‹ Lettres a la princesseChapitre 56 sur 73 · CXCVII · texte numérisé non relu

CXCVII

Ce dimanche.

Princesse,

Mon dimanche aura été très-sevré : j’en veux au froid. Je l’ai moi- même fort senti dans ma santé depuis quelques jours. — Je ne sais rien du théâtre, et j’apprends avec plaisir ce succès d’un vigoureux et courageux esprit 1 . — Mais je suis plein de cette politique que j’ai lue, et heureux que, cette fois encore, l’éloquent avocat ait été au niveau et à la hauteur de la grande cause qu’il avait à soutenir.

Mais quel peuple et quelle légèreté à prendre les discours de tribune comme on ferait pour des

1. Galilée, de Ponsard, représenté au Théâtre-Français, le 7 mars 18C7.

airs d’opéra et à s’engouer pour de merveilleux exercices, n’importe le sens et la justesse! Eh bien, puisque... vous plaît tant, ayez-le donc comme pilote vingt- quatre heures et vous verrez! Ils ont tout oublié, et l’expérience française est toujours à recommencer. Enfin , M. Rouher a remis les esprits un peu sur pied, et il a replacé les choses à leur vrai point*.

Je n’ai pu sortir à aucun soir de ces jours derniers, Princesse.

Je mets à vos pieds l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

Ce jeudi.

Malgré mon très-vif désir, il m’a été hier de toute impossibilité d’être prêt et disponible à temps pour arriver au milieu de nos amis. Je

1. Dans les interpellations relatives aux affaires d’Allemagne et d’Italie (séance du 16 mars 1867, au Corps législatif.)

LETTRES

suis péniblement averti de toutes ces privations d’esprit et de cœur. Ma journée est plus courte gu autrefois et le total en est plus lourd.

J’y étais par la pensée, et j’espère que les philosophes, cette fois, auront bien déraisonné. Chacun son tour. La dernière fois que j’ai pu y aller, c’était le tour des poètes.

Je suis à vous, Princesse, avec un tendre et inviolable attachement.

Princesse,

Ce 8, lundi.

Il est évident qu’ils veulent faire du Constitutionnel , pendant l’Exposition, une vache à lait et une machine à annonces qui leur rapporte le plus possible de la part de tous ceux qui y seront préconisés. Là est toute leur politique et tout leur art.

L’opposition, née de la vanité blessée, ne vient qu’ après. — Tout est bien sombre, bien tendu et m’a l’air de se déconcerter.

Rien de mieux, Princesse, je suis de même et j’en parle peu.

Daignez agréer l’assurance de mon tendre et respectueux attachement.

Si je puis cette semaine, je ne manquerai pas d’aller une heure rue de Courcelles. Saint-Gratieu doit être bien charmant dans cette première fleur de printemps.

Princesse,

Ce dimanche, 14.

Je vous suis de mes regrets dans cette agréable promenade à Saint-Gratien. — Mon dimanche sera toujours maintenant le jour où je vous verrai.

Agréez l’hommage de mon tendre et respectueux attachement.

LETTRES

Princesse,

Ce l*r mai.

J’ai promis d’écrire à Votre Altesse. Ce que je puis dire, c’est que mes médecins pensent que l’exploration n’a pas eu de mauvais résultats; mais, pour me servir de l’expression de M. de Nieuwerkerke, votre pauvre Bcuve reste un peu plus ébréché après qu’avant. Espérons que cela n’aura pas de mauvaises suites.

Je crains fort de ne pouvoir sortir demain dans l’état où je suis encore et de manquer l’Académie.

Le cœur reste intact et tout à vous, Princesse, avec respect et inviolable attachement.

Princesse,

Ce vendredi.

Je reçois les odorantes et savoureuses primeurs dont je remercie votre bonne grâce.

J’ai beaucoup pensé mercredi : je ne me suis pas trouvé, à moi, les trois heures nécessaires pour le petit voyage de la rue de Courcelles. La durée même et la fixité de mon état sont le contraire d’un mieux.

Je n’étais pas hier à l’Académie. Si je voulais mourir sur un champ de bataille, je vous avoue que j’en choisirais un autre. Je suis avec une certaine anxiété ces choses qui m’ont l’air de s’enchaîner comme fatalement et qui sont peut-être prévues et préparées par une volonté taciturne. Que veut-on au fond et que sortira-t-il de là? — La beauté du soleil, le printemps dans toute sa fleur et son honneur, l’émulation des arts qui s’étalent de tous côtés à qui mieux mieux et rivalisent, semblent vouloir la paix, la confiance et appeler la joie... Et pourtant... — J’ai tout le temps de rêver et de réfléchir, et je réfléchis trop.

Daignez agréer. Princesse, l’assurance de mon tendre et inviolable attachement.

LETTRES

Princesse,

Ce 4, samedi.

3e suis toujours dans un assez mauvais cas, non pas pour la gravité actuelle, mais pour les conséquences si cette bêtise qui nous arrête ne cesse pas.

Ricord dit que mon vrai nom devrait être :

Noli tangere , ce qui se traduit par : Gare à qui me touche ! En effet, mon organisation s’irrite et se trouve lésée de ce que d’autres supportent aisément.

Gautier, du moins, a eu un joli chiffre de minorité. J’espère qu’une autre fois il passera d’emblée *.

Il faudra pourtant tâcher que Berthelot, grand

1. L'Académie française avait à donner un successeur à M. de Barantc (2 mai 1807). Au premier tour de scrutin, M. Théophile Gautier eut onze voix ; au second tour, douçe. Le père Gratry fut nommé. — Le même jour, M. Jules Favre succéda à M. Cousin.

inventeur , ne s’épuise pas à faire des cours : un cours suffît. Duruy ne pourra jamais; mais, si l’empereur, si digne de comprendre les hautes sciences et de les maintenir, le veut, Duruy pourra.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

Je mets ici la lettre qui indique à Votre Altesse un bienfait à achever, à compléter.

Mardi 7 mai.

Princesse,

Merci. — Depuis hier soir, notre inquiétude (celle de mes médecins et la mienne) a cessé et je sens un mieux notable de ce matin. S’il ne revient pas d’anicroche, je serai bientôt comme je l’étais avant cette recherche par trop de curiosité.

Ce séjour de Rome fera du bien à vos jeunes amis.

LETTRES

Quel beau temps et quel regret de n’en pouvoir jouir dans votre compagnie !

Agréez, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement* *

Page 1