LETTRE DU DUC DE ROHAN
Monsieur Alphonse de Lamartine Chez Madame la comtesse de Virieu
Au Grand'Lemps.
17 juin 1819.
Votre dernière lettre * toute bonne, tout aimable m'est arrivée après la fin de ma retraite, mon cher Alphonse, et m'a fait un sensible plaisir.
J'en ai éprouvé à vous savoir hors de votre solitude et en chemin pour vous rendre près de personnes qui ne peuvent qu'adoucir vos peines, et c'est vous faire du bien. Je redoutais d'ailleurs pour vous ce que j'aime tant pour moi : vous. Il faut vous connaître mieux que vous ne vous connaissez vous-même pour bien vous apprécier et jouir de vous. La paix et le calme de l'âme que la religion seule donne, seuls pourront vous appren-
1. Réponse à la lettre de Lamartine du 30 mai 1819. (Voir Corresp, In-16, tome II.)
dre à être bien avec vous-même. Combien je la désire pour vous, celte paix, depuis que je la goûte et la savoure dans l'asile que le Seigneur m'avait préparé I
Il y a aujourd'hui trois semaines que j'ai quitté le tourbillon du monde, les orages qui m'environnaient, et que ceux qui s'élevaient encore dans mon cœur ont disparu pour faire place à un calme, à une confiance que je ne connaissais pas auparavant. Le matin même de ce jour je souffrais physiquement et moralement plus que je ne puis vous dire. Au moment de quitter ce que je n'aimais plus, j'éprouvais de violents regrets : les larmes de ma famille, de mes amis^ une lettre déchirante de ma mère avaient aussi affaibli mon courage au dernier moment, sans ébranler ma résolution. Mon cœur se déchirait, mais je pensais qu'il acquérait quelque ressemblance avec celui du Dieu auquel je me donnais et qui m'avait appris que souffrir c'est aimer.
Au moment où dans la chambre de mon cher Teysseymes, près du lieu où repose son cœur, je me dépouillai des livrées du monde pour me revêtir de l'habit que, semblable à Elie, il m'avait légué en montant au ciel, mes forces m'abandonnèrent et mes larmes seules purent me soulager. C'est dans cet état que j'arrivai au séminaire
OÙ mon premier mouvement fut d'aller me prosterner au pied de Tautel pour m'offrir à ce Dieu qui s'est offert pour nous ; à peine étais-je en sa présence que sa divine paix se répandit dans mon âme; sa consolation pénétra dans mon cœur, et je ressentis la joie de son assistance salutaire. Voici trois semaines que j'habite cette maison, et ce sentiment ne m'a pas quitté un seul instant. Rien ne me coûte, rien ne me parait fatigant ni singulier. Ma santé est devenue sensiblement meilleure, mon sommeil est calme, mon estomac se rétablit chaque jour, et j'ai tout lieu de croire que je pourrai faire mon séminaire au séminaire.
Les journaux vous auront annoncé ma tonsure mais ne vous auront pas parlé du bonheur que j'ai éprouvé à recevoir le Seigneur pour la portion de mon héritage. Que puis-je craindre! Que peut-il me manquer maintenant que je possède celui à qui tout appartient! — Le lendemain de ce beau jour, j'ai dit quelques mots dans cette intéressante assemblée de jeunes gens dont je vous ai parlé. Plus de sept cents personnes étaient présentes. Dieu a fait verser des larmes à ceux qui m'écoutaient. J'en ai été surpris; mais n'est-il pas maître de donner aux paroles le sens qui lui plaît et de disposer les esprit comme il lui plaît. Gloire à lui Beul I
Vous dire que j'ai pensé à vous souvent, vivement, tendrement! vous le savez déjà. Puissent mes vœux vous obtenir ce bonheur après lequel mon cœur soupire pour vous, ô mon cher Alphonse, si scires domum Deiî Demandez-le chaque jour et rappelez-vous que la prière fervente obtient tout d'un Dieu qui ne nous en a fait un précepte que pour satisfaire son amour en nous exauçant. Il faut que je vous quitte, car j'ai bien peu de moments dont je puisse disposer. Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent possible, et soyez bien sûr de ma constante et tendre occupation. Adieu, mon bien cher Alphonse, je vous embrasse comme je vous aime. C'est tout vous dire.