LETTRE DK M. AUGUSTE BARBIER
18 décembre 1856.
MONSIEUR ET ILLUSTRE POÈTE
Je n'avais pas besoin de votre appel cordial pour continuer mon abonnement à votre Cours de littérature.
Indépendamment du faible concours qu'il m'est agréable de vous apporter, il est trop important pour moi de suivre les évolutions de votre pensée au sujet des plus remarquables ouvrages de l'esprit humain.
Revenu tard de la campagne, ce n'est que très récemment que j'ai pris connaissance de vos der-
niers numéros. Dans celui du mois d'octobre vous avez bien voulu mentionner mon nom avec éloge', et je vous en remercie. Cependant l'éloge est trop beau pour que je l'accepte tel que vous l'avez formulé. Est-il bien exact de dire que V ïambe composé par moi en 1830 dépasse en virilité celui d'André Ghénier. La qualité qui semble vous avoir frappé dans les vers du jeune observateur des faits de Juillet ne me parait nullement supérieure à celle des vers du grand poète écrivant sous le couperet de 93. L'éloquence de Danton n'était pas plus virile que celle de Mirabeau, bien que sa parole fût plus triviale et plus libre que celle de l'orateur de la Constituante. Le sentiment d'indignation qui produisit mon invective a emporté dans sa forme quelque chose du tempérament de la jeunesse, et c'est ce qui a pu vous faire illusion. Quant à Vlambe d'André, le quatrième surtout écrit à Saint-Lazare, si intime et si profond, il est le cri sublime de la vertu lâchement immolée. Je ne pense pas qu'on puisse jamais aller au delà en fait d'amertume et d'énergie
Je tenais, monsieur, à vous faire connaître cette observation parce que ma conscience me la dicte et parce que j'attache du prix à être jugé par vous.
1. Nuit de souvenirs, 2* volume du Cours familiei^ de Littérature,
2SS LÏITTRËS A LAHARTINE
Vos paroles ont tant de retentissement que je ne voudrais pas me parer d'un mérite qui ne me serait point dA.
A propos des vers dout je viens de parler, permettez-moi de vous offrir un exemplaire de la deroiëre édition de mes ïambes. Je vous l'avais promis. Je n'ai retardé mon envoi que pour avoir le plaisir de vous présenter une édition plus correcte.
Veuillez agréer, monsieur et illustre poète, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et les plus dévoués.