‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 9 sur 90 · M. Eudore Soulié · texte numérisé non relu

M. Eudore Soulié

une avance, et c’est pourquoi ce bienfait lui était nécessaire.

Voilà qu’en levant les yeux, j’aperçois la douce femme ( Madame Lenoir )‘, qui me regarde avec ses yeux fins, tendres, riants, et c’est un autre de vos dons, une autre de vos présences réelles dans cette chambre de travail, où je vous vois de toutes parts autour de moi; mais pas plus qu’en moi, où votre aimable image est une habituelle pensée.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Princesse,

Ce 23 octobre.

Vous étiez si asse et si souffrante à la fin de la soirée de mercredi, que j’ai besoin de savoir

1. Allusion au magnifique cadeau que SL Sainte-Beuve venait de recevoir, et qu’il avait fait placer sous ses yeux en face de sa table de travail : une grande aquarelle, d’après le tableau de Chardin qui est au Louvre, dans la collection Lacaze, et qu’on croit être un portrait de Mn,e Lenoir, femme du lieutenant de police. Cette aquarelle a été exposée au Salon de l’année suivante fl 804).

qu’un bon sommeil a chassé toute cette migraine. Vous travaillez trop, et d’une manière trop continue, pendant toutes les heures de la journée : il n’y a pas trêve dans cette activité studieuse ou charmante, et il est des jours où la nature se plaint et réclamerait vers quatre ou cinq heures, avant le dîner, un quart d’heure ou une demi-heure de repos et de léger oubli. Voilà une ordonnance de médecin qui m’échappe ; mais demandez à Rayer!

J’ai bien songé au professeur d’histoire : je crois savoir celui qui conviendrait au rôle et qui n’est pas seulement instruit, mais gentil et gracieux, c’est M. Thiénot, professeur d’histoire au lycée Charlemagne; je l’ai quelquefois rencontré. Voulez-vous, Princesse, que je lui touche un mot de votre désir? M. Thiénot, jeune encore, est un ancien collègue de M. Duruy et ami assez intime ; un des premiers actes du ministre a été de le faire décorer, et il a bien fait en cela. Vous pourriez questionner sur lui M. Duruy, comme incidemment. Ce ministre, en effet,, si insuffisant comme ministre ou si suffisant, eût été le meilleur professeur d’his-

toire pour le but voulu : chacun son domaine.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce samedi matin, 31 octobre

Princesse,

Voie' un grand et triste contre- temps à ce projet d’avoir M. Thiénot pour maître de conférences historiques ; je viens de recevoir de lui la lettre que je joins ici. Je vais m’informer et penser à quelque autre; mais je n’en vois pas d’avance qui soit aussi désigné par son savoir à la fois et son affabilité *.

1. M. Thiénot devait succomber deux ou trois ans après à la maladie dont il était déjà atteint et qui le força d’interrompre ses conférences de l'École normale, après lui avoir fait suspendre ses cours du lycée Charlemagne. C’était un charmant homme, des plus instruits, et qui faisait aimer l’érudition et la science, rien qu’en l’écoutant. Tous ceux qui l’ont connu sentiront renaître l’amer regret qui a inspiré cet U: note.

J’ai le volume de Renan complet et pour vous, Princesse ; je vous le fais remettre.

Me voilà, par suite de la fête de demain, forcé d’avancer d’un jour mon lundi et d’être toute l’après-midi au Constitutionnel ; mais, ce soir, je compte avoir l’honneur de vous aller saluer.

Veuillez agréer, Princesse, l’expression démon respectueux attachement.

Ce ‘2 novembre 1SG3.

J’aurai certainement l’honneur de continuer mes mercredis ici mercredi prochain. Ne voudrez-vous pas m’en accorder un chez moi, la semaine prochaine, ou tout autre jour à votre convenance, en daignant vous-même faire choix des trois invités qui vous accompagneront? Vous ferez heureuse, une fois de plus, la petite maison.

Je sais un autre nom que Thiénot : c’est

Zeller, de l’Ecole normale. Je vais lui écrire. C’est l’homme qu’il faut.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Ce samedi 7 novembre.

Princesse,

C’est demain dimanche, à neuf heures, que j’aurai l’honneur de vous présenter M. Zeller. Vous pouvez penser d’avance à votre programme ; lorsque vous nous l’aurez exposé, j’y penserai de mon côté, et chercherai à suggérer ce que je croirai le plus intéressant pour varier le grave et le sérieux de la chose.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon

Le discours est très-beau, d’un véritable politique et souverain. Voilà un langage élevé et digne de l’histoire! Celui de M. de Morny aujour-

d’hui est spirituel et d’un ton excellent1. Allons! ce n’est pas mal débuté, en face de l’ennemi, si ennemi il y a.

Ce dimanche matin.

Princesse,

Je trouve sur ma table ce numéro de la Correspondance littéraire où est la Lettre de XI. Ingres*.

1. Voir le Moniteur des 6 et 7 novembre 1863. — La nouvelle session législative s’inaugurait par le triomphe complet de l’opposition, dans le département de la Seine.

2. Cette Lettre de M. Ingres, à propos de la fondation d’une . école des beaux-arts en dehors de l’Académie et de la polémique qui s’ensuivit entre les partisans de l’Académie et ceux de l’administration, a fait grand bruit en 1863. M. Ingres prenait parti, on s’en souvient, pour l’Académie. M. Sainte- Beuve avait déjà résumé le débat en tête de son premier article sur M. Viollet-le-Duc ( Nouveaux Lundis , tome VII) ; il y a dit tout ce qu’il en pensait et fait même, dans une note (page 152), l’énumération des principales pièces à conviction, parmi lesquelles figure en tête la fameuse Lettre de M. Ingres. De loin et à distance, cette guerre de prérogatives fait un peu l’effet aujourd’hui de la grande bataille du Lutrin , chantée par Boileau.

Vous remarquerez comme ces messieurs jugent la chose vidée et décidée dans l’opinion publique. Ils ont fait de leurs mains cette opinion* Ce petit journal a beaucoup de publicité, surtout à l’étranger : ce sont les commis voyageurs des sciences.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’expression de mon respect et de mon dévouement.

Ce 3 décembre.

Princesse,

Voilà de bien grosses matières à conversation. Ce n’est plus de la philosophie, c’est de la politique. C’est la politique seule qui peut conseiller, de tous les opposants, de préférer le moindre, et celui qui, au fond, n’en est pas un, mais un signe philosophique. — Je ne m’engage pas en ce moment, Princesse, dans une telle discussion ; je me promets une suite de conversations dans ces journées où je parviendrai bien à arracher

quelque quart d’heure. — La Grèce est déjà un -beau champ de bataille. — En voici un autrç. — La Grèce surtout me préoccupe et me tient à cœur. Que je voudrais être assez savant et assez maître des sources pour vous persuader! Ici je suis en pleine conviction.

Agréez, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Je reçois en même temps que la lettre une pétition adressée à Votre Altesse, et dont je ne m’explique pas l’envoi : il doit y avoir quelque malentendu.

Princesse,

Ce jeudi 17.

J’ai oublié, hier, de vous apporter le volume dont M. Rousset m’avait chargé pour Votre Altesse impériale et qui vous est dû à tant de titres. Je répare cet oubli.

Je ne vous ai pas assez remerciée, non plus,

de vos attentions et bontés pour Compïègne : j’ai eu pour domestique le plus excellent sujet1.

Je suis plein de réflexions : savez-vous que ce dernier choix fait à Paris est un des plus envenimés qu’on pût faire2? Je n’en connais pas de pire. Cela prouve que les Français sont capables de toutes les badauderies et bêtises en fait de personnes : qu’est-ce donc s’il s’agit d’idées ! Les journaux leur font tout avaler. Il se fait en ce moment, au mot d’ordre de liberté , un grand

1. On peut s’apercevoir dans les Nouveaux Lundis, tome VI, qu’il y a une interruption de travail de plus de vingt jours entre le dernier article sur Théophile Gautier et le premier sur Vaugelas. M. Sainte-Beuve avait passé ce temps-là à Compiègne. C’était la première fois qu’il y allait, et il n’y retourna plus.

2. L’élection de M. Eugène Pelletan, annulée une première fois, puis confirmée de nouveau par le suffrage universel (13 et 14 décembre 1863). — En 1807, la discussion du Sénat sur les Bibliothèques populaires faisait de M. Sainte-Beuve le défenseur de M. Pelletan, qu’il appelait : « Mon ennemi peutêtre. » II reçut en réponse cette belle lettre : « Non, je ne suis pas votre ennemi; pourquoi le serais-je? J’ai été votre adversaire quelquefois, je l'avoue, avec une amertume qui a peutêtre son excuse dans la tristesse des temps que noua venons de traverser. Mais vous avez vengé devant le Sénat la liberté de pensée avec trop de courage, ai-je besoin d’ajouter avec trop de talent, pour que ce ne soit pas un devoir à tout esprit libéral de vous en témoigner sa reconnaissance. »

courant qui deviendra un tourbillon et une tempête avant peu, de ces tempêtes comme on en a vu dans notre pays de temps à autre. Tout y pousse ; les journaux qui disent qu’ils ne sont pas libres soufflent tous dans le même sens. Que faire? Je ne suis pas un médecin. Je fais une partie du malade ; je suis un peu effrayé , et j’avertis, je me plains ; voilà tout. Je sens venir l’accès, et j’ai le frisson. Beaucoup sont comme moi.

Je vous prie d’agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

11 y aura peut-être à rappeler à M. Zeller la reprise pour lundi.

LXY1I

Ce 22 décembre.

Princesse,

La leçon d’hier m’a paru très-bonne. Le professeur était plus à l’aise que dans les précédentes.

J’insiste. Mme de Fly pourrait vous faire lire dans la Grandeur et la Décadence ... de Montesquieu, les chapitres sur César , Trajan , Marc - Aurèle . Elle trouverait aussi les Maximes ou Pensées de Marc- Aurèle (partout, chez Charpentier, chez Laroque), — et vous en goûteriez quelques beaux et sublimes endroits.

Je me permets de revenir sur ma conversation avec Mérimée. — Je vous supplie, Princesse, de ne pas conclure si vite. Je ne lui ai rien demandé de positif, n’ayant pas qualité pour cela. Je l’ai questionné, il m’a donné son avis; je vous le dirai en détail. Encore une fois, je vous en supplie, ne concluez pas, Princesse, avec cette rigueur sur des amis.

— Je reviens à Zeller: demandez-lui un chapitre sur la littérature des Romains, si voisine et si différente de celle des Grecs. Les personnes, du monde sont trop sujettes à confondre les deux.

Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.

Page 1