‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 134 sur 135 · MON CHER AMI · texte numérisé non relu

MON CHER AMI

Votre lettre m'a fait peine et mal. Comment ce serait là l'issue de tant d'années de luttes énergiques, d'un labeur infatigable I

Je vous suis depuis longtemps avec anxiété dans ce combat si triste, mais que je voudrais faire voir de près à l'univers, ne fût-ce que pour lui révéler ce que vous y avez mis de force de caractère, de ressources d'esprit, d'indomptable courage, de douloureux efforts. Qui ne vous a pas vu ainsi à l'œuvre ne vous connaît pas. Il y a vingt ans que tout autre eût succombé. Vous avez souvent passé si près de recueil que j'en tremblais, mais toujours vous l'évitiez par une manœuvre inespérée; et maintenant vous me dites que la mauvaise heure approche 1 — Vous m'avez [tellement habitué à compter sur vous que j'ai peine à me faire à cette idée; — j'attends encore l'inattendu. — Avec

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quel bonheur j'en saluerais la bonne nouvelle I Si vous succombez, vous pourrez du moins être fier devant vos créanciers comme devant vousmême, en leur montrant tout ce que vous avez lait pour les satisfaire; ce seraient les derniers des hommes s'ils n'en étaient frappés de respect. Il faut qu'ils comprennent, — ils comprendront, je n'en doute pas, — qu'ils doivent s'en remettre à vous du soin de leurs intérêts, qu'ils ont dans vos loyaux efforts la meilleure des hypothèques, qu'ils doivent accepter vos conditions et non vous en faire, que troubler vos travaux c'est tarir leurs créances.

Hélas I les choses sont plus fortes que les hommes les plus forts, et ce n'est pas un tel soir que présageait votre matin. Mais c'est encore une grande et bonne chose que de pouvoir se dire qu'on a fait tout ce qui était humainement et surhumainement possible pour vaincre. Il y a de pires défaites. Elles n'étaient pas possibles pour vous.

Je plains de tout mon cœur madame Valentine qui souffre autant que vous de ce que vous souffrez. Son doux courage est du moins une bénédiction pour le vôtre. Dites-lui de ma part, je vous en prie, tout ce que vous pourrez trouver de pilus affectueux.

Madame d'Esgrigny et Jeanne se joignent à moi. Remerciez-la de m'écrire sous votre dictée. Priezla de me donner de vos nouvelles, — et puissentelles être meilleures I

E. d'esgrigny.

TABLE

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