‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 3 sur 135 · LETTRE DU DUC DE ROHÂN · texte numérisé non relu

LETTRE DU DUC DE ROHÂN

A Monsieur Alphonse de Lamartine Hôtel Saint Louis

Bue Bossuet, à Dijon

Paris, ce 27 mai 1819.

Il faut de la franchise avec ses amis, mon cher Alphonse. Et à ce titre j'en dois mettre avec vous plus qu'avec personne. Aussi je vous avouerai que votre départ et même votre lettre m'ont fait une sensible peine. C'est à votre porte, où, fatigué de ma course au Calvaire, j'accourais pour vous voir encore quelques instants, que j'ai appris de votre

1. Dans son commentaire de la Méditation La Semaine sainte à la Roche-Guyon, Lamartine raconte comment il connut le duc de Bohan en 1819. Aucune figure n'a été mieux peinte soit dans les Souvenirs et portraits, extraits du Cours familier de littérature, soit dans les Mémoires politiques {Lamartine par lui-même).

En mai 1819, Lamartine avait quitté Paris, repris par « des douleurs au cœur », et par un accès de mélancolie dont on entrevoit les causes diverses dans la correspondance (21 et 22 avril), et dans cette lettre du duc de Bohan. Il s'était réfugié à Montculot, chez son oncle Pabbé de Lamartine.

portière que vous étiez parti ; pas un mot d'adieu, d'amitié, malgré la peine que vous deviez supposer que j'éprouverais à cette nouvelle.

Dix-sept jours se passent sans entendre parler de vous et avec la crainte que vous soyez tombé malade ou que vous ayez éprouvé quelque accident, étant parti seul, souffrant, sur un mauvais cheval. Enfin, le dix-huitième jour, arrive une lettre de la misanthropie la plus noire, où, inspiré par la belle retraite que vous habitez, vous proclamez à la face de vos amis que vous n'aimez plus rien et que le plus doux, le plus beau des sentiments est celui que l'on éprouve dans un isolement complet.

J'aime à penser que votre tête est plus coupable que votre cœur dans cette lettre où j'ai si peu reconnu les expressions d'amitié et de tendresse que vous me manifestiez pendant que nous étions ensemble, et que je sentais si vivement. Laissezmoi croire qu'un moment de découragement, d'humeur même, a dicté cette lettre et qu'elle ne m'était pas adressée.

Je conçois tout ce qu'a dû souffrir votre cœur à votre arrivée dans cette famille, en apprenant la conduite de votre oncle à votre égard. Je sens aussi vivement que vous tout ce qu'a de douloureux votre position, tout ce que vous pouvez

éprouver; mais, mon cher Alphonse, laissez-moi vous répéter que Ton n'est pas tout à fait malheureux sur la terre lorsque Ton y est encore aimé. Une mère comme la vôtre est un grand adoucissement à tous les maux, et elle n'est pas la seule qui vous aime et qui les partage. Il est un sentiment plus consolant encore parce qu'il est fondé sur un amour immuable et qu'il commande la confiance et l'espérance. Vous le connaissez ; et, accablé sous le poids de vos souffrances et de vos peines, vous préférez demeurer en proie à la soif qui vous dévore plutôt que d'aller vous rassasier à cette source de consolation, de douceur et de paix, dont un Dieu qui vous aime brûle du désir d'inonder votre âme. Approchez-vous donc de lui, goûtez et voyez combien le Seigneur est doux. Le cœur, m'avez-vous dit souvent, le cœur c'est l'infini ; l'infini seul peut donc le remplir, et Dieu seul est l'infini. Remplissez donc votre cœur de Lui, il viendra l'habiter avec délices et vous donnera tout ce qui vous manque. Courage et confiance, mon cher Alphonse ! Oh I que je vais prier pour vous pendant ma retraite que je commence aprèsdemain I Quand vous recevrez cette lettre, je serai déjà revêtu de la livrée de Jésus-Christ, mort au monde et vivant uniquement pour mon Dieu. C'est le samedi 5 juin qu'il se fera la portion de mon

héritage. Que puis-je craindre désormais? qui peut me manquer?

Puissiez-vous, mon cher Alphonse, connaître un jour le bonheur que Ton éprouve à être à Lui I et Ton peut y être dans tous les états. Notre projet de nous retirer à la Roche-Guy on est remis indéfiniment pour cause d'impossibilité Apparemment

que cela vaut mieux pour nous puisque Dieu en a disposé ainsi. Aussi je ne me permets pas même un regret. La confiance est un si doux sentiment I

MM. Genoude et Rocher sont bien occupés de vous. Nous parlons souvent de vous ensemble.

Quant à moi vous savez si je vous aime et comme je vous aime.

Duc DE ROHAN.

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