CXC1V
Princesse,
Ce 2 mars, samedi.
Je comprends tout ce que vous me laites l’honneur de me dire : je n’ai pas le mot de
1. Le dîner fondé par M. Bixio, qui avait lieu chez brébant, tous les premiers vendredis du mois.
l’énigme *, et je crois qu’il n’y en a d’autre que la passion une fois engagée, l’amour-propre toujours (cet éternel amour-propre) qui ne veut pas se dédire et qui va renchérissant dans ce qu’il a une fois avancé, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à forcer les gonds. Je serais d’avis qu’on laissât tomber tout cela et s’user de soi. Ne soyez pas d’une trop grande rigueur ; mais, à la première rencontre, Princesse, dites-lui, avec votre noble franchise, ce que vous sentez de l’ensemble du procédé, de l’embarras où il met tout le monde, et j’espère qu’il ne sera pas sans en ressentir lui-même quelque chose.
J’ai hier reculé, au dernier moment, devant la sortie que je projetais. Et voilà de mes faiblesses. Chacun la sienne.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
1. Il s’agit ici, comme dans les deux lettres suivantes, de la polémique très-vive que soutenait alors M. Émile de Girardin contre l’administration dans le journal la Liberté , et qui le fit condamner, le 6 mars 1867, à cinq mille francs d’amende.
LETTRES
Ce lundi soir.
Princesse,
Malgré ce que j’ai dit à Renan hier à l’occasion et au sujet de l’étranger, je ne pense pas qu’il y ait grand inconvénient à recevoir ce dernier; pour l’intimité, c’est autre chose, et la Princesse seule est juge. Il est homme fort instruit et qui a du mérite intellectuel. Il me paraît prendre toute chose par le côté sérieux et non satirique; s’il est chroniqueur (ce que j’ignore), ce n’est pas un chroniqueur ordinaire. — Je désirerais bien que, malgré toutes les irritations si concevables et légitimes, ce procès de presse, qui ne peut engendrer que des difficultés, avortât. — Pourquoi la Princesse n’écrirait-elle pas à cet esprit et à cette plume endiablée qui a pris cette fois le mors aux dents, car c’est ainsi que je l’explique?
Je mets à vos pieds^Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce 7 mars 18G7.
Que vous dirai-je? il a pris son parti et il a l’aiguillon au cœur. Toute partialité mise de côté et toute affection pour l’homme, et, comme si on ne le connaissait que du dehors, la vraie politique à suivre en ceci eût été 5 selon moi :
1* Ou de ne pas le poursuivre et de ne lui faire (ministre de l’intérieur) qu’un reproche d’homme à homme, d’ami à ami;
2° Ou, l’ayant fait comparaître, de le renvoyer après explication et après son expression de regret, disant qu’il n’y avait lieu à poursuivre ;
3° Ou, enfin, après la séance d’hier, de le renvoyer avec absolution motivée sur ce regret qu’il a exprimé. — La prison, si elle est prononcée, est toujours odieuse, si courte quelle soit, appliquée à ce genre de délit; elle honore les hommes sans les désarmer et leur confère à leur sortie plus d’importance qu’ils n’en avaient auparavant.
LETTRES
Je vous jure que je suis très-affecté, non pas individuellement, mais politiquement de tout cela.
Veuillez penser qu’il y a contradiction entre inaugurer un régime qu’on proclame plus indulgent et le faire précéder par un acte plus sévère qu’on n’eût fait du temps où il y avait des avertissements. L’empereur est mal servi.
C’est à ce seul point de vue que je diffère de Votre Altesse, sentant d’ailleurs comme elle et appréciant combien vous avez fait tout ce que pouvait suggérer une généreuse et indulgente amitié.
Mais évidemment il a brûlé ses vaisseaux.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Princesse,
Ce 8 mars 1807.
C’est vous qui êtes mille fois bonne et indulgente de réitérer ainsi vos raisons. Je conçois
tout ce que vous sentez et vous êtes dans votre rôle, dans votre nature en pensant ainsi ; mais si, à vous, il convient de ne prendre l’Empire et ce grand régime que par les nobles et larges côtés, il y avait lieu pour de vrais hommes d’État, connaissant la nature humaine, de prévoir de longue main les difficultés, celles qui naissent des choses et aussi qui proviennent des hommes. Cette dernière partie a été presque totalement négligée. On n’a pas tiré à temps des uns tout le parti qu’on pouvait leur demander; on n’a pas pris assez de précautions à l’égard des autres en les ralliant et les engageant à l’heure où on le pouvait. Le sentiment et la conscience d’une grande force et d’une immense popularité a fait négliger la valeur, bonne ou mauvaise, utile ou dangereuse, des individus pris un à un. Or, du moment qu’on parle en public et au public, les individus, même négligés, reprennent une signification et comptent.
Je ne puis dire qu’une chose, c’est que je suis péniblement affecté de ce dernier incident, l’homme privé en moi et le particulier l’emportant sur l’homme public.
LETTRES
À bientôt, Princesse; mais nous en reparlerons doucement.
Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.