Nouvelles Méditations
de pensées qui est l'âme véritable de la poésie. L'ode sur Bonaparte m'a particulièrement frappée ; la dernière pensée est bien belle, elle répond à un sentiment bien profond, bien intime, à ce besoin de compter sur la miséricorde divine, qui est si impérieux dans notre âme.
J'espère que nous aurons le plaisir de causer ensemble cet hiver, et je vous dirai plus au long toutes mes impressions, mais elles se terminent toutes, comme vous savez, par une admiration bien réelle pour votre talent. Le sentiment religieux est la source la plus féconde de tout ce qui est beau, quand il est sincère et sans intolérance comme le vôtre. Il prendra chaque jour plus racine dans votre âme, et votre talent grandira à son ombre.
Je ne veux pas vous fatiguer par une plus longue lettre. Je vous prie de ne point vous donner la peine de me répondre si vous n'êtes pas bien ; sans cela je serai charmée d'avoir de vos nouvelles par vousmême. J'espère qu'elles seront bonnes.
Adieu, monsieur, laissez-moi vous répéter que je souhaite tout le bonheur du monde à vous et aux vôtres, et je vous prie de me rappeler à la bienveillance de madame de Lamartine.
STAËL DE BROGLIE
LETTRE DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Paris, 24 mars 1824.
Avec quel chagrin j'ai appris, monsieur, que vous aviez de nouvelles peines S et combien il est pénible de ne vous écrire que sur des sujets douloureux! Je n'ose pas vous parler des cruels événements de votre famille, je sais que toutes les paroles font mal dans de certaines situations, je veux seulement vous dire que vos chagrins excitent dans mon âme une sympathie profonde et inaltérable, et que je forme bien des vœux pour que le Ciel les adoucisse.
J'espère que vous trouverez du secours dans les nobles pensées que vous exprimez si bien et que le malheur leur donnera un caractère encore plus positif et plus solide. C'est là le but de toutes nos peines, il n'y en a aucune d'inutile, aucune qui ne nous soit offerte comme un moyen de mettre notre
1. «J'ai perdu une de mes sœurs mariée en Savoie (madame de Vi^^et). Une autre (madame de Montherot; est avec nous si malade que nous n'espérons rien. » Lettre du 26 mars. Cor^^ respondance^ t. H.
âme dans Tétat où elle doit être pour se conformer à sa destinée éternelle.
En vous écrivant je ne vous ai pas parlé avec détail de vos poésies, et vous n'aurez guère d'intérêt à ce que je vous en dirai aujourd'hui. Pourtant il faut que je vous en cite une charmante, les Etoiles, qui est bien restée dans ma mémoire et qui me parait en harmonie avec toutes les soufirances —
Un génie inquiet, une active pensée
Par un instinct trop fort dans Fintini lancée
sont deux vers superbes et qui renferment le secret de bien des peines. Il faut que cet instinct qui fait notre tourment soit aussi notre appui, et, s'il ôte aux intérêts de la vie leur vivacité, il doit aussi ôter aux douleurs leur caractère âpre et desséchant.
Pardon, monsieur, de me laisser aller à vous exprimer bien des pensées incohérentes qui ne vous seront peut-être qu'importunes. Elles se réduisent toutes à vous dire combien je suis affligée de vos peines.
Donnez-moi des nouvelles de la santé de madame de Lamartine et de la vôtre, car elles doivent se ressentir mutuellement Tune de l'autre. Puisse le Ciel vous protéger tous les deux !
Agréez l'expression de tous mes sentiments.
STAËL DE BROGLIE
LETTRE DE M. VILLEMAIN
Lo 18 décembre.
MONSIEUR
J'ai eu le regret de ne pas vous voir depuis notre revers* : et je m'en accuse autant que je m'en plains. Permettez-moi de me rappeler maintenant à votre souvenir par l'envoi d'un discours que je viens de prononcer, et dont le sujet ne sera pas sans intérêt pour vous. Vous voyez, monsieur, que je suis auteur dans toute la force du terme, je vous parle de mes ouvrages, car je ne songe plus au déni de justice qu'a éprouvé votre beau talent. J'en ai souffert pour notre honneur académique ; mais j'ai conçu cette disgrâce : les talents d'un ordre élevé ont besoin d'expier leur gloire avant d'en recevoir le prix. Ils attendent plus que les autres, parce que, l'indifférence une fois vaincue, il faut encore qu'ils
1. Lamartine s'était présenté à TÂcadémie en décembre 1824. M. Droz fut nommé. Lettres du 12 novembre et du 17 décembre. Correspondance, t. II.
surmontent un autre sentiment. Si jeune, si connu dans l'Europe, si souvent cité, vous nous reviendrez, monsieur.
Veuillez agréer mon attachement et mon inutile admiration.
VILLEMAIN
LETTRE DE LA MARQUISE DE MONTCALM
25 janvier 1825.
J'ai été bien touchée de votre souvenir, et je me sens toujours de la reconnaissance pour ceux que mon intérêt n'éloigne pas. Cette reconnaissance redouble de valeur lorsque c'est vous, monsieur, qui en êtes l'objet. En vérité, vous ne devez me savoir aucun gré des vœux que je formais pour votre nomination *, et il me semble que c'eût été à vous avenir me complimenter, si vous eussiez été nommé. La mort de M. Ferrand vous ferait-elle tenter une seconde épreuve ? Je n'oserais vous donner un conseil à ce sujet; cependant votre délaite a si fort