‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 41 sur 135 · LETTRE DE MADEMOISELLE DELPHINE 6AY · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADEMOISELLE DELPHINE 6AY

Paris, le 6 janvier 1830.

Je ne saurais commencer cette année sans former des vœux pour vous. Mais ces vœux sont toujours votre prochain retour, et il entre tant d'intérêt personnel dans ce souhait que j'ose à peine Fexprimer.

Cest une pensée bien pénible pour mon cœur de vous savoir si triste. Je crains que tant de chagrin ne vous ait rendu malade; de grâce donnezmoi de vos nouvelles; j'en demande à tous vos amis ; ils n'en savent point. Madame de Montcalm vous annonce pour le mois de mars. Nous avons beaucoup parlé de vous ensemble. Elle a la bonne grâce de paraître jalouse de votre amitié pour nous ; nous I que vous avez quittées si souvent pour elle. — Nous avons passé deux mois entiers sans aller dans le monde. Mais il n'y avait pas moyen de résister aux instances de madame de Narbonne qui m'écrivait pour avoir de vos nouvelles ; et j'ai pensé à vous tout le temps de son bal, dans ce

salon OÙ le son de votre voix résonnait encore pour moi bien plus que Tharmonie des valses de Guillaume Tell.

La renommée vous a sans doute appris le mariage de M. Villemain avec la fille d'un médecin nommé M. Double. L'orateur a cru de son devoir de se brouiller avec nous à cette occasion, et le ciel sait pourtant si j'avais aucune prétention sur sa destinée conjugale. Il est venu un jour faire une querelle à ma mère à propos de rien. Il a voulu faire articuler à tous ceux qui se trouvaient là que M. Victor Hugo était le plus grand poète et le plus grand homme du siècle, parce qu'il avait refusé une pension de deux mille francs qu'on voulait ajouter à celle de quatre mille qu'il touche régulièrement. Il fallait rire de sa fureur, de ses mouvements oratoires, de la violence avec laquelle il jetait son chapeau par terre à plusieurs reprises, et de cette colère si exagérée qu'elle en était froide. Enfin il s'est tellement épuisé à défendre les romantiques ce soir-là que, le lendemain, à l'ouverture de son cours, il s'en est dédommagé en parlant contre eux. — Nous lui pardonnons toutes ses extravagances en souvenir de son zèle dans une affaire qui nous intéressait.

M. de Vignet nous abandonne; les gens qui vous aiment sont donc bien communs à Paris pour qu'il

se passe ainsi de nous. Il me semble cependant que pour penser à vous on ne doit être nulle part mieux qu'ici.

Ma mère va vous adresser dans huit jours son Moqueur. Elle serait bien aise qu'il pût vous distraire un moment. Je n'ose vous demander les vers que je désire tant * . Je voudrais que ce fût une consolation pour vous que de causer un si grand plaisir. Après de vifs chagrins on n'est guère sensible qu'au bonheur qu'on donne. Cela ne vous donnera-t-il pas le courage de me les envoyer? J'en serais si heureuse. Us m'aideraient à supporter tant de regrets et tant de plaisirs qui m'ennuient. Envoyez-nous de grâce un mot qui nous apprenne que vous pensez encore à nous.

DELPHTN GAY*.

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