La fin de /a Perte de VAnio
de gens dignes que nous voyons ici. Français, Italiens, Russes, tous ont admiré les grandes pensées, rharmonie de ces beaux vers ; enfin, ils obtiennent presque le succès qu'ils méritent. C'est un triomphe dont vous pouvez être fier, car il faut convenir que la poésie française n'est pas fort appréciée à Rome. La célébrité y fait parvenir quelques noms qui inspirent la curiosité et imposent une sorte de respect littéraire. On n'ose pas les dédaigner, on les vante même trop, mais on ne les sent ni on ne les aime.
Croirait-on que les Italiens, si orgueilleux de leurs victoires chrétiennes, de leurs pompes religieuses, en soient encore, dans leur poésie, aux traits du malin Cupidon et à la ceinture de Vénus I Eh bien, tout ce qui n'est pas revêtu de cette vieille friperie, leur parait nu. Le sonnet, les concetti, voilà leur épopée moderne. Il reviendrait parmi eux un second Tasse qu'il aurait encore le sort du premier. Cependant ils sont spirituels, animés, mais il faut plus que cela pour être poète.
Vous nous envoyez des familles entières de Français qui ne le sont pas plus. Aussi la pauvre muse ne s'est-elle jamais trouvée moins inspirée. Les journées se passent en visites, en bals; point d'intimité, de conversation ; et lorsqu'on veut aller rêver au milieu des ruines, on est étourdi par le
babil d'une colonie d'Anglais : ce n'est pas ainsi que nous avions imaginé cette superbe Rome.
Ces réflexions ne sont que pour vous, elles paraîtraient fort ingrates aux personnes qui nous comblent de bonnes grâces. Mais vous qui comprenez, vous savez qu'on peut être fort reconnaissant pour des plaisirs qui n'amusent point.
LETTRE DE M. VILLEMAIN*