‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 61 sur 135 · Article inséré dans les Connaissances utiles · texte numérisé non relu

Article inséré dans les Connaissances utiles

auquel il ne manque ni raison ni conscience. Ah I pourquoi votre candidature, n'a-t-elle pas été précédée, Tannée dernière, par quelque article semblable I II eût suffi pour assurer votre élection. Ce ne sont point des brochures qu'il faut faire en ce temps, monsieur, mais des articles ; les journaux sont le pain quotidien de Tesprit. Comme pour la cuisson du pain il faut un four chauffé à l'avance, pour l'effet d'un article il faut cette publicité dont l'ardeur est entretenue par la périodicité. Tout autre mode de publication est froid.

Si j'osais vous donner un conseil, monsieur, ce serait de rechercher plus souvent les occasions de publier quelques articles. Le public est souvent dédaigneux, plus souvent encore oublieux, il est rarement injuste. Cette haute et impartiale raison que vous avez n'échappe point au bon sens dont il est doué. Ne vous éloignez pas, restez isolé des partis, faites souvent entendre votre voix, et l'avantage de l'avoir pour interprète sera brigué par autant d'arrondissements que député populaire ou doctrinaire puisse s'enorgueillir d'avoir été l'élu dans une même session.

Voilà quinze jours que je remettais à vous écrire les longues lignes tracées à l'ombre d'une lampe, et au bruit d'une conversation qui, je le crains bien, si elle n'en a pas rompu Tenchainement l'a

tout au moins rendu languissant. J'espérais tous les jours vous voir arriver. J'ai envoyé huit jours de suite rue de la Paix. Votre gracieuse enfant seraitelle encore souffrante? Nous en sommes inquiets, écrivez-nous. Ma femme est étendue depuis huit jours sur un canapé avec un bras foulé, je lui tiens compagnie avec une jambe fracassée d'une chute de tilbury. Écrivez-nous en grâce.

Tout à vous,

Ë. DE GIRARDIN

J'ai dépassé quarante mille.

LETTRE DE MADAME DE GIRARDIN

Paris, 26 mai 1832.

C'est donc bien vrai que vous partez ^7 Je ne puis

1. Lamartine quitta Mâcon au milieu de juin et s*embarqua à Marseille le 10 juillet. Ses lettres importantes et nombreuses, écrites pendant son voyage en Orient, publiées dans la Correspondance, compXhteni le livre où il a donné ses impressions et ses souvenirs.

m'en consoler, moi qui espérais tant qu'on vous nommerait député, et qui vous voyais déjà en idée établi pour longtemps près de nous. Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent pour voyager I qu'il y a d'inquiétudes dans un cœur capable de cette passion I Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous aime. Lord Byron en quittant l'Angleterre, où il était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une patrie ingrate qui n'avait plus de charmes pour lui ; mais vous, qu'allez-vous faire si loin ? Chercher des inspirations; n'en avez-vous pas à revendre? Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs étrangères, peuvent ajouter à votre talent dont le plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité est toute la puissance, toute la grâce I Pourquoi quitter avec dépit un pays où l'on vous admire, où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre classique et rebattue, dont on ne veut plus entendre parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous les mauvais poètes et que tout votre génie ne pourrait rajeunir? Je suis si indignée, si affligée de votre départ, que je fais vœu de ne rien lire de ce que vous écrirez pendant cette longue absence ; je ne veux plus de Léonidas, de l'Eu rotas, ni d'Epaminondas. Je sens que je ne

pardonnerai jamais à ces vieilles perruques de héros d'avoir été abandonnée pour eux. Mais je ne puis croire que tout soit encore décidé : n'y a-t-il donc dans le monde des obstacles que pour ce qu'on désire? ne s'en trouverait-il pas pour ce malheureux voyage qui me désole? Ah ! si j'étais reine, qu'un ordre serait vite donné pour vous retenir ! ce n'est pas la peine de mort que j'abolirais, c'est l'exil.

Ma mère qui s'afflige autant que moi pour elle de votre départ, est pourtant moins sévère sur la résolution qui vous le fait entreprendre. Pour moi je regarde le départ d'un ami comme une oflense personnelle, comme une déclaration précise de sa parfaite indifférence. Que je regrette le règne des tyrans ! que d'illusions on peut conserver avec le despotisme I il fallait notre aride et égoïste liberté pour connaître toute l'amertume des absences volontaires! Est-il vrai aussi que vous ne viendrez pas à Paris un moment et que vous nous quitterez sans adieu ? Je pleure de colère quand je pense à cela, car il ne peut y avoir d'attendrissement dans des regrets qui ne sont point partagés, et comment croire aux sentiments de ceux qui nous quittent pour leurs plaisirs !

Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie, et

parlez -nous encore de cette douce amitié à laquelle je ne crois plus.

D.-G. DE GIRARDIN

LinTKI-: DK MADAxME DK GIRAHDIN.

Paris, le 23 décembre 1832.

Avez- vous donc tout à fait oublié vos amis? Pas un mot de souvenir depuis si longtemps que vous êtes parti ! J'en suis réduite à n'avoir de vos nouvelles que par charité. M. de Rigny, qui sait combien nous vous aimons, a la bonté de nous envoyer les lettres qu'il reçoit d'Orient et dans lesquelles on parle de vous. J'ai vu que vous aviez couru bien des dangers, et je sais que je ne vous pardonnerai ce périlleux voyage que lorsque vous serez de retour.

Il ne se passe point de jours ici où nous ne parlions de vous. Votre admirable article, qui a commencé le succès de l'entreprise d'Emile, lui a porté bonheur. Vous seriez étonné de l'importance (|uc

ce journal a pris dans les provinces; il compte en ce moment cent trente mille abonnés, et cela sans charlatanisme. Emile regrette bien que vous soyez absent. Vous seul pouviez comprendre Tidée gigantesque qu'il va exécuter, et donner Tappui de votre talent à la fondation de l'Institut agricole qu'il vient de fonder. Il est beau, n'est-ce pas, après s'être si vraiment occupé du bien-être des classes pauvres, de diriger les grands propriétaires de France dans la sage et salutaire influence que doit leur donner leur position ? Je crois que vous seriez enthousiasmé de son plan, qui trouve déjà partout une grande sympathie, mais dont vous seul pouvez saisir toute la portée et prévoir d'un regard tout l'avenir. Il faudrait des pages pour vous raconter tout son projet ; et je ne vous en parle que pour vous prouver à quel point nous pensons à vous. Il est impossible d'imaginer rien de noble et de généreux sans vous regretter. Je dis cela aussi parce qu'en vous parlant du bien qu'il y a à faire dans votre pays, j'espère vous y ramener. J'ai passé l'âge heureux où l'on écrit : « Revenez, car je vous regrette » . Je sais que, dans un temps raisonnable comme le nôtre, les sentiments ne comptent plus, et, si j'avais à ramener un infidèle, loin de lui parler de ma douleur, je lui dirais : « Votre légèreté vous fait du tort, elle vous empêchera d'être

nommé député. » Je vous donne des raisons solides pour vous engager à revenir, et pourtant j'en pourrais donner une qui serait meilleure que tout cela. — J'ai bien du chagrin depuis quelques jours ; après avoir tout arrangé dans notre petite maison pour y établir ma mère avec nous, après avoir été heureuse trois mois de cette idée, il est arrivé une séparation si subite, et mêlée de choses si tristes, que j'en suis encore toute bouleversée. Je n'accuse point ma mère, sa jalousie pour mon mari ne peut que me toucher; mais il est des amis qui enveniment toutes les querelles, et ces amis-là vous font bien aimer ceux qui se sont montrés bons et conciliants comme vous. — Ecrivez-moi un mot de souvenir ; c'est déjà trop de vous savoir si loin, sans se croire encore oubliée. Tout le monde me vante une lettre de vous qui a paru dans VEcho de Vaucluse. Je ne l'ai pas encore lue. J'ai ici un vieux patriarche, M. Montgolfier, qui en a pleuré d'attendrissement. Je m'ennuie bien de ne pas vous voir et de ne savoir quand vous attendre. J'ai peur des pirates, des Bédouins, du désert, des fatigues, des tempêtes, dans ce long voyage tout m'alarme pour vous. Et cependant, si je pouvais l'entreprendre, je n'y verrais que palmiers, chameaux, turbans, mosquées, calvaire, que poésie et souvenirs; j'ai manqué mon destin, il fal-

lait partir avec vous. — Je voudrais bien savoir comment madame de Lamartine et Julia supportent toutes ces fatigues. Quel riche album elles vont rapporter I que de beaux points de vue à dessiner ! A vous deux vous rapporterez un livre complet, vers et gravures. — J'avais autrefois de vos nouvelles par cette pauvre madame de Narbonne qui vous aimait tant, pauvre femme ! C'est mourir bien jeune! son mari est inconsolable. Cette mort nous a bien tristement frappés; huit jours avant, elle m'avait fait dire de l'aller voir, et j'étais loin de la croire en danger. — Adieu, écrivez -moi, je vous en prie, et ne négligez pas une amitié si pure, déjà vieille maintenant, et qui se grossit du désenchantement des autres; pensez un peu à votre amie poète, dans le désert et à Jérusalem ; quand vous verrez quelque chose de bien poétique, de grand, regrettez-moi.

DELPHINE

LETTRE DE MADAME DE GIRARDIN

Paris, ce 6 avril 1833.

On m'avait caché votre nouveau malheur, parce que j'étais malade de la petite vérole, et que l'on savait combien cette nouvelle me ferait de mal. Je ne l'ai apprise qu'hier et j'en suis si triste, si triste, que je veux vous écrire, bien qu'on me le défende. Que vous devez être malheureux! Je crains que tant de chagrins n'altèrent votre santé — et madame de Lamartine ! pauvre mère I Où ôtes-vous maintenant, que je voudrais avoir de vos nouvelles ! On dit que vous revenez; que vous êtes en Egypte; le courrier qu'on y envoie demain vous y trouvera, dit-on. Je profite de cette occasion pour vous conjurer de m'écrire. J'avais raison de détester ce voyage. Vous savoir malheureux et si loin de nous! Le cri de votre douleur a retenti ici dans toutes les âmes; même ceux qui ne vous connaissent pas vous plaignent, car tout le monde connaît votre cœur, et l'on juge de ce qu'il doit souffrir. Revenez vite :

à de tels malheurs, il faut de grandes distractions, des occupations, des devoirs graves, et j'espère que ces tristes affaires politiques dans lesquelles vous allez entrer ', vous aideront à vivre même en vous tourmentant. J'espère aussi que notre vraie affection vous sera encore douce et que votre cœur brisé n'a pas dit adieu à tout ce qui l'aime. Je n'ose pas vous dire, pour vous rattacher un peu à moi, que je viens d'être dangereusement malade, j'ai peur que vous m'en vouliez d'être échappée, moi qui n'étais pas tout pour vous.

La petite vérole dont je suis encore défigurée, s'est annoncée d'abord d'une manière terrible, et pourtant j'ai été parfaitement vaccinée. Maintenant me voilà guérie, et l'on dit que cela ne sera rien ; je ne suis plus que laide et aveugle, c'est pourquoi on me défend d'écrire et de pleurer, mais, pour vous, ou n'osera pas me gronder d'avoir désobéi.

Mon Dieu, que je vous plains, elle était si belle ! Que je voudrais vous revoir ! Je ne sais si mon amitié s'augmente de votre malheur et de la crainte que j'ai eue moi-même de ne plus vous revoir, mais il me semble que jamais cette tendresse n'a été plus vive, et pourtant depuis un an, je n'ai pas eu un

1. Lamartine, pendant son voyage, avait été élu disputé par le col lèpre de Rerprues (Nord).

souvenir de vous 1 J'en ai été bien affligée, croyezle. Ecrivez-moi. Emile et ma mère se joignent à moi pour vous demander en grâce de vos nouvelles. Adieu, que le chagrin ne vous rende pas ingrat envers nous, vos bons amis M

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