LETTRE DU COMTE DE CIRCOURT
La Gelle-Saint-Cloud, 26 novembre 1864.
Je viens de lire votre Balzac et ne puis me refuser la consolation de vous dire combien cette étude m'a frappé I Balzac vous devra beaucoup. D'autres avant vous l'avaient présenté dans ses bizarreries; vous le montrez dans son originalité. Ce qu'il y a de grand dans son génie, ce qu'il y avait de bon dans sa nature, ressort admirablement de votre portrait. Ce créateur si puissant manquait de mesure : il est romancier dans ses calculs, autant que moraliste dans ses observations. Vous avez mis en lumière sur ses commencements des documents d'une grande importance. Le public ne connaissait de Balzac que Técrivain, et l'écrivain parvenu à sa maturité après une longue et mystérieuse épreuve. Les malheurs et les fautes de sa jeunesse doivent être, en bonne partie, imputés à la bizarrerie systématique de ses parents. Sa femme, que je connais, n'est pas, n*a point été, ce qu'il imaginait.
Cependant, c'est grand dommage qu'il Tait rencontrée si tard. Son buste par David mérite toutes vos sévérités.
Je crois que, dans cette œuvre prodigieuse, Eugénie Grandet est bien, en effet, ce qu'il y a de xpaYixcoTaTov, comme Racine disait d'Euripide. Mais la donnée est fantastique à force d'exagération ; la vérité fine, et pourtant cruelle, des « Célibataires » atteint mieux le but. Je ne sais si la postérité ratifiera l'égalité avec Molière, que vous décernez à Balzac, mais assurément après avoir lu votre étude, nul n'osera donner à la légère un vote négatif.
Ce qui concerne les opinions ou plutôt les instincts politiques de Balzac a bien du poids dans votre bouche. Il est certain que notre époque, étant l'introduction de l'humanité dans un monde nouveau, exige des méthodes nouvelles. Il lui faut une autorité puissante, appuyée sur un consentement libre et universel. Ce que vous dites à cet égard a beaucoup d'autorité et beaucoup de tristesse. D'un hémisphère à l'autre on se tourmente pour arriver à discipliner la liberté ou à s'en passer. On échoue dans toutes ces tentatives. Rien ne réussit que la guerre. Et cependant la guerre n'a qu'un moyen : son rôle se borne à détruire. Elle laboure : qui sèmera ? On la fait en Amérique sur une échelle gigantesque. Le pays ne s'épuise pas ; il n'use que
ses finances. On souffre à New- York ; on périt à la Nouvelle-Orléans ; mais chaque année fait reverdir une moisson d'hommes de guerre dans les sillons de Touest et du nord. Le midi fait face avec de l'héroïsme à toutes les supériorités possédées par son adversaire. C'est un grand spectacle ; mais nos esprits sont tellement rapetisses par les querelles théologiques que les moindres incidents de l'imbroglio romain nous occupent plus que les péripéties titaniques de la lutte américaine. Notre génération sent le besoin de se rapprocher de Dieu ; elle entre même dans l'église; mais elle s'arrête au bénitier. — Ce n'était pas la disposition d'esprit de madame de Girardin : l'éloge que vous en faites est un monument bien digne sur sa tombe ; il était également digne de vous de vous souvenir, à câté de tant d'oubli qui déjà l'enveloppe ^
Mille vœux pour que vos forces soutiennent votre courage et vous conduisent à des jours moins mauvais I mes hommages à madame Valentine.
Le comte a. de cirgourt.
1. Ccur$ f€U»ilier de £ÀttérahurêyX, V, Ces souTenirs venaient d'être republiés comme préface du volume d*eztraits, EspHt de madame de Girardin,
LETTRE DU COMTE D'eSGRIGNY.
Le Pouliguen, 30 octobre 1865.