EUGENE SUE
LETTRE DE LA MARQUISE DE MONTGALM
Paris, 10 janvier 1832.
Vous m'avez tout à fait oubliée. Cela me fait une véritable peine, car j'ai la sotte habitude d'être constante et de rester immuable au milieu des bouleversements des empires. C'est un malheur réel, car on ne sait quel appui donner à cette constance quand elle ne rencontre pas de réciprocité, et il y a anomalie entre soi et tout ce qui vous entoure. Mais je n'en éprouve pas moins de plaisir et d'admiration en lisant votre sublime poésie ^ qui
* Les Révolutions,
est bien plus dictée par le ciel que par cette prosaïque terre ; et je vous assure que je suis loin de mériter le reproche que vous m'avez fait quelque fois de ne pas aimer les vers. Je trouve en eflet qu'ils exigent plus de perfection que la prose, mais, quand je rencontre cette perfection, elle me saisit d'une véritable admiration, et me repose de cette agitation politique qui est une fastidieuse fatigue pour les femmes qui y participent sans y influer. On en est vivement occupé en ce moment à Paris, l'inquiétude a redoublé sans qu'on puisse lui assigner un motif positif; chacun éprouve de la crainte, et personne ne sait bien sur quoi elle est fondée. En vérité le métier de roi, tel qu'on l'a fait, est un triste servage, et l'humiliation dont il est entouré me paraît sans compensation. On parle beaucoup de liberté, mais l'indépendance n'est nulle part puisque rien ne peut mettre les individus à l'abri de la tyrannie des sots et des méchants. Mais, comme vous le dites si bien, ce n'est pas de ce monde qu'il faut envisager les révolutions ; et, en s'élevant plus haut pour les juger, on sent que ce n'est pas pour la terre que nous sommes créés, et que ce n'est pas à elle qu'il faut demander ce dont nos âmes ont besoin.
Dites-moi vos projets, puis-je espérer vous voir bientôt, ou tenez-vous toujours à votre voyage de
Grèce? Il me semble difficile pour un homme en ce moment de quitter sa patrie, car trop de choses font craindre pour elle. Dans tous les cas, ditesmoi que vous conserverez une amitié qui déjà est ancienne et dont je me crois digne, si, pour la mériter, il ne faut qu'en sentir le prix.
Parlez de moi d'une manière aimable à madame de Lamartine et à votre charmante fille.
R. DE MONTGALM^
M. Laine reste dans ses Landes, c'est tout à fait décidé.
LETTRE DE M. THIERS
Paris, le 26 février 1832.
Mon cher monsieur, je vous ai écrit hier, et je vous écris encore aujourd'hui, mais c'est au nom de Cousin et de M. Royer-CoUard. Ils vous pressent instamment de venir passer à Paris quelques
1. Lamartine ne devait pas revoir madame de Montcalm, emportée trois mois après par le choléra.
jours vers le 15 mars, jour de l'élection académique. Les deux partis se sont comptés, et il s'agit de faire entrer dans l'Académie ou une série d'hommes ou une autre. Si le parti ennemi fait entrer M. Jay, il va nous donner toute la série platement classique et demi-révolutionnaire, la secte enfin des vieilles nullités, c'est à dire : Tissot, Dupaty,etc. Si au contraire je l'emporte sur M. Jay, c'est une voix acquise au parti Royer-CoUard, Cuvier, Cousin, Lamartine, et, après moi, pourront entrer Mignet, Guizot, et tous les hommes qui ont une valeur réelle et les opinions qui conviennent au temps. Voyez, mon cher ami, si vous voulez enfoncer l'Académie dans la vieille ornière, ou l'en tirer. Après avoir été absolutiste, on voudrait la faire retomber dans le constitutionnalisme , c'està-dire dans la platitude littéraire et révolutionnaire.
Nous sommes, vous et moi, fort amis de la liberté et de la monarchie, mais aux conditions de la force, de la dignité, de la justice, de la légalité, de la clémence, etc. Nous devons vouloir des hommes qui n'aient aucune des haines routinières de la Révolution ou de la Restauration. Amenons donc cette jeunesse, non pas celle qui crie dans les rues, mais celle qui veut l'ordre de choses actuel, sans les extravagances qu'on y voudrait ajouter.
Sous le rapport littéraire, il me semble qu'un admirateur de Racine comme moi, qui admet la nouveauté des idées, et repousse seulement la nouveauté du langage, qui a fait Thistoire de la Révolution, et défendu jusqu'à extinction à la tribune les vertus politiques du temps, vaut bien le bon et plat M. Jay, qui est aussi nul dans le mal que dans le bien. MM. Royer-Collard et Cousin mettent un prix infini à la victoire, car, avec la voix de plus donnée à M. Jay, nous sommes battus pour longtemps. Tout dépend de votre voix. Nous sommes treize ou quatorze contre treize ou quatorze. Venez donc, je vous en conjure, au nom de notre parti, de ce pauvre jmte milieu politique et littéraire tant maltraité.
Tout à vous de cœur.
A. THIERS
LETTRE DE M. CHARLES NODIER
Monsieur Alphonse de Lamartine Hôtel de la Paix, rue de la Paix, à Paris, ou à Mâcon {Saône-et'Loire)
Paris, 17 mars 1832.