L*épttre qui lui était adressée
2. La réponse à cette lettre est du 25 janvier, t. III, Correspondance.
LETTRE DE M. CHARLES NODIER
Monsieur Alphonse de Lamartine de r Académie Française
à Mâcon.
Il janvier 1830, MON CHER ALPHONSE,
Vous m'avez témoigné trop d'amitié pour que je ne pense pas que vous preniez intérêt à tout ce qui me touche. Je me ferais donc scrupule de marier ma chère flUe sans vous en prévenir. Elle épouse, au commencement du mois prochain, un jeune homme fort honorablement né et d'un excellent caractère, qui s'appelle M. Ménessier. C'est pour moi un enfant de plus. Ils ne me quitteront point, et cette condition était indispensable à mon bonheur; mais il aurait été plus complet si vous aviez été à Paris, ou si j'espérais que vous y seriez assez tôt pour signer leur contrat.
Je doute que vous vous occupiez beaucoup de notre littérature, qui n'a jamais été plus stationnaire, pour ne pas dire plus rétrograde. Votre confrère Lemercier vient de faire jouer un Clovis, qui est, dit-on, taillé sur le patron de toutes les tragédies classiques dont on nous rebat les oreilles depuis feu Lemierre et compagnie, et qui a eu du succès en conséquence. On attend Hernani qui fera certainement plus de bruit, mais dont la cabale a déjà préparé la chute dans ses vaudevilles et dans ses journaux. C'est une pièce faite d'ailleurs tout entière dans le système de Victor, et dans laquelle ses théories sont portées, suivant son usage, à leur dernière expression de témérité. Mon amitié pour lui me fait déplorer le hasardeux courage avec lequel il se livre, au péril de son repos et de son bonheur, à toutes les chances d'une publicité orageuse, qui, cette fois, menace de prendre l'aspect d'une petite guerre civile. Quelle que soit la force de son âme, il est difficile d'ailleurs que son caractère ne s'aigrisse point dans celte polémique en action, où la haine des partis passe si aisément de l'ouvrage à l'homme. Heureux le poète qui peut jouir comme vous de ses inspirations sans être obligé d'en faire un chant de combat ! Je vous dis tout cela parce que c'est une des amères sollicitudes de mon cœur, et que mon cœur n'a jamais
plus besoin de s'ouvrir qu'avec vous. Je l'aurais dit à Victor lui-même si ma sérieuse amitié avait aujourd'hui sur lui le même empire qu'il y a dix ans ; mais quand à vingt-sept ans on a lait secte, il est bien rare qu'on puisse se rendre encore aux froides représentations de la raison. L'enthousiasme de ses jeunes admirateurs doit produire sur lui l'efiet des chants de la sirène. C'est un des plus doux prestiges de la gloire. Puisse l'avenir lui en épargner les tribulations I
Votre dernière lettre est écrite de la main de madame de Lamartine, et. c'est une nouvelle obligation que nous vous avons. Madame de Lamartine peut multiplier hardiment ses autographes : il est presque impossible de discerner son écriture de la vôtre, et cela dérangerait un peu mes hypothèses sur la physionomie de l'écriture, si cette conformité ne révélait une sympathie de l'âme plus rare, plus heureuse et plus touchante encore que celle du génie. Rappelez toute ma famille à son souvenir.
Au revoir, mon cher Alphonse, et tâchez que ce soit bientôt. Les moments que je passe avec vous relèvent mon courage abattu. Le sentiment d'être aimé de vous est presque une conscience de vertu et de talent qui fait que l'on s'estime soi-même. N'en privez pas le cœur le plus dévoué qui ait
jamais palpité aux bruits de votre renommée et aux témoignages de votre affection.
Tout à vous pour la vie.
CHARLES NODIER
LETTRE DE M. CUVIER
MONSIEUR ET ILLUSTRE CONFRÈRE
Suivant l'usage, je ne pensais à mettre la première main à mon discours que lorsque j'aurais connu le vôtre, ne voulant pas imiter nos députés, dont les harangues écrites d'avance se succèdent sans se correspondre. Il me paraît surtout bien nécessaire de savoir avec quelque détail ce que vous vous proposez de dire sur M. Daru, pour ne pas reproduire beaucoup plus mal ce que le public aurait déjà entendu de vous et me faire très justement siflQer. D'un autre côté les quinze jours que vous pouvez donner à Paris, avec toutes les occupations qui m'accablent et qui me prennent rigoureusement les deux tiers de mon temps, ne me suffiraient pas pour préparer une réponse un peu
digne d'un tel récipiendaire ; et même je n'aurais pas quinze jours, car on exige une lecture préalable devant une commission de l'Académie. J'ose donc vous prier de me communiquer au moins le plan et les principales parties de votre discours. Dans la tâche bien agréable dont je suis chargé, mais pour laquelle je suis, je l'avoue, entièrement neuf, j'ai beaucoup compté sur vos inspirations. Ne me les refusez pas.
Agréez, je vous prie, l'hommage de la haute considération avec laquelle je suis, monsieur et illustre confrère, votre très humble et très obéissant serviteur,
B.-G. GUVIER.
Au jardin du Roi, le 23 février 1830.
LETTRE DE M. GUVIER.
MONSIEUR ET ILLUSTRE CONFRÈRE
En me rendant un grand service, vous m'avez fait un grand plaisir. Déjà ce premier jet est plein d'intérêt et de nobles et belles idées. Je ne puis
avoir la prétention de vous répondre d'une manière digne de vous; mais j'exprimerai du moins avec toute la force dont je suis capable les sentiments que vos ouvrages m'ont fait éprouver, et en cela je suis bien sûr de trouver de nombreux échos dans le public. Je vous prie du reste de compter sur toute ma discrétion. Personne ne verra rien de votre discours que par vous-même.
Agréez, je vous prie, le nouvel hommage de ma haute considération et de tout mon dévouement.