LETTRE DE M. BÉRANGER
19 octobre 1856.
Croirez-vous, mon cher ami, que je n'ai lu qu'hier soir votre dernière publication * ? Malade et garde-malade, accablé d'embarras et d'affaires, sans pouvoir sortir, j'ai été le dernier, je crois, à lire réloge qui fera toute ma gloire dans ce pauvre monde. Je ne pouvais en demander davantage : je puis mourir maintenant. Plus je reconnais ce qu'il y a d'exagération dans les louanges que vous me prodiguez, plus j'en suis fier. De la part d'un homme comme vous, c'est ce qui vient du cœur qui touche le plus, et j'ai les larmes aux yeux en relisant une pareille louange. N'en parlons plus.
On m'a dit que vous étiez toujours souffrant. Est-ce vrai? Ne travaillez-vous pas un peu trop? M. Dargaud, m'assure- t-on, n'a pas pu pénétrer jusqu'à vous. Votre mal serait donc bien grand?
1. Une nuit de souvenirs, 2* voldme du Cours familier de Littérature.
Je ne vois, et rarement encore, qu'une personne qui connaisse un peu votre intérieur. Si vous pouviez me faire connaître exactement l'état de votre santé, je n'ai pas besoin de vous dire combien vous m'obligeriez.
Quant à moi, ma santé semble ne pas vouloir se remettre. Pour comble de malheur, mon vieux fou de médecin, Bretonneau, à soixante-dix-neuf ans vient de se remarier à une jeune et jolie personne de dix-neuf ans. J'ai embrassé plusieurs fois la mariée, mais je n'en vais pas mieux pour cela. Le docteur n'a plus le temps de faire d'ordonnances, et je suis condamné à garder le logis, c'est ce qui m'a privé de vous lire pendant plus de dix jours. Dix jours de bonheur perdu pour votre pauvre ami.
Adieu, faites-moi parvenir un mot, un seul qui me rassure sur votre santé.
Chargez-vous de mes respectueux hommages pour l'excellente madame de Lamartine, et croyezmoi tout à vous, comme toujours.
BÉRâNGER.
LETTRE DE M. DE SAINTE-BEUVE A U. JULES SAINT-AMOUR AU SUJET DE LAMARTINE.
Ce 24 novembre 1856.
Je reconnais bien là votre bienveillance, monsieur et cher compatriote, et vos affectueux sentiments. Vous avez bien raison de croire que quand on a aimé M. de Lamartine, on l'aime toujours. Il a été en effet l'une des passions de ma jeunesse, ma grande passion poétique, du moment que l'âme poétique s'est éveillée en moi. Au temps où j'étais le plus lié avec Hugo, il me disait : « Vous aimez mieux Lamartine que moi ; je ne vous en veux pas, et je suis de votre avis. » L'article que M. de Lamartine m'a consacré dans ses Entretiens^ m'est allé au cœur : j'ai reconnu là cette indulgence supérieure qui dans ce cas particulier était presque de la clémence. Il a dit de moi ce que j'ambitionnais le plus qu'on en dît ; car qui a été poète l'est
1. Nuit de souvenirs^ 2* volume du Cours familier de Littérature,
toujours au fond du cœur, même lorsqu'il a l'air d'y avoir renoncé.
Il est bien vrai que lorsque M. de Lamartine est devenu un politique, je n'ai pu me décider à le suivre : je l'aimais trop sous sa première forme ; je m'étais fait un idéal, il en substituait un autre. Je ne Tai pas voulu. J'en souffrais. C'est là sans doute une manière exclusive de sentir, mais les afiectîons vives et premières sont ainsi. Le malheur, c'est qu'obligé à un certain moment, un peu par ma nature et vocation d'esprit, et beaucoup par la nécessité et le besoin de vivre, d'embrasser la profession de critique, de jugeur, j'ai été inévitablement amené à exprimer publiquement mes dissidences, et à dire tout haut ce qu'il eût été plus conforme à ma première condition de poète et d'honnête homme de garder pour moi.
Croyez encore que j'en ai souffert : j'ai dû violer plus d'une fois ma propre admiration secrète et mon culte ancien ; les natures délicates ne réagissent pas sans douleur contre elles-mêmes. Non pas certes que je n'apprécie les éminents services que M. de Lamartine, homme politique, a rendus à certains jours à la société : mais l'avouerai- je? Est-ce un excès de délicatesse et de puritanisme littéraire? j'aurais encore mieux aimé qu'il ne se mit pas dans le cas d'avoir à les rendre. C'est de l'égoïsme, me
direz-vous, que se figurer ainsi obstinément les poètes dans un monde à part, et de leur interdire d'en sortir, parce qu'on les préfère et qu*on lès trouve plus à son gré dans cette première forme de jeunesse et avec le nimbe d'or. Peut-être ai-je tort en effet? J'en suis toujours à Virgile que je ne saurais me figurer comme le compétiteur ou l'antagoniste d'Antoine ou d'Octave. M. de Lamartine, dans une admirable pièce de sa jeunesse {les Préludes) y a parcouru six ou sept modes, et montré qu'il comprenait toutes ces manières d'être et de vivre comme s'il avait sept âmes : j'avais fait choix chez lui de deux ou trois de ces âmes. Elles me suffisaient ; je les sentais si bien I quand est venu le tour des autres âmes à se produire, je me suis détaché. J'ai dit : Ce n'est pas lui I — bien que pour ceux qui le connaissaient mieux, ce fût sans doute lui encore.
. Agréez, cher monsieur, toutes ces explications et ces excuses. Ce que je sais bien, c'est que le jour où M. de Lamartine passait à l'Arc de l'Etoile cette immense revue parisienne des lilas au bout des fusils (en avril 1848), je passais moi cette après-midi à relire avec une de mes meilleures amies d'alors (la regrettable et poétique madame d'Arbouville), plusieurs pièces de ses Secondes Méditations, sa pièce intitulée Sagesse et ses Préludes même.
On ne fait pas cela quand on n'aime pas un homme, seulement on l'aime autrement que d'autres ne font.
Agréez avec mes remercîments l'expression de mes meilleurs sentiments.
SAINTE-BEUVE