LETTRE DE MADAME TASTU
Paris, le 20 mai 1825. MONSIEUR,
Enfin Childe Harold a paru, je Tai lu et ne puis aller vous exprimer mon admiration pour cette belle poésie. Toute la première partie jusqu'au combat avec le vaisseau turc m'a paru parfaite sous tous les rapports. Le morceau sur Homère, le débarquement d'Harold et surtout l'épisode des femmes grecques qui se jettent en chantant dans le précipice, sont du nombre des endroits qui m'ont fait le plus d'impression, surtout le dernier. Le contraste de ce chant doux et suave et de cette situation terrible, le rythme mélancolique que vous avez choisi avec tant de bonheur et qui rend en quelque sorte à l'oreille l'accent avec lequel les femmes devaient prononcer le chant dans un pareil instant, tout cela m'a causé une vive émotion, et je voudrais pouvoir vous l'exprimer comme je l'ai sentie. J'ajouterais que j'ai pleuré, s'il n'était
pas convenu que les pleurs, et surtout ceux d'une femme, ne prouvent rien...
Vous recevrez par le même courrier, monsieur, deux exemplaires du Chant du Sacre qui paraît demain. L'édition entière, tirée à cinq mille, est semblable à cet échantillon, et le soin que vos libraires et votre imprimeur ont voulu y mettre est cause du retard que cet ouvrage a éprouvé; mais je crois que cela ne vous portera aucun préjudice, car le triple mérite de votre nom, la circonstance, et Factivité de vos éditeurs ont fait que les cinq mille exemplaires sont placés avant même d'être mis en vente. Le tirage, par conséquent, va continuer sans interruption *. J'ai voulu vous donner cette nouvelle, présumant qu'elle vous serait agréable, et cependant un tel succès est peut-être sans prix pour vous qui maintenant y êtes accoutumé. Peut-être (et je le croirais assez d'après votre genre de talent) n'êtes-vous content que d'être parvenu à rendre à votre gré les impressions qui vous agitent, la pensée qui vous domine, et cette satisfaction intime vous rend indifférent au jugement de la foule? Enfin, quoi qu'il en soit, je dois désirer que votre muse vous inspire toujours aussi heureusement pour votre gloire et nos plaisirs, et j'ajou-