‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 47 sur 135 · LETTRE DE MADAME MALIBRAN · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME MALIBRAN

Bath, 11 août 1830. Sydney's Hôtel.

Lorsque Ton connaît peu une personne, et qu'on lui écrit pour la première fois, la lettre est

1. Cette lettre infiniment précieuse, de 9 feuillets in-16, a été écrite d^in jet, sans souci des incorrections de style et d'orthographe. Madame Malibran avait alors vingt-deux ans et était dans tout Téclat de ses triomphes. Elle revit ici adorable telle que Ta peinte Alfred de Musset :

Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, Espiègle enfant ce soir, sainte artiste ëemain.

Lamartine y ajouta cette consécration :

« Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de prédilection parmi les âmes expressives. »

pleine de courbettes et de révérences. N'est-il pas vrai? Aussi vous avez dû trouver la lettre de Calais peu conforme à cette espèce de règle. Vous m'aviez dit qu'il faut^écrire comme Ton sent; et je vous ai obéi. Vous n'avez pas vu, j'espère, de la vanité dans la description des succès que j'ai obtenus à Calais. Pour la première fois (et c'est avec bonheur que j'en parle), un succès m'a flattée. Oui, il m'a flattée au suprême degré, au point de m'empêcher de dormir, moi I dont le repos n'a jamais été troublé par un triomphe de quelque nature qu'il fût! ! 1 Pourquoi, me direz-vous, avez-vous été plus sensible aux hommages dans cette occasion? Parce que il n'y avait rien de préparé, et que tous parlaient du cœur. Les femmes elles-mêmes, en général (je devrais dire toujours) nos plus grandes ennemies, étaient alors comme entraînées par un sentiment charitable et par un sentiment d'enthousiasme et d'admiration pour moi (ce que je faisais était plus que naturel), et il leur donnait cet air d'abandon et de laisser-aller qui leur allait d'une manière électrique.

Si les femmes savaient ce qu'elles perdent en fardant leur bon naturel, en donnant à cette couleur primitive de l'âme une couleur étrangère à leur cœur, comme elles s'empresseraient de laver leurs visages pour les purifier de cette composition

inventée par Thomme pour les déguiser! Ai- je raison? Aussi je trouvais toutes les femmes belles, ce soir-là. Elles n'avaient pas eu le temps de se consulter avec la jalousie et Tenvie qui sont si souvent leurs conseillères et qui leur font boire des vipères et des serpents qui se glissent dans les discours flatteurs qu'elles adressent à des personnes aussi peu méfiantes que moi. — Les pauvres gens m'attendaient à mon passage pour me bénir — Oui, je pleurais et je ne puis me défendre d'une forte émotion en y songeant. ... Il étaient tous là pour me voir embarquer, leurs mains vers le ciel, leurs mouchoirs (ceux qui en avaient, le nombre était petit), jusqu'au drapeau que l'on avait mis pour moi; tout enfin vous aurait, comme à moi, arraché des larmes de bonheur bien pures et pleines de reconnaissance pour^rêtre infini qui nous a donné un cœur pour éprouver les jouissances que lui-même doit sentir à chaque instant par le bien qu'il nous fait.

Je crains de vous avoir parlé trop longtemps sur ce sujet... Au reste vous serez assez franc pour me le dire — n'est-ce pas ?

Je suis à Bath depuis le 6 août — ma santé est parfaite. — Il n'y a pas une âme à Bath, pas de théâtre, pas d'amusements extérieurs. — The Bath people says : Why ! how deadly dull is Bath! No

amusement^ nothing but the country! the streets are désert, the walks also, no théâtre; what shall we do^? Moi, je crois que Ton devrait être content JU ' ^vgc soi-même. Pourquoi pas ? Je n'aime pas les gens sourds d'intelligence, muets de cœur — ils sont partis — Bon voyage, — Je commence à lire. — J'ai lu pour la seconde fois le Nouveau tableau de famille. Je relis le Voyage autour de ma chambre. J'ai commencé la Delphine de madame de Staël. — Je compte, peu à peu, mettre quelque chose dans ma tête... Il y a de la place, depuis le temps qu'elle est vide, le creux est devenu fossé. — Voyez-vous souvent la belle Delphine ? Croiriez- vous que je n'ose pas lui écrire? je ne sais pourquoi. — Une femme savante me fait plus peur qu'un homme • savant. — Si vous vouliez, étant assis auprès d'elle, lui donner un petit coup de coude en la regardant de côté, et marmotter entre vos dents : Ecrivez-lui un petit mot... Cela m'encouragerait, et je donnerais en quantité un bœuf pour un œuf; mais en substance un grain de sable pour une montagne. — Bien des gens, en voyant ma lettre, me soutiendraient qu'elle est longue parce que je suis bavarde

1. « Les habitants de Bath disent : Hé quoi ! combien mortel- )ement triste est Bath ! pas d'amusement, rien que la campagne. Les mes sont désertes, les promenades aussi, pas de théâtre, que ferons-nous? >

— moi je soutiens que ce n'est que parce qu'il est impossible d'en finir avec vous ; le plaisir de causer avec un être qui vous comprend et qui dissout sa pensée dans la vôtre, est sans fin. Cette affinité d'idées délecte l'âme, et la parole devient éternelle pour la traduire. Grondez-moi donc de faire tant de pâtés en écrivant —corrigez-moi donc des fautes de style et de grammaire. Ecrivez-moi.., Puis- je l'espérer? C'est bien présomptueux de ma part! J'ai faim de votre écriture, j'ai soif de votre indulgence... Vous ne l'étancherez qu'en m'envoyant une petite lettre accompagnée de plusieurs petites autres en forme d'un petit journal anglais. Vous savez qu'ils sont de taille... Dites-moi s'il prenait envie à l'Être Éternel, au père du monde, d'écrire une lettre, ne lui faudrait-il pas un papier sans fin, analogue à sa grandeur. Eh bien, supposez, avant de m'écrire, que vous êtes obligé de me donner une copie de vos sentiments sur du papier éternel. Je me charge de trouver un portefeuille. Savez-vous quel est ce portefeuille : Ma bête et i L'Autre. — Croyez-vous qu'il sera assez large?

— Brûlez vite cet amas de bêtises entassées les unes sur les autres, et souvenez- vous que je ne relis jamais ce que j'écris, de manière que toutes les fautes restent in statu quo. Je resterai à Bath jusqu'au 28 août.

Veuillez me rappeler au souvenir de madame de La Martine. Une petite caresse à la jolie petite chienne. — Je ne vous ai pas dit l'effet que le Prince Duc de la Valle * m'a lait. — Ne vous fâchez pas, je vous en prie, s'il est original comme lui. — D'abord, son langage est celui d'une personne essentiellement diplomatique, marmottant d'une manière presque indistincte tout ce qu'il vous dit, de sorte à ne passe compromettre — accompagnant ses mots de la proximité effrayante de son visage, soit sur vos épaules ou toute autre part, avec un lorgnon constamment appliqué sur l'œil, et interrompant chaque question par une petite réflexion particulière : Quel joli petit menton !... Et comme cela, vous comptez rester à Londres, est-ce que vous... (charmante taille I)... Et comme cet appartement vous va bien I vous y comptez rester... (at-elle un œil malin !) — Ainsi de suite. — Il m'a fait l'effet aussi d'être un peu miser ^. — Après une lettre comme celle que vous m'avez donnée, j'étais sûre d'une invitation, mais rien. — Passe encore pour sa soirée, s'il avait eu dans la conversation un peu d'oubli de cœur et un peu de présence d'âme... mais encore rien. A tort ou raison, je n'en attends

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