N° du 29 janvier
LETTRES
vrai, —non moral, maismatériel, — de mavie. J’ai depuis quelques mois un sentiment de fatigue et d’oppression (à la Goquereau ') qui ne trompe pas absolument : je crois qu’il suffit, pour y parer, d’un régime; et ce régime est incompatible avec la vie que j ’ai menée depuis ces derniers temps. — J’ai dû écrire au prince votre frère un mot pour m’excuser de ne pas me rendre à ses dernières invitations à dîner : il m’a bien voulu répondre par un billet des plus affectueux et dont j’ai été fort touché. — 11 n’est jamais entré dans ma pensée de me priver de mon jour par semaine, mais il est très-vrai que je ne puis m’en accorder aucun autre.
Quant à avoir brisé de moitié avec le Constitutionnel , veuillez penser qu’il me faut à l’instant réparer et combler la brèche, et j’y ai pourvu en effet enm’ engageant, pourcette Encyclopédie- Pereire*, à faire non seulement un livre en deux ou trois ans, mais encore des espèces d’articles
1. L’abbé Coqucreau, mort en 1866. M. Sainte-Beuve l’avait connu chez la Princesse.
2. Voir à la fin du volume sur Proudhon (page 310) une note biographique à ce sujet.
A LA PI11XCESSE.
ou de chapitres courants pour leurs divers traités* à cette condition, je m’en tire, mais c’est un nouveau genre de travail qui, dans son vague, me donne quelque souci, qui demande lecture, méditation et nécessite une nouvelle mise en train. Vulgairement parlant, j’ai, comme on dit, à me faire le pied à de nouveaux souliers. Quand mon pied y sera rompu, je me remettrai peutêtre à marcher plus librement, je l’espère. Mais, dans aucun cas, Princesse, je n’ai pensé, en m’ouvrant à vous avec la franchise que votre bonté tout amicale autorise, à me punir dans les meilleurs et les plus précieux de mes sentiments.
A demain.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
Princesse,
Ce 8 février.
On est en effet dans un torrent. Sauve qui peut ! J’avais compté sur M. Zeller aujourd’hui, •
c’est-à-dire sur une bonne occasion de vous saluer et de causer un moment. — On a tant de choses à dire qu’on ne dit pas ! — A mercredi sans faute; je maudis un peu l’hiver. Le carême, du moins, va nous mener au printemps. — J’ai trahi, un peu malgré moi, l’autre jour, dans cette page qui m’est échappée, mon sombre habituel 1 et l’amertume qui fait le fond de mon humeur quand je ne vois pas quelques-uns des rayons qui la chassent ou l’éclaircissent.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
1. « Ainsi Marc-Aurèle a bu son calice, mais il Pa bu silencieusement. Il ne criait pas comme ce révolutionnaire cynique : « Je suis soûl des hommes, » il le pensait. Cicéron l’a dit aussi, à sa manière; il lui en venait souvent la nausée, et il y eut un moment où tout lui parut odieux, excepté la mort. César, à la fin, ne se donnait plus la peine de défendre sa vie; il semblait dire : « Qu’ils la prennent, s’ils la veulent! » On arrive à ce môme dégoût par tous les chemins; il suffît d’avoir longtemps vécu et d’avoir eu à se démôler de trop près avec l’espèce humaine. » {Nouveaux Lundis, tome IX, pages 339-340, à la fin d’un dernier article sur les Entretiens sur l'histoire, par M. Zeller, 30 janvier 1865).