LETTRE DE M. EUGÈNE SUE
J'apprends avec un bien vif plaisir, monsieur, que, l'insurrection de Lyon étant assoupie, il vous est possible de retourner à Milly dont le calme doit vous paraître doublement précieux après d'aussi vives inquiétudes.
On est ici assez généralement d'avis que ce sont les Saint-Simoniens qui ont en grande partie excité ces troubles. Il est à craindre en effet que leur stupide doctrine ne pousse à compromettre la sûreté des propriétés et à remettre en question le droit de chacun. Comme maintenant cela reste seul à attaquer, les principes de cette secte pourraient devenir, d'autant plus dangereux qu'ils s'adressent à
des masses de prolétaires admirablement organisés pour vouloir la communauté des biens et en comprendre les avantages. On dit aussi qu'ils commen cent à sérieusement inquiéter le gouvernement, car ils peuvent disposer de sept à huit millions soit de capital, soit de crédit. Et on parle de fermer leur salle.
Vous dites bien vrai, monsieur, nous sommes à une de ces époques désespérantes où il faut braver l'injure, la calomnie, ou brutalement insulter pour être populaire. Aux passions politiques si furieuses, si déchaînées, il faut le langage de la borne et de la place publique parce que la politique positive actuelle se fait sur la borne et dans la place publique, parce qu'enfin c'est une populace pauvre et déguenillée, l'émeute en un mot, qui ôte ou ajoute des millions aux fonds publics qu'elle hausse ou baisse à volonté, bien mieux que M. Rothschild ou Ouvrard, car l'émeute a un effrayant crédit sur la place.
Je savais par M. Ladvocat l'excellente fortune que vos vers * allaient faire à son livre. Si j'osais, monsieur, je vous supplierais de me charger du soin de revoir vos épreuves. Je serais si heureux, si