GUI
Ce mercredi, 8 février.
Princesse,
Je m’étais dit en effet en comptant sur mes doigts que cette quinzaine de bal revenait pour mercredi, mais votre silence me laissait espérei quelque dérangement à mon avantage.
Veuillez ne pas me dire, je vous en prie, que je parais si sévère. Gomment le serais-je contre ce qui a été un charme et un rêve des plus doux? Vaut-il mieux dissimuler et manquer de vérité? Faut-il que vous soyez la seule personne envers qui je déguise ce que je ne puis me dissimuler à moi-même et que je ne prends plus sur moi de dissimuler à personne ? J’ai pris avec moimême des résolutions et déterminations auxquelles la nécessité, et des sentiments qui tiennent à la dignité du caractère et au respect de soi, m’ont graduellement amené.
Je suis entré dans une dernière phase de ma •vie, qui est à établir derechef et à laquelle je
LETTRES
m’applique de toutes mes forces. Se plaindre est misérable, se faire plaindre est honteux. Travailler est le parti le plus simple et le plus digne comme le plus forcé. Je m’en accommode, mais je dois à mon honneur de ne pas me relâcher sur la qualité et de bien faire jusqu’à la fin. Pour cela je dois beaucoup garder la chambre, car la facilité, qui n’a jamais été mon fait, devient de moins en moins à notre usage avec les années. La satisfaction que je tirerai à la longue du parti que je prends, — lequel est tout simplement de faire de nécessité vertu, — m’ôtera toute irritation et amertume si j’étais tenté d’en avoir. Je ne serais pas toujours sûr de m’en préserver, au moins en paroles, allant dans le monde et ayant à répondre à toute sorte de questions et de démonstrations d’intérêt. Moins on parle, et bien souvent mieux l’on pense.
Voilà ce que j’ose exposer naïvement et avec confiance non pas à Votre Altesse, mais à une amie. Le jour que vous voudrez bien m’accorder sera toujours le mien. Pour vendredi prochain, je vous demanderai seulement de le changer. 11 faut bien vous le dire encore, ce jour-là.
1 il
par exception, je dîne chez M. Isaac Pereire, mon nouveau patron, à qui j’ai obligation de ses avances, et que je n’ai pas vu depuis un an , tout s’étant fait entre nous par intermédiaires. Si samedi n’était pas un jour réservé, je vous demanderais d’en prendre ma part. Je tiendrai votre silence pour une acceptation : vous voyez, Frincesse, que je ne suis pas devenu si farouche. Je n’ai jamais mieux senti le prix que j’attache à ce qui doit lier à jamais à vous ceux que vous avez une fois distingués et honorés des marques de cette bonté dont je vous parlais dans ma dernière lettre.
Ce lundi, 20 mars 18lî.>.
Laissez-moi, après bien des jours, vous parler encore en toute confiance etnepas rester surcette conversation de l’autre soir, qui ne m’a prouvé qu’une chose, àlaréflexion, c’est qu’il estmieuxde vivre seul quand on a l’esprit et le cœur trop
LETTRES
pleins, et qu’il vaut mieux, pour penser et sentir tranquillement, se soustraire aux occasions de parler.
J’aurais voulu convaincre Votre Altesse qu’il s’agit pour moi, depuis un certain temps déjà, d’accepter nettement et pleinement la situation qui m’est faite, de l’accepter comme définitive et de me retourner en conséquence. Il m’est évident que, par une cause ou par une autre, je ne suis plus considéré comme un ami en certain lieu, ni traité comme tel, avec les égards qui sont dus môme de haut (et en ne me surfaisant moi-même en rien, je vous jure); il n’y a môme jamais eu, par rapport à moi, cette bienveillance attentive et bien informée 1 , la seule qui compte; et je puis dire qu’il n’est pas une autre personne dans ma situation qui n’eût ressenti cette négligence absolue autant et plus, oui certainement plus que je ne le fais. Car on
1. M. Sainte-Beuve n’a jamais eu qu’une fois l’occasion de causer en téte-à-tête avec Napoléon III, et il en reçut un compliment qui témoignait en effet de plus de politesse que d’information littéraire : « Je vous lis toujours dans le Moniteur, lui dit le souverain... » 11 y avait deux ou trois ans que les Nouveaux Lundis paraissaient dans le Constitutionnel.
conviendra que j’y ai iqis toute déférence, toute patience respectueuse, et je n’en tire aujourd’hui encore d’autre conséquence que de me dire que c’est à moi de me tirer courageusement d’affaire, de me fortifier dans l’humble condition qui m’est faite et du sein de laquelle j’ai su acquérir l’estime d’une bonne partie du public, d’augmenter encore, s’il se peut, mes titres à cette estime en redoublant d’effort et de travail pendant les restes de ma vie active. Cela dit, il est impossible que Certains sentiments particuliers ne s’y joignent et que quelque amertume même, au fond, ne me soit nécessaire pour m’y retremper et me donner la force dont j’ai besoin. Pour cela, il faut aussi que cette amertume soit modérée et ne m’envahisse pas : il suffit d’en avoir une légère pointe. Mais alors j’ai également besoin de ne pas m’exposer aux occasions où je suis tenté de penser trop fréquemment à certains personnages, de leur accorder une attention qui m’est inutile et qui ne peut que piquer une âme fière, résolue de se retirer de leur chemin. En un mot, le sage détourne ses regards de ce à quoi il ne peut rien, et les reporte sur ce qui est à
LETTRES
Ni
sa portée et dans sa sphère possible. Il en résulte que, pour moi, le monde — le grand monde — m’est devenu un inconvénient sensible, et qu’il m’est plus pénible qu’agréable d’y rencontrer des visages, des questions... Aussi osai-je venir demander à Votre Altesse la permission de me soustraire quelque temps à ce qui me rappelle forcément des circonstances dont l’ennui n’est pas épuisé (car le public, une fois saisi d’un nom, ne le lâche plus et en use et en abuse à satiété); — je demande à Votre Altesse de garder son image entière et sans accessoire, sans ombre, et telle que la reconnaissance l’a gravée en moi. — Je n’irai donc pas, Princesse, dîner mercredi : daignez mettre votre bonté à m’excuser, et agréez l’expression sincère de mon respectueux et inviolable attachement.
Princesse,
Ce mercredi 22.
Votre lettre me fait peine ; il y a eu dès l’origine un malentendu dans tout ceci, et il est
dommage que le trop de délicatesse ait empêché d’avoir une conversation nette et froide. II y a, je le vois encore, aux derniers mots de votre lettre un reste de malentendu, malgré tout mon effort à m’expliquer. Un jour prochain vous ne me refuserez pas de m’en expliquer plus clairement à froid et simplement avec vous. Et alors il n’y aura pas un nuage, je l’espère, sur ma manière d’agir et de sentir. Laissez-moi supplier aujourd’hui votre amitié de ne pas me juger à l’avance et plus sévèrement que je ne mérite. Croyez, Princesse, que je ne suis pas ingrat pour ce qui a fait, ces dernières années, ma douceur comme mon honneur, et agréez l’assurance de mon respectueux et inviolable attachement.
Ce vendredi.
Quoi , Princesse ! mais c’est une surprise extrême, même après cette promesse et cette parole si précise entendue! Aussi ma joie estelle vraiment très-grande et aussi peu philoso-
LETTRES
phique que possible ! Ma reconnaissance est comme si j’avais vingt ans ! Vous sentez bien à qui elle va dans son premier élan? J’aurai l’honneur d’aller vous l’offrir ce soir.
Je vous baise la main. — Enfin, Princesse, je pourrai maintenant vous voir à cœur-joie et comme un vrai monsieur qui s’appartient ou qui ne s’appartient plus.
Je suis tout à vous de respect et d’attachement.
GVII
Princesse,
Ce 29 avril*
M. Rouher a été bien inspiré en faisant passer
par vos mains cette lettre officielle : voilà ce
qui double le prix des grâces. Tout cela n’est
pas seulement excellent au fond, mais charmant «
de façon. Vous avez fait là, Princesse, une œuvre d'art de plus, et bien vivante, et qui ne vivra que pour vous remercier et vous aimer; ce qui est bien juste.
Je vais, dès ce matin, me présenter chez M. Rouher. — Ce soir, j’aurai l’honneur de vous saluer dans la soirée au Théâtre-Français *.
Je baise vos mains, Princesse, et suis tout à vous de respect et d’attachement.