‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 20 sur 135 · LÉOPOLD · texte numérisé non relu

LÉOPOLD

LETTRE DE LA MARQUISE DE MONTCALM

21 novembre 1825.

Vous avez raison de penser que je ne puis conserver longtemps les mêmes impressions lorsqu'elles vous sont défavorables. Je puis être fâchée contre vous lorsque je me crois méconnue, mais un mot d'affection me calme, et, quoique accou-

1. Lamartine a raconté avec un grand charme dans ses Mémoires poliliques (livre IV), comment ces rencontres avec le grand-duc dans sa bibliothèque lui donnèrent occasion de se lier intimement avec Léopold H et les princesses de sa famille. Cette liaison se prolongea jusqu'après 1848, et il n'y a pas eu de circonstance importante dans la vie de Lamartine ou dans celle du grand-duc où ils ne se soient écrit.

turaée aux mécomptes, j*aime mieux risquer d'en éprouver de nouveaux que de demeurer toujours sur une triste défensive.

Malgré le goût que vous me croyez pour Paris, j'aurais, je vous assure, un grand besoin de sortir d'une atmosphère dans laquelle j'ai tant souffert, et j'aimerais à vous charger de me faire les honneurs de cette Italie contre laquelle la Provence m'avait donné d'injustes préventions. Je jouirais de faire succéder les émotions qui viennent des choses à celles que produisent les individus, et l'aspect d'une belle nature adoucit bien l'impression des douloureux souvenirs. Vous ne me donnez pas assez de détails sur vos occupations, vos sociétés et vos habitudes ; vous ne me dites même pas si madame de Lamartine est avec vous et si sa santé se trouve bien du climat de la Toscane. Enfin je serais bien aise d'être au courant de ce qui vous regarde et de penser que vous portez quelquefois vos idées vers ce canapé qui conserve de vous de si bons souvenirs *.

Vous avez bien raison de trouver que le portrait de madame de Genlis ne me ressemble pas. Je le dis à ma honte, et je voudrais bien qu'elle fasse passer dans mon âme ce calme et cette parfaite

1. « Madame de Montcalm était arflig^ée d'une infirmité qui la retenait habituellement couchée sur un divan de son salon.»

résignation qu'elle a voulu y découvrir. Vous qui croyez me connaître, vous devriez bien me le prouver en m'envoyant mon portrait dont vous ne retrancherez pas les défauts. Mais comme vos vers sont les seuls que j'aime, je veux que vous le fassiez en vers qui ne seront pas imprimés et par conséquent ne vous feront pas manquer au vœu que vous avez formé. En vous obligeant de penser à moi un peu plus longtemps, je serai bien dédommagée des injures même que vous pourriez me dire.

Je n'ai rien de bien piquant à vous dire sur Paris. Le désenchantement qui y règne étend une mer de glace sur les événements comme sur les impressions. Je ne sais plus ce qu'il faudrait inventer pour procurer des émotions, et la jeunesse même rougirait d'avouer qu'elle est susceptible d'admiration, d'amour et même de plaisir. La politique se concentre dans les spéculations de places et d'argent, et la société ne s'alimente que de deux ou trois histoires honteusement scandaleuses dans lesquelles on ne découvre ni l'intérêt que peut produire la curiosité ni celui qui vient des affections. .

Quant à la littérature, Lascaris est le seul ouvrage dont on aurait pu parler. J'ignore si vous l'avez lu, mais il n'a pas eu le succès que promettait la repu-

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tation de Fauteur : le style pourtant en est bien remarquable, mais on ne reconnaît dans cet ouvrage ni genre ni but. La volonté d*être classique impose d'ailleurs à M. Villemain des obligations qu'il exagère. Il se croit forcé d'être froid sous peine d'être romantique et semble avoir resserré ses idées, ses impressions et son imagination dans des entraves qui ne permettent aucun élan à son génie et aucune exaltation à ses expressions. Vous trouverez peut-être ce jugement trop sévère, et je souscris d'avance à tout le mal que vous pourrez penser de mon esprit, s'il ne vous empêche pas de m'accorder un peu de ce bienveillant intérêt qui peut seul répandre quelque douceur sur une existence bien douloureuse et bien pénible.

Je n'oserais pas parler de vous au baron de Damas car les recommandations de sa famille sont pour lui un titre d'exclusion. D'ailleurs si vous étiez jamais à Turin vous n'auriez plus une parcelle d'amitié à m'ofïrir, parce qu'une belle dame de cette ville vous absorberait entièrement. Malgré tout cela je me trouverais heureuse de pouvoir vous être bonne à quelque chose.

M. de Chateaubriand prépare pour le mois d'avril une nouvelle édition de ses ouvrages qu'il augmentera de cinq ou six volumes inédits, qui comprendront son séjour chez les Natchez, des voyages en

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France et en Italie, la nouvelle des AbencérqgeSy un volume de poésie dont Moïse fera partie et l'ouvrage sur l'Angleterre qu'il a publié, auquel il joindra des notes. On lui offre déjà quatre cent mille francs de cette édition qui fera époque dans la littérature.

R. DE MONTCALM

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