‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 51 sur 135 · Contre la peine de mort. Au peuple du 19 octobre · texte numérisé non relu

Contre la peine de mort. Au peuple du 19 octobre

Les inquiétudes sont moins grandes. Le convoi (le Benjamin Constant, qui avait réuni toute la population de Paris, s'est passé avec tant de calme qu'on ne peut douter de la sagesse du peuple; et il faut espérer que les voix de ceux qui cherchent à rentralner seront moins puissantes que la vôtre. La première personne qui ait admiré vos nouveaux vers, c'est l'amiral de Rigny, il en a été si ravi qu'il nous les a volés. Madame Récamier est venue nous les demander aussipourM.de Chateaubriand. Nous le voyons assez souvent; vous en seriez charmé; la révolution lui va à merveille; sa conversation est la prose de vos vers. Il nous a lu dernièrement quelques pages de son histoire de France où l'on retrouve tout son talent. Que nous serions heureuses de vous avoir à ces petites matinées que nous dérobons à la politique! Je suis sûre que vous seriez frappé comme nous de la manière noble et désintéressée dont notre Tacite parle de tous ces événements. Lui aussi voulait aller à Genève, mais il y a renoncé, il est bien convaincu qu'on ne serait nulle part plus tranquille qu'à Paris. Vous devriez bien partager cette conviction qui est aussi la nôtre. La retraite est impossible à supporter dans l'inquiétude ; comme la nuit elle rembrunit tous les objets. Une heure de danger réel vaudrait mieux qu'un jour d'inquiétude inutile. La vie à Paris

VOUS serait plus agréable, on ne voit que les gens qu'on aime et qui pensent comme soi; plus de raouts, de bals, de vanités. Chaque soir quatre ou cinq de nos amis qui vous plairaient viennent causer avec nous des événements du jour. Chacun vient se consoler de ses craintes par les preuves de dévouement qu*il se promet.

Vous aimeriez cette manière de vivre qui est douce et économique. Je crois qu'elle conviendrait à madame de Lamartine et que votre santé s'en trouverait mieux.

Votre sollicitude pour nos pauvres intérêts nous touche sensiblement. Nous sommes entourées de gens qui perdent de si gros revenus que nous n'osons nous plaindre de la diminution des nôtres. Tant que j'aurai de quoi nourrir Nisida et Roméo, je supporterai courageusement la misère, et d'ailleurs l'exemple d'Homère est là pour nous sauver de toute humiliation. C'est bien le moins si nous ne sommes pas toujours aussi riches que lui.

Ma mère ne travaille pas plus que moi ; grondezla car elle a commencé un ouvrage ravissant d'esprit et d'intérêt sur les mœurs de l'empire, et il est impardonnable à elle de pas le continuer ; elle seule peut traiter ce sujet avec vérité, ce qu'elle en a déjà écrit vous ravirait. Pour moi je suis paresseuse ; je vais, en souvenir de vous, tâcher de

continuer votre Rêve ; les miens ne viendront pas m'en distraire, je n'en fais plus. La réalité de nos jours humilie la plus brillante imagination. Mais elle ne glace pas le cœur, et vous connaissez le mien. Venez, je crois qu'il y a quelque chose de grand à faire pour les nobles caractères.

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