‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 49 sur 135 · Un mot déchiré dans le texte · texte numérisé non relu

Un mot déchiré dans le texte

LETTRE DE M. VICTOR HUGO

Monsieur Alphonse de Lamartine A son château de Saint-Point

Prés Mâcon,

Entre votre lettre et cette réponse, mon cher ami, il y a une révolution. Le 28 juillet, au moment où j'allais vous écrire, la canonnade m'a fait tomber la plume des mains. Depuis, dans ce tourbillon qui nous enveloppe et nous donne le vertige, il m'a été impossible de rallier trois idées de poésie et d'amitié. La fièvre prend toutes les tètes et il n'y a pas moyen de se murer contre les impressions du dehors ; la contagion est dans l'atmosphère. Elle vous gagne malgré vous : plus d'art, plus de théâtre, plus de poésie en un pareil moment. Les Chambres, le pays, la nation, rien que cela. On fait de la politique comme on respire.

Cependant ce tremblement de terre passé, j'ai la conviction que nous retrouverons notre édifice de

poésie debout et plus solide de toutes les secousses auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la nôtre, c'est aussi une révolution : elle marchera intacte à côté de sa sœur la politique. Les révolutions comme les loups ne se mangent pas.

Votre lettre m'a ravi. C'est de bien bonne, douce et cordiale prose, mais j'attends les vers maintenant. N'oubliez pas que vous me les avez promis.

Adieu. Où étes-vous? Que faites- vous? Quand revenez-vous ? Moi j'avais mes inquiétudes domestiques au milieu de cette révolution sociale. Ma femme était en mal d'enfant, pendant que les balles brisaient les ardoises de notre toit. Elle est accouchée, et j'ai quatre enfants à l'heure qu'il est.

Tout cela va bien. Tout cela vous aimera et vous admirera un jour comme je vous aime et vous admire.

VICTOR HUGO

Paris, 7 septembre 1830.

Mettez-moi aux pieds de madame de Lamartine.

LETTRE DE M. THIERS

26 septembre 1830,

Vous êtes un de mes soucis, et de mes vifs regrets I Je suis désolé de ne vous avoir pas vu. Mais j'ai perdu tout repos, tout loisir, tout bonheur ! J'ai bien plus que les soucis du pouvoir 1 J'ai le tourment de voir mal faire, pauvrement faire et de ne pouvoir mettre précision, énergie, dignité, où il serait si facile d'en mettre ! Cependant la partie gouvernante du ministère s'est énergiquement conduite. Les idées de gouvernement triomphent. Les clubs sont perdus. Le peuple de Paris a commencé hier la justice. On les a dispersés. Le gouvernement tiendra la main à l'œuvre. Vous prêchez un converti.

Je ne conçois pas plus deux tribunes dans l'Etat, que deux armées, que deux ministères et deux rois. On m'a offert une position qui aurait remis dans mes mains l'autorité nécessaire pour en finir.

J'ai refusé, non par faiblesse mais par amour

pour nos finances que j'adore. Croyez-moi, cher ami, que depuis deux mois que la terreur m'a saisi, je n'ai éprouvé qu'une joie, une seule, celle d'apprendre ! On n'est heureux que par ce qu'on a de bon en soi, l'amour, le goût du vrai! Quant à l'ambition, ses satisfactions sont affreuses. Que vous êtes heureux d'être vaincu, ou, pour mieux dire, de vous croire vaincu 1 Car vous êtes à nous et non à eux. Je ne cesse de parler de vous à M. Mole. J'en parle à toute la terre. Si j'avais le pouvoir, vous seriez où votre nom et votre esprit commandent que vous soyez. Mais cela sera. Car la cause, la grande cause de Fart de gouverner, l'emportera sur les misérables qui voudraient nous jeter en confusion. Je voudrais être aussi assuré de mon bonheur, que je le suis de celui de notre pays. Peut-être il y aura guerre, mais après que d'admirables résultats !

Adieu, croyez à mon affection, à ma vive et ardente sympathie pour votre valeur, et tâchez de nous revenir. Adieu.

A. THIERS

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