est son hygiène morale. A cet égard, il y a encore beaucoup à faire. Étudiez, travaillez, messieurs, travaillez à guérir un jour nos malades de corps et d’esprit. — Vous avez , des maîtres excellents : évitez surtout de donner à vos ennemis aucune prise sur vous. »
avec eux. Ils sont messagers de mal et conseillers de malheur.
Daignez agréer, Princesse, l’hommage de nlon tendre et respectueux attachement.
GCXLVI
Pi incesse ,
Que vous êtes bonne! Marie a été comblée. Elle a voulu répondre toute seule etd’elle-même, et, quand je suis rentré de ma promenade, j’ai su qu’elle avait adressé à Votre Altesse une lettre que je n’ai pas vue. J’espère que l’expression naïve de sa reconnaissance aura trouvé les meilleures expressions qu’excuserait, d’ailleurs, votre indulgence.
J'ai vu M. Giraud, qui garde son logement, sa chaire, et qui ne s’est démis que du trop et du surplus des fonctions dont on ne lui savait vraiment pas assez de gré.
Voilà un divin temps de campagne : je l’en-
trevois à travers mes arbres du boulevard1.
J’envoie à Saint-Gratien mes tendres regrets et mes vœux, et mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon inaltérable attachement.
Ces circulaires de M. Pinard et de M. Baroche à propos de la loi de la presse sont faites dans un assez bon esprit et conciliant.
10 juin 1868.
Mon petit mot a croisé votre excellente lettre. Je vous vois d’ici, dans ce Saint-Gratien agrandi et encore embelli, comme je vous ai vue dans cette serre ajoutée de la rue de Courcelles, — avec les yeux de la pensée. Tout cela me rit, mais de loin, — de trop loin ! Je vais occuper mon été, toutes mes matinées du moins, le plus possible au travail. Si l’on pouvait abréger les