‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 59 sur 135 · MON CHER ALPHONSE · texte numérisé non relu

MON CHER ALPHONSE

Je ne vous dirai pas pourquoi je ne vous ai pas cherché avant l'élection académique, j'aime mieux, et vous le comprenez à merveille, me refuser une joie de cœur à l'âge où il faut les désapprendre, que de laisser soupçonner au public une prétention de vanité, dont la seule supposition m'a fait du mal. Je suis l'homme sut generis, bienveillant mais sauvage, et dont l'indépendance fait toute la spécialité littéraire. Je la garde *.

1. Lamartine Tappréciait bien ainsi : « plante alpestre du haut Jura, qui n'a jamais pu se bien acclimater à Paris ». Commentaire de l'Harmonie, La Retraite,

Vous qui êtes né si favorablement, et que la nature a mieux doué que le hasard, vous n'avez jamais éprouvé ceci.

Quand j'étais jeune, fort, imposant peut-être par le bruit même de mes passions, il s'est quelquefois trouvé sur leur chemin une belle et grande dame qui n'était pas éloignée de me vouloir du bien, et qui disait cependant ; « Charles Nodier, grand Dieu! mais c'est se moquer que de me donner cela ! un extravagant qui enlève des actrices, un mauvais sujet qui a mangé sa fortune en quinze jours, et un bourgeois encore!... »

Eh biea! moi qui n'ai jamais rien haï, j'ai feint de haïr cette femme, pour me sauver des insolences de son dédain.

Et voilà pourquoi je n'ai cessé d'attaquer l'Académie dans mes articles et dans mes livres. J'ai été peu sur la terre, mais je n'y ai jamais été le pis-aller de personne. Ceux qui ont voulu venir sur mon cœur m'ont fait signe d'ouvrir les bras, et je les ai ouverts. Beaucoup m'en sont témoins.

Depuis deux ans, j'ai tout perdu jusqu'au dernier joyau de cette folle de Pandore. Mon infatigable travail, mon travail de jour, mon travail de nuit me soutient, mais il ne me consolide pas. Un accès de fièvre de trois jours me met de six jours

en arrière. Et puis le chagrin n'est pas travailleur. Il mine, il ne laboure pas.

Tout à vous.

CHARLES NODIER

LETTRE de: M. ALFRED DE VIGNY.

A Monsieur Alvhonse de Lamartine

24 mars 1832.

Madame de Montcalm m'avait annoncé votre arrivée. Je vous regrette. Mais je conçois bien que Ton ne se dérange pas pour venir signer d'un nom immortel la grandeur d'un nom périssable. Je bénirais les révolutions si elles ne faisaient d'autre mal que de rendre à la solitude les véritables et grands poètes, tels que vous, mon ami. Je suis sûr que chaque jour il tombe de votre front des méditations et des harmonies, comme de beaux fruits d'or. Je les savourerai avec délices comme les autres. Je vais vous envoyer bientôt

un livre qui s'appellera Stelh. Cela ne veut rien dire, n'est-ce pas? Vous n'en penserez pas autant après l'avoir lu, j'espère. Vous me le direz. Tout à vous mille fois,

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