EUGÈNE SUE
LETTRE DE LA MARQUISE DE MONTCALM
11 janvier 1831.
Je ne comprends pas que, dans la disposition d'esprit où vous êtes, vous restiez dans une atmosphère rétrécie qui ne donne pas asssez de pâture à vos facultés et vous étoufie sous leur poids. Vous avez beau dire, Paris vous convient beaucoup
mieux, surtout lorsque vous y êtes un peu établi, de manière à n'être pas obligé de réunir deux cents amis et deux mille idées dans un seul jour. Personne n'y fait beaucoup de dépenses aujourd'hui ; on n'a que l'embarras du choix pour les appartements à louer; la considération est bien plus attachée à la personne qu'à la magnificence, et le frottement des esprits est nécessaire au vôtre. J'ai souvent besoin de repos parce que mes sensations ont toujours été disproportionnées avec mes facultés. Le contraire existe pour vous, vos facultés ne trouvent pas assez d'emploi dans la vie que vous menez, et se refoulent (je ne sais pas si ce mot est français) sur votre âme pour la comprimer et la mettre à la gêne. Venez donc essayer de notre capitale, où le bon grain et l'ivraie se trouvent réunis et où un esprit comme le vôtre saura bien démêler ce qui pourra lui convenir.
Tout est tranquille en ce moment, et la retraite de M. de La Fayette qui, comme vous, m'avait effrayée, semble ne pas avoir produit le mauvais effet que j'avais craint. Il parait qu'il avait imposé des conditions impossibles à accepter et qui l'auraient rendu beaucoup plus maître que le roi. On ignore ce que l'avenir nous prépare et je ne puis me délivrer d'une profonde tristesse au milieu du bouleversement de tant d'existences et de tant de
souvenirs. Certes, je ne suis pas payée pour nourrir des regrets de cœur, mais les devoirs et les droits sont aussi une religion dont il est difficile de voir changer les bannières sans déchirement. Au surplus je ne désire plus que Tordre et la paix, et Dieu sait si de tels biens nous sont réservés ! Les apparences sont plus favorables depuis quelques jours. Le duc de Mortemart part ces jours-ci pour affirmer les chances de paix. Je ne juge pas sa conduite, mais je n'aurais pas son courage qui pourtant peut être très utile à son pays.
Adieu, conservez-moi votre amitié, je ne connais de bon que ce qui dure, et je sens que je suis créée pour l'éternité, car tout changement me surprend toujours.
Je lis en ce moment les trois derniers volumes des Mémoires de lord Byron qui, à mon avis, sont d'un grand intérêt pour tout ce qui ne les lit pas comme un ouvrage frivole. Il y a bien des choses dans cette âme, et je crois que ce qu'on y trouve de fautif tient à l'absence de bonnes et douces affections. Si son enfance et sa première jeunesse eussent été entourées de liens de famille et de principes forts, exprimés par une voix douce, son talent se fût appuyé sur des bases qui auraient rendu sa vie moins douloureuse et plus morale. Que de mystères de cœur seraient expliqués, si
Ton connaissait la source des impressions prépondérantes de notre existence!
Puisque vous n'êtes pas en train de poésie (disposition qui, je l'espère, ne durera pas longtemps), pourquoi n'essayez vous pas de mettre à exécution ce projet d'entreprise littéraire et politique dont vous avez quelquefois parlé? Les esprits ont bien besoin de direction en ce moment, et qui mieux que vous serait propre à la donner! Je crains que vous ne me trouviez bien sotte aujourd'hui, mais vous voulez que je vous écrive n'importe dans quelle disposition, et je vous obéis. Quand je suis trop triste et découragée, je prends vos Harmonies, et elles me soulagent, car je crois entendre la voix du ciel.
Vous rappelez-vous de m'avoir dit que vous aviez fait des vers qui m'étaient adressés? Pourquoi ne pas n^e les envoyer? J'en jouirais sous tous les rapports, et, en me croyant appréciée par vous, je m'apprécierais davantage.
Parlez moi de madame de Lamartine et dites quels sont vos projets. Je serais heureuse de vous voir.
R. DE HONTCALM.
LETTRES A LAliARTINE 125